Jeudi 15 mai 2008
Je sais que j'ai beaucoup de retard pour répondre à tous vos commentaires ; je m'y colle dès que possible. Dans l'attente, je vous mets cette petite histoire, cet instant d'éternité.
A+

Roland



 

Une première fois


- On va où ?

- Au parc.

- Trop génial ! Je peux prendre ma patinette ?

- Pas la peine, j'ai mis ton vélo dans le coffre.

- Super.

 

Souvent nous prenons ce petit moment rien que pour nous deux. D'habitude, j'en profite pour faire quelques tours de footing pendant que mon garçon patine le long de l'allée parfaitement lisse qui fait le tour du parc. C'est le grand rendez-vous des amateurs de glisse car l'endroit est ombragé et très agréable. C'est aussi le lieu que j'ai choisi pour le lancer sans les stabilisateurs. Mais ça, Pierre l'ignore encore.


Dès notre arrivée, il enfile son casque et se précipite vers le hayon arrière en attendant que j'en sorte son vélo. Il ne remarque pas tout de suite qu'il manque quelque chose...


- Mais, où sont les petites roues ?

- Je les ai retirées. Je crois que tu peux t'en passer.

- J'ai trop la trouille...

- C'est normal d'avoir peur mais je vais t'aider. Et puis, tu ne vas être le seul de ta classe à ne pas faire du vélo sans petites roues. Ne t'inquiète pas, je sais que tu vas y arriver.

 

Son visage s'est fermé. Une chose est claire : il ne partage pas mon assurance. L'enthousiasme qui était le sien a disparu.


- Allez, mon grand. On y va.

- Je ne vais pas y arriver. J'ai déjà essayé chez papi.

- C'est vrai. C'était l'été dernier et papi m'a dit que tu réussissais presque. Depuis, tu as grandi. Et comme tu fais beaucoup de patinette, tu maîtrises de plus en plus ton équilibre.

- Bon, d'accord... J'essaie une fois et si je n'y arrive pas, on arrête.

 

Ses mains se crispent sur le guidon. Je le sens tout crispé. Ses doigts se tendent vers les poignées de frein.


- Je vais courir à côté de toi en te tenant par la selle. Quand tu seras lancé, je te laisserai y aller seul. Mais je continuerai à courir. Si je sens que tu as un problème, je te rattrape. Quand tu voudras t'arrêter, tu freineras doucement des deux mains. Tu ne poses pas tes pieds avant que ton vélo soit arrêté. Tu as compris ?

- Oui, oui...

 

Même s'il ne me croit pas, je sais que cette fois sera la bonne. Je l'aide à se mettre bien dans l'axe de sa machine et je l'encourage. Dès les premiers coups de pédales, son vélo a trouvé son équilibre. Mon garçon est bien assis, ses bras se décontractent, son pédalage se fait bien régulier. Tout en courant près de lui, j'ouvre la main qui tient la selle.


- Tu me dis quand tu vas me lâcher ?

- C'est déjà fait depuis dix mètres.

- C'est pas vrai...

- Si, je t'assure. Regarde.

 

J'accélère un peu et je le double. Je vois son visage qui s'illumine. Et il répète à l'envi :


- Ça y est... Ça y est... Ça y est...

 

Tu as raison. Ça y est. Tu sais maintenant faire du vélo. Tout au long de l'après-midi, tu as savouré ce nouveau plaisir. Nous avons fait quatre tours du parc. Tu as même appris à te lancer tout seul. Pendant, ce temps, j'ai couru à côté de toi tout en pensant à ces premières fois que nous avons déjà partagées, depuis ton premier cri jusqu'à ce jour. J'ai repensé à ton premier bain, à ta première dent, à la première fois que tu as vu la mer, à ton premier jour à l'école...


Je ne sais pas pourquoi, j'ai aussi pensé à toutes les premières fois que tu vivras sans que je sois présent. Tu connaîtras des tas d'instants nouveaux sans moi. C'est la vie... J'espère que, d'ici là, je t'aurai donné suffisamment d'autonomie pour les négocier sans problème. En tout cas, aujourd'hui, je suis heureux, tout simplement.


Et, il y a eu un moment où nous avons dû nous arrêter. Nous nous sommes assis sur un banc de pierre et avons pris le temps de souffler. Ta bicyclette posée juste devant nous, nous partagions des gâteaux en sirotant une grenadine.


- Papa, t'es le plus champion des papas.

- Aujourd'hui, c'est toi le champion.

- Je t'aime, mon papa.

- Moi aussi, mon grand. Je t'aime.



par Roland Ivy publié dans : Histoires comme ça communauté : Au fil des mots
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Vendredi 9 mai 2008

J'espère vraiment que ça vous aura plu,
 ma petite réception pour mon anniversaire.
 (pourvu que Chris et Hervé ne me fassent pas un procès
quand je vais rentrer)

Comme vous avez pu le constater, je ne suis pas là.

Que voulez-vous ? Il y en a qui profitent des week-ends de printemps pour filer dans le sud. Moi, je suis parti à Lille, chez Maurice.
Soyez attentifs, je n'ai pas écrit à l'Ile Maurice.

Non, je suis parti dans le nord, chez les Ch'tis,
 et pour le boulot en plus.

Je ne peux pas encore vous dire s'ils sont aussi accueillants que le chante Enrico ou que Danny Boon peut nous le laisser croire, vu qu'au moment où j'ai écrit ces lignes, je n'étais pas encore parti
(Ah, la programmation de publication...).

Ca me rappelle une phrase sur laquelle
je vous laisse méditer jusqu'à mon retour :

"J'écris maintenant ce que vous lisez maintenant"

où les deux "maintenant" ne font pas référence au même moment...

Bon, à bientôt et bises à tous.


par Roland Ivy publié dans : Humeurs
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Jeudi 8 mai 2008
 

 

 

- Ah, te voilà enfin. Mais qu'est-ce que tu foutais ?

- Ben, j'étais au défilé. Sers-moi donc un coup de cidre, ça m'a donné soif cette commémo...

- Le défilé, le défilé... Ça fait au moins deux heures qu'il est terminé le défilé. Vu ton état, m'est avis qu'après la cérémonie tu es passé par la case Café de la Place et que tu l'as bien arrosé cet anniversaire de la fin de la guerre.

- C'est vrai, mais le Maire voulait nous payer un coup. Surtout à ceusses qui reviennent d'Algérie. Tu peux pas comprendre ça, toi. Tu y étais pas...

- D'accord, d'accord. Retire ton uniforme et pose ton clairon. Il y a pas idée de commencer le cochon à onze heures et demie. Magne-toi, tout le monde t'attend.

- C'est bon, c'est bon. D'abord, un petit verre et on y va. Le cochon a attendu jusqu'en mai, il va pas m'en vouloir parce que je lui ai donné un petit sursis de trois mois ? Alors, deux heures en plus ou en moins...

- N'empêche que la pauvre bête, elle sent bien que c'est pour aujourd'hui. Il est sacrément énervé. T'as intérêt à faire gaffe parce que c'est un bestiau et qu'il va pas se laisser faire.

- Louis, ne me cherche pas. Est-ce tu m'as déjà vu me planter une seule fois en tuant le cochon ?

- Mais non, ce n'est pas ce que je voulais dire. Tu sais très bien qu'il n'y en a pas deux comme toi pour faire ça. Il y a juste que j'espère que tout va bien se passer et que tu n'es pas trop, comment dire, fatigué avec la matinée que tu as déjà derrière toi.

 

Les deux hommes traversent la cuisine et vont s'équiper dans la remise. Pendant que Charles noue un grand tablier blanc autour de sa taille et qu'il glisse dans ses bottes un fusil à couteau, son beau-frère le regarde en se disant que Charles a beaucoup changé au cours de ces vingt-trois mois passés en Algérie. Il l'avait déjà remarqué lors de sa permission l'été dernier, mais là, les choses se sont accélérées. Le fier garçon qui avait épousé sa soeur a fait place à homme marqué qui a pris de sérieuses habitudes question alcool. Les voilà dans la cour où les attendent quelques amis réunis pour l'occasion.

 

- Salut la compagnie ! C'est le grand retour du guerrier, le roi des saigneurs.

- Pas la peine de gueuler comme ça. Tu vois bien qu'il faut y aller maintenant.

- Tu permets que j'embrasse tout le monde ? Salut René... Ça va Michel ?... Jacqueline, comment ça va ma poule ?... Tudieu, La Gisèle, te v'la une vraie femme maintenant !... Comme je suis content de vous revoir. Allez, on trinque un coup pour fêter ça.

- Non, Charles. Le cochon d'abord.

- Ben... Ouss'qu'elles sont nos deux bourgeoises à nous ?

- Elles sont là-haut. Y a ta femme qu'est en douleurs. Le petit, c'est pour aujourd'hui...

- Vrai ? Le lardon y va arriver le jour du cochon. Et ben, on s'en rappellera de la commémo de cette année...

 

Mais déjà les femmes s'affairent autour du grand feu où l'eau bout dans une lessiveuse. Elles jettent dans des poêles les oignons qu'elles ont épluchés dès le matin. Tout le monde est prêt. Deux hommes tirent jusqu'en plein soleil l'animal qui gueule de terreur. Charles se saisit d'une masse et enfourche l'énorme bête. Il hurle par-dessus les cris du cochon.

 

- Tenez-le bien. Il ne fait qu'à bouger. Louis, approche-toi avec les seaux ... Je vais le percer tout de suite... Prêts ?... Han !

 

La masse s'abat d'un coup sur la tête de l'animal qui s'affaisse. Dans le silence le plus total, la lame du couteau s'enfonce dans sa gorge d'où le sang gicle d'un coup, sitôt recueilli dans le seau. Louis l'agite frénétiquement avec des brins d'osier pour éviter qu'il ne coagule. Déjà le corps de l'animal est porté sur les planches qu'on a dressées sur des tréteaux.

 

- Encore un que les Fellaghas n'auront pas... Gisèle, sers-moi un godet. Il fait soif...

 

De gestes sûrs et rapides, il s'affaire autour de la bête qu'il se met à découper. Il commence par la tête qu'il sépare du corps. Il la pose de côté et se concentre sur la carcasse. Il l'ouvre de haut en bas pour en sortir les entrailles qu'il jette dans des bassines qui sont emportées plus loin, sur une autre table. Tout autour de lui, c'est la grande agitation. Chacun connaît sa partition et la joue en silence. Qui s'occupe des abats dont on fera des pâtés, qui se lance dans la confection du boudin qu'on fait couler avec un entonnoir dans les boyaux que les femmes ont lavés, qui découpe le lard, les côtes...

 

Pendant des heures, la compagnie s'est activée. L'animal est désormais dépecé en morceaux qu'on va se partager. Tout au long de la journée, Charles a découpé, taillé, scié, haché, ne s'interrompant que pour boire un verre de cidre. Son tablier est couvert de sang. Son visage luisant de sueur est écarlate sous l'effet de la chaleur et de l'alcool.

 

D'un coup, il s'est affalé sur une chaise. La besogne est finie. Il n'en peut plus. Son beau-frère s'approche de lui.

 

- Tu devrais manger un bout. Goûte-donc au boudin, il est excellent.

- Pas faim... Préférerais boire un coup.

- D'abord, tu devrais monter voir ta femme. Le petit est né. C'est un garçon.

- C'est bien ce que je disais, un lardon.

- Un beau petit gars. Tout rond, tout rose.

- Gras comme un cochon... Eh les gars... Je suis papa. La Claudine m'a pondu un lardon. On l'arrose ?...

- Il ne s'appelle pas lardon, Charles, mais Roland. Et tu as assez bu pour aujourd'hui.

 

 

 

par Roland Ivy publié dans : Histoires comme ça communauté : Nouvelles d'ici et d'ailleurs
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Mardi 6 mai 2008

Ça fait (déjà?) six mois que j'ai ouvert ce blog et il me semble que le moment est venu de vous dire quelques petites choses sur Roland. Les fidèles lecteurs – et il y en a – trouveront des aspects qu'ils connaissent et, je l'espère, des points qu'ils ignorent. Les autres découvriront peut-être ce qu'ils n'avaient pas imaginé.

 

  1. Roland Ivy n'existe pas. C'est juste le nom de mon personnage à qui je prête mille vies dans les histoire de fiction que j'écris. Bien sûr, dans ces histoires, il y a (quelques fois) une part autobiographique mais jusqu'où ? Celles et ceux qui s'y sont frottés se sont souvent cassé les dents. Il paraît même que ça en énerve quelques-un(e)s... Ça amuse beaucoup Roland et moi aussi par la même occasion.

  2. Roland Ivy n'existe pas (bis). Mon personnage est tellement imaginaire que mes proches ignorent jusqu'à son existence. Ils ne soupçonnent même pas que j'ai cette activité d'écriture. Ça vous en bouche un coin, n'est-ce pas ? Une fois, j'ai même dit que Roland était un robot producteur de textes... Roland Ivy est tellement virtuel que, parfois, je me demande si vous existez réellement et si je ne vous ai pas aussi inventés...

  3. Roland Ivy a une existence lacunaire. Vu ce qui précède, on comprend aisément que, compte tenu de ma vie personnelle, il m'arrive (souvent) d'avoir des « blancs » dans ma production, dans les retours que je fais aux commentaires et dans les visites que je peux réaliser chez vous. Je dois dire que je n'avais pas imaginé que je serais aussi contrarié de cet aspect car j'avoue me sentir souvent frustré d'être obligé de vous abandonner pendant un temps. Pour autant, Roland vit mille vies, en tout lieu et en toute époque et ces sauts spatio-temporels nécessitent parfois pour moi un temps d'adaptation.

  4. Roland Ivy est un autodidacte. Rien ne me prédisposait à écrire des histoires. Je le fais avec mes envies, les choses qui me touchent à l'instant « t » et en me servant des armes qui sont les miennes. Je ne dispose pas toujours des références et des outils appropriés mais cette situation me procure une totale liberté pour explorer les chemins qui me tentent quand j'en ai envie et de laisser libre cours à ma curiosité même si le cheminement de cette dernière est plutôt chaotique. C'est pourquoi Roland pourra être écrivain, mari modèle, éboueur ou grand salaud (vous n'avez pas encore tout lu...).

  5. Roland Ivy est un jouisseur de la vie. Cette dernière est une chienne et ne m'a pas toujours épargné. Pourtant, comme chacun, je vis ce que j'appelle des « instants d'éternité », des « petits bonheurs », des « lueurs dans la toundra » qui n'existent que pour moi-même et je suis un spécialiste pour ce qui est d'en profiter pleinement. Mon personnage se nourrit de ces moments.

  6. Roland Ivy est un sensitif, un émotionnel. Depuis toujours, j'ai une horreur massive pour la connerie humaine et pour l'injustice. Alors, pendant longtemps, je me suis rebellé, j'ai joué les chevaliers blancs, le défenseur auto-proclamé des causes perdues. Question de tempérament ? Sans doute. Il faut dire que ça m'a valu un certain nombre de retours de manivelles et c'est pourquoi, j'ai pris de la distance par rapport à cette attitude. Même si je conserve quelques engagements forts, je ne me bats plus sur tous les fronts comme par le passé. Je laisse à Roland le soin de le faire pour moi...

  7. Roland Ivy s'est attaché à vous. Il faut dire qu'au cours de ces six mois, j'ai eu des échanges avec vous qui ne m'ont jamais laissé indifférent. Je sais bien que l'ambiguïté introduite par l'usage de mon personnage est parfois difficile à lever pour certains mais quand vous vous adressez à Roland, c'est bien à moi que vous écrivez et je prends un réel plaisir à vous lire. Roland vous racontera de nouvelles histoires et je serai ravi de lire les commentaires que vous lui en ferez.

 

Voilà, c'est tout pour aujourd'hui. Quelques mises au point, pas véritablement essentielles. Le 8 mai, jour de fête(?), c'est promis, je Roland vous racontera une histoire. Âmes sensibles, prenez garde. Je vous aurai prévenus.

 

A+

 

 

par Roland Ivy publié dans : Humeurs
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Lundi 5 mai 2008

Ne bougez pas !

Madame, Monsieur,

Vous venez d’être pris en otage. Ne vous inquiétez. Ne bougez pas. Ne paniquez pas.

Je m’appelle Roland Ivy. Je suis Président du SAMEQPNLJ (syndicat des auteurs de modes d’emploi que personne ne lit jamais).

Nous tenons à nous faire entendre auprès de vous car nos conditions de travail s’aggravent de jour en jour.

En effet, même si personne de lit jamais les textes que nous produisons quotidiennement, ceux-ci doivent être d’une qualité pour laquelle vous n’imaginez pas la somme de travail que nous sommes obligés de fournir.

Pour information, sachez que la maîtrise du français, de l’anglais, de l’espagnol n’est même plus le minimum requis pour trouver un emploi dans notre branche.

Personnellement j’ai dû me mettre au russe, au coréen, au japonais, au chinois et à l’espéranto rien qu’au cours de la dernière année.

On nous oblige à écrire dans des formats de plus en plus petits et des volumes de plus en plus grands. Il n’est pas rare que nous soyons obligés de produire un livret de 180 pages pour accompagner un grille-pain. Pour autant, cet accroissement de travail ne s’est pas accompagné d’une augmentation de nos revenus.

De plus, nous ne sommes plus libres de nos productions. Désormais, les textes qui nous sont demandés doivent répondre aux normes américaines de façon à se protéger d’éventuels procès. C’est pourquoi j’ai du insérer dans la notice d’un micro-ondes : " ne pas utiliser pour réchauffer un animal vivant ". Autre exemple : " Enlever l’emballage (film plastique, papier aluminium et carton) avant de consommer " que j’ai eu à rédiger pour un paquet de gâteaux.

Madame, Monsieur, nous demandons de vous un geste de compréhension.

La prochaine fois que vous achèterez un appareil électrique ne repoussez pas la notice avec dédain. Sortez-la de l’emballage en ayant une pensée pour nous avant de la conserver précieusement si vous ne prenez pas la peine de la lire.

D’avance merci.

par Roland Ivy publié dans : Histoires comme ça communauté : L'écriture dans tous ses états
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Mardi 29 avril 2008

D'habitude, c'est moi qui produis mais là, je suis soufflé.
Alors je ne résiste pas au plaisir de vous montrer cette vidéo :


 

 

par Roland Ivy
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Vendredi 25 avril 2008
 

J'ai treize ans. Je viens juste de m'empêtrer dans mon adolescence. Pourtant, je fais mon entrée dans un monde de jeunes adultes. Pas vraiment à l'aise ; personne dans ma famille n'a jamais mis les pieds dans un lycée avant moi. Pas notre culture, pas notre milieu. Dans notre cité, la sortie de troisième, ça sonnait plutôt la fin de l'école et l'entrée dans l'apprentissage...


Mais pour moi, les profs en ont décidé autrement. Après m'avoir fait sauter deux classes dans mon cursus, ils nous ont persuadés que je devais faire des études supérieures et qu'il fallait commencer par passer mon Bac...


Je me retrouve tout seul dans cette grande cour au milieu de jeunes gens tout souriants et sapés à la dernière mode. Je baisse les yeux sur mes baskets trouées et je me demande ce que je fais là. Il y a de grands types mal rasés et de superbes jeunes filles aux poitrines arrogantes qui se jettent dans les bras les uns des autres, qui s'interpellent et qui rient bruyamment tout en tirant sur leurs cigarettes...


Je m'approche des panneaux et je repère le numéro de la salle où je dois suivre mon premier cours.


- 101. Merde. A tous les coups, on a la Mère Le Guern, la femme du protal !

- Fatal ! De toute façon, elle n'a que des secondes...


La sonnerie retentit et je suis à distance ce groupe qui a l'air de bien connaître la maison. Elle nous attend, assise derrière son bureau sur l'estrade, droite comme si elle avait un balai dans le cul. Une vieille décolorée et permanentée, coincée dans son tailleur chic qui la boudine un peu.


- Entrez et installez-vous en silence. Doucement avec vos chaises et cessez de traîner vos pieds avec vos horribles semelles suédoises. J'ai horreur du bruit. Les redoublants vous le diront... Inutile de perdre du temps, prenez une demi-feuille dans le sens de la hauteur. Vous y reportez vos nom, prénom, date de naissance, le numéro de téléphone de vos parents et leur profession. Je n'ai pas besoin d'autre information, je me ferai une opinion sur vous très vite...


Ce rituel des petites fiches m'est familier et je sais que je vais devoir m'y plier au moins dix fois au cours de cette première semaine. Pendant que j'écris, je m'inquiète un peu de ce qu'elle dira quand elle lira que je ne mentionne pas mon père qui nous a quittés, que ma mère en manutentionnaire et que nous n'avons plus le téléphone depuis qu'on nous l'a coupé.


Toutes les fiches sont sur le bureau. Elle les passe en revue une par une en nous demandant de nous lever à l'appel de notre nom. Les autres ne font pas les fiers quand ses commentaires fusent. Les redoublants se font moucher. Les frères ou soeurs d'un qui est déjà passé par là sont repérés. Souvent c'est par une invitation à se montrer plus brillant que leur aîné, rarement par une injonction à être aussi sérieux.


- Il semble que, cette année, nous ayons dans la classe un élève tellement demeuré qu'il ne connaît même pas sa date de naissance...


Silence...


- Monsieur Ivy ?

- C'est moi, Madame.


Jusqu'à présent, j'avais eu l'impression d'être passé inaperçu. Je sens les regards se porter sur moi lorsque je me lève. Quelques rires étouffés...


- Savez-vous, jeune homme, que si j'en crois ce que vous avez écrit, vous vous êtes trompé d'établissement ? Vous devriez être en quatrième si vous êtes né en 1962. J'imagine que vous avez fait une erreur en écrivant.

- Ce n'est pas une erreur, Madame. Je suis bien né en 62, le 8 mai 1962...

- Ah... Alors, vous êtes une espèce de petit surdoué !... Une tête d'oeuf... Et dans quel collège étiez-vous donc, Monsieur la tête d'oeuf ?

- Au collège Provence, Madame.


Elle éclate de rire. Sa permanente ne bouge pas mais la peau de son cou fripé tremble sous le fond de teint mal appliqué.


- Voyez-vous ça ? Le collège Provence... Jolie référence... Belle réputation... Décidément, jusqu'à la dernière année, ce métier m'aura réservé des surprises... Le collège Provence... Asseyez-vous donc, Monsieur Tête d'oeuf, on verra ce qu'on pourra faire de vous si toutefois vous restez longtemps dans cet établissement... Le collège Provence... On aura tout vu.


Trop content qu'elle me lâche sans évoquer ma situation familiale, je me rassieds en encaissant le coup.


Avec les première notes, le surnom de « tête d'oeuf » m'est resté collé à la peau. A vrai dire, c'était plutôt sympa de la part des autres. J'étais le bon élève discret qui ne refusait jamais de laisser un camarade pomper sur mes devoirs mais auquel on n'adressait pas la parole pour autre chose.


Peu après les vacances de la Toussaint, une élève est tombée gravement malade. Les chimios et les rayons l'ont tenue éloignée de la classe jusqu'en mars. Aujourd'hui, elle revient. Retour salle 101, avec la Mère Le Guern.


- Ah, Mlle Perraudin fait son retour parmi nous. Installez-vous, Mademoiselle. J'espère que vous êtes bien reposée après de si longues vacances. Mais avant de commencer, retirez-moi ce fichu ridicule. J'ai horreur des excentricités, surtout vestimentaires. Allez...


Estelle n'a pas bougé. Elle n'a rien répondu, interdite.


- Mais, Madame.

- Et bien, Monsieur la tête d'oeuf, on fait le chevalier servant ? Je ne vous ai rien demandé. Mlle Perraudin, ôtez-moi ça !

- Mais...

- Taisez-vous, Ivy !

- Laisse, Roland. Ca ira...


Dans un silence de mort, Estelle découvre son crâne chauve et la vieille commence son cours.


Le lendemain, je me pointe au lycée avec un bonnet enfoncé sur ma tête. J'entre en classe, je m'installe face à la vieille et je m'assieds sans bouger.


- Monsieur Ivy, il me semble avoir été claire hier. Découvrez-vous immédiatement. Arrêtez donc de faire le zouave, contentez-vous d'être la tête d'oeuf...

- C'est bien moi que vous appelez « tête d'oeuf », Madame.

- Qui voulez-vous que ce soit ? Retirez donc de bonnet.

- Bien, Madame.


Fixant la vieille de mon regard le plus compatissant, je retire mon bonnet. Mon crâne totalement rasé brille sous les néons. Tandis que montent les applaudissements, j'entends les autres qui scandent mon nom.


La vieille s'est mise en congé et n'a pas reparu de l'année. Je n'ai plus jamais mangé seul à la cantine.

par Roland Ivy publié dans : Histoires comme ça communauté : Au fil des mots
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Mercredi 23 avril 2008

Elle m’attendait dans le café d’en face quand je suis sorti du commissariat. Elle m’a fait des grands signes de la main pour que je vienne la rejoindre.

- Et bien. C’était long.

- En effet, sept heures d’audition pour un simple témoignage, ça commence à faire.

- Je voulais avoir de vos nouvelles… J’avais peur de vous avoir causé des problèmes.

- Des problèmes, pourquoi donc ?

- A cause de ma méprise quand je leur ai donné votre nom en les appelant hier soir. Quand l’inspecteur qui vous a interrogé vous a emmené dans le bureau du commissaire, j’ai cru qu’il y avait un souci. Je me sens tellement bête d’avoir cru que votre nom sur le billet était celui du type.

- Ca n’a rien à voir. Ne vous inquiétez pas. En fait, il voulait m’entendre parce que moi aussi j’avais appelé la police hier soir avant de redescendre. Au départ, quand je suis rentré chez moi, j’ai cru que le pauvre gars voulait forcer la porte. Comme il me semblait bizarre, je voulais qu’ils viennent voir par eux-mêmes.

- Et alors ?

- L’agent que j’ai eu au téléphone ne m’a pas pris au sérieux et comme il semble qu’en ce moment il ne soit pas au mieux dans son travail, le commissaire voulait connaître ma version des faits et puis excuser l’attitude de son gars…

- Il va avoir des ennuis ?

- J’en sais rien. J’espère que non.

- Et vous avez des nouvelles du blessé ?

- Il va s’en sortir. Il a été salement amoché. Avec ça, il n’est pas en très bon état général. La rue, ça démolit… Ils sont à la recherche de sa famille.

- Tant mieux. Tant mieux… Bon, je vais devoir vous laisser. Vous savez comment je peux aller à la gare de Lyon ?

- Le mieux, ce serait de prendre un taxi. A moins que vous souhaitiez que je vous y dépose .

- Ca serait rudement gentil. J’ai appelé mon fiancé, il arrive par le train de 17h56.

- On a juste le temps, alors.

- Pendant qu’on y est, vous ne connaîtriez pas un petit restaurant pas trop cher ? Avec tout ça, je n’ai pas eu le temps de faire les courses…

- Si vous voulez, passez donc à la maison ?

- Vraiment ? Ca ne vous dérange pas ?

- Si je vous invite… Mais votre fiancé, il ne va pas vouloir vous avoir rien que pour lui ?

- Non, non. Il est très cool et puis, on ne restera pas trop tard. Il faudra nous excuser.

- Alors, c’est parti. Juste le temps d’un coup de fil et on y va.

- D’accord…

- Allo… C’est moi… Et non, il m’ont libéré… Pat, s’il te plaît, tu ne pourrais pas baisser la musique ? … Ah, on s’entend mieux… Oui, j’ai reconnu… Tommy, des Who… Bon écoute… Ce soir, on a des invités… La jeune fille du troisième et son fiancé… Est-ce que tu peux nous préparer un petit quelque chose à ta façon ?… Un apéro amélioré ?… Si tu veux... Pas de problème… Je passe juste la déposer à la gare pour qu’elle récupère son ami et j’arrive… Oui, je rangerai avant… Je suppose qu’ils vont prendre un peu de temps pour eux quand même… A tout à l’heure… Attends… Patrice… Pas la peine d’en faire trois tonnes, on sera juste quatre… Je t’embrasse.

par Roland Ivy publié dans : Histoires comme ça communauté : Nouvelles d'ici et d'ailleurs
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Mercredi 23 avril 2008

- Qu’est-ce que tu en penses ?

- Elle n’est pas mal.

- Je ne te parle pas de la fille, je veux dire de cette affaire.

- Ils m’ont l’air clean. A mon avis, ça s’est passé comme ils l’ont raconté. Faudra quand même vérifier… N’empêche qu’elle est plutôt mignonne la nana. Trempée comme elle l’était, avec sa robe qui lui collait au corps, ses courbes étaient bien en valeur. Pas un pet de jeu, un vrai canon…

- Arrête ! De toute façon, il n’y en avait que pour l’autre, le Roland Ivy. Pendant que je l’interrogeais, elle ne l’a pas quitté des yeux. Si tu veux mon avis, ces deux-là vont finir par se retrouver à un moment ou à un autre. Tiens, si ça se trouve, ils sont déjà en tête à tête à se réchauffer l’un l’autre et à se dire que cette affaire leur aura au moins permis de se rencontrer.

- Pas si sûr. Je crois plutôt qu’ils ont été trop secoués pour penser à autre chose. En tout cas, à sa place à lui, moi, je me la ferais bien la minette.

- Tu te la ferais volontiers. Bien, ça reste à voir…

- On dirait ta femme quand elle me parle de toi, connard… Il y a quand même un truc qui me chiffonne. Le gars a dit qu’il avait appelé le commissariat juste avant et qu’on l’avait envoyé bouler… Qui est de permanence au poste ?

- C’est Dubroc. T’as raison mais il m’a raconté que l’appel du type était pas net, qu’il parlait tout le temps de la pluie et qu’il voulait qu’on vienne voir parce qu’il y avait un mec louche qui voulait rentrer dans l’immeuble.

- Dubroc ? Pas très en forme en ce moment… Tu crois qu’il a recommencé à boire ?

- J’en sais rien. Ca va pas fort en ce moment... Je crois qu’il a des problèmes avec son fils aîné... J’espère que cette affaire va bien se terminer parce que le commissaire va être furieux si le SDF y laisse la peau.

- On va aller voir à l’hosto comment il va. Où est-ce qu’ils l’ont transféré ?

- A Robert Debré. Allez, démarre au lieu de traîner.

- Ok, mais tu ne fumes pas dans la caisse.

- Ah, c’est vrai que t’as arrêté… Pas la peine de mettre le pin-pon et le gyro, on va y aller tranquilles…

- En tout ca, demain, on échange. Quand ils vont venir déposer, c’est moi qui m’occupe de la fille. Toi, tu prendras le mec…

par Roland Ivy publié dans : Histoires comme ça communauté : Nouvelles d'ici et d'ailleurs
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Mercredi 23 avril 2008


J'ai dû passer pour une idiote !

 

Il faut dire que j'ai eu si peur. Quand je suis sortie du métro, la pluie s'est mise à tomber d'un coup. Tu parles d'une averse ! Comme de juste, je m'étais trompée de porte et je m'étais retrouvée du mauvais côté du carrefour... Je ne m'y ferai jamais à cette ville. Ça fait déjà une semaine que j'habite là et je n'arrive toujours pas à rentrer chez moi sans me perdre...

 

J'ai profité qu'il n'y avait pas de voiture et j'ai traversé le carrefour en diagonale. Avec mes talons, j'ai failli me tordre la cheville à cause des pavés. Une fois sur le bon trottoir, j'ai foncé tête baissée jusqu'à mon immeuble.

 

Mon père qui disait qu'il m'avait déniché un appartement dans un quartier tranquille, tu parles, oui ! Il y avait un type allongé sur le trottoir devant chez moi. C'est fou ce qu'il y a comme SDF dans cette ville. Mais en passant près de lui, j'ai vu qu'il avait les yeux grands ouverts et qu'il était couvert de sang. J'ai cru qu'il était mort...

 

Vite, j'ai appelé la police. J'ai même pu leur donner le nom du type. Il était inscrit sur un billet d'avion qu'il avait dans la main. Finalement, ce n'était peut-être pas un SDF ?

 

Et puis, j'ai vu la lumière du hall qui s'est allumée. La porte s'est ouverte. Je suis rentrée me mettre à l'abri. Il y avait le grand du quatrième qui sortait. Ça m'a fait du bien de rencontrer une tête connue. Ça m'a rassurée. Pourtant, je ne lui avais jamais parlé à ce gars... A peine bonjour-bonsoir dans l'escalier.

 

Il s'est précipité dehors et m'a dit que l'autre, le SDF, n'était pas mort. Il m'a crié d'appeler les secours. Et puis, il a éclaté de rire...

 

Le SAMU est arrivé très vite. Entre temps, mon voisin s'est occupé du mort. Il a trouvé des sacs en plastique dans la poubelle du hall. Il s'est enroulé les mains dedans avant d'appuyer sur les entailles que le SDF avait dans le ventre. Comme ça, le sang a arrêté de couler. Il m'a demandé de vérifier que le blessé respirait toujours. Dans le feu de l'action, j'ai fait ce qu'il m'a dit, sans réfléchir. Et puis, les urgentistes ont pris le relais.

 

L'ambulance avait déjà tourné l'angle de la rue quand le gyrophare de la voiture de police a éclaboussé la nuit de ses éclairs bleus. Ils nous ont fait rentrer dans le hall et ils nous ont posé des tas de questions. Nous étions chacun à un bout du corridor. Finalement, j'ai compris que Roland Ivy, ce n'était pas le type sur le trottoir mais mon voisin. D'ailleurs, je savais bien que ce nom me disait quelque chose. Je pouvais le lire par dessus l'épaule du flic qui m'interrogeait. Il était écrit sur l'une des boîtes aux lettres, en petites lettres très fines tracées au stylo-plume. Pour finir, ils ont pris nos identités et nous ont remis des convocations au commissariat pour le lendemain.

 

Maintenant, trempés comme des soupes, nous montons les escaliers. On ne sait pas trop quoi se dire. Il m'a salué quand nous sommes arrivés sur mon palier et il a repris sa montée.

 

J'ai dû passer pour une idiote !

par Roland Ivy publié dans : Histoires comme ça communauté : Nouvelles d'ici et d'ailleurs
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