Jeudi 22 novembre 2007

Elle est effectivement montée, Marina. Mais l'église toute proche avait déjà sonné 19 heures depuis de longues minutes quand elle est arrivée et elle était seule. Elle semblait préoccupée. Elle s'est approchée de l'estrade et s'est tournée vers les quinze visages qui ne la quittaient pas des yeux.

- Chers amis, bonsoir. (Elle fit une pause en prenant le temps de regarder chacun des membres de l'assemblée). Nous avons un problème. Le modèle qui devait venir poser ce soir nous a appelés il y a quelques minutes. Malheureusement, elle ne pourra pas venir.

Des murmures sont montés dans la salle qui, depuis l'entrée de Marina, était restée parfaitement silencieuse.

- Croyez bien que nous en sommes désolés. Si je ne suis pas venue vous le dire dès son appel, c'est que nous avons essayé de joindre un ou une remplaçante en appelant des modèles avec lesquels nous travaillons habituellement. Nous n'avons pu joindre personne. Je suis très contrariée de vous annoncer que nous devons annuler cette séance. Je vous donne donc rendez-vous à la même heure la semaine prochaine et je vous prie de bien vouloir nous pardonner cet impondérable. Bien évidemment, si vous souhaitez rester pour travailler un autre sujet, la salle est libre jusqu'à 21 heures.

Les murmures se sont transformés en grognements auxquels se sont ajoutés des bruits de chaises qu'on repousse. La plupart des artistes commençaient à ranger leurs affaires quand Christelle prit la parole :

- Attendez. Ne partez pas. Nous en avons un modèle. Roland peut poser pour nous. De toute façon, il m'attend. Il n'a rien à faire d'autre.

Adossé au mur du fond, j'ai eu envie de me retourner quand les regards se sont braqués sur moi.

- Mais, je n'ai jamais fait ça. Je ne saurai pas. Je ne sais même pas comment ça se passe...

Ma voix s'est cassée avant la fin de ma phrase et Christelle a repris :

- Ne fais pas le timide. Tu y arriveras très bien. On est entre amis. Tu verras, ça va bien se passer. Allez, Roland, un petit effort...

Ils ne l'ont pas dit, Marina non plus, mais tous ces regards dirigés vers moi reprenaient en chœur : " Allez, Roland... ". Je n'ai pas trouvé les mots pour leur dire non. Quand j'ai haussé les épaules, un grand " Ah ! " est monté et ils se sont tous assis face à l'estrade. 

(La suite demain)

par Roland Ivy publié dans : Modèle vivant communauté : L'écriture dans tous ses états
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Mercredi 21 novembre 2007
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Vite ! 


Faites un détour par le site de cette magnifique association qui édite et distribue des livres de poche de qualité pour participer au développement du goût de la lecture chez les enfants. 

Un prix unique 0,70€.

Comment font-ils ? Je leur laisse la parole :


L'association "LIRE C'EST PARTIR" publie des livres de poche pour les enfants et ne fait payer que les frais d'impression et les droits d'auteur. Les livres étant imprimés en grand nombre, les coûts d'impression s'en trouvent réduits. De plus, elle les distribue elle-même, il n'y a donc pas de frais d'intermédiaire entre l'éditeur et le lecteur.

http://lirecestpartir.free.fr/frame.html

De plus, si vous avez l'opportunité d'assister à l'une de leurs ventes directes, IL FAUT Y ALLER. Vous y rencontrerez peut-être Vincent SAFRAT, un "éditeur social".

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Vincent SAFRAT
par Roland Ivy publié dans : Humeurs
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Mercredi 21 novembre 2007
Je commence aujourd'hui la publication d'une histoire en plusieurs épisodes. Rendez-vous chaque jour pour la suite.

Je voulais lui faire une surprise. Comme je n'avais appris que je devais monter sur Paris qu'à la dernière minute, je n'avais pas prévenu Christelle que je passerais la voir à son atelier ce soir-là. Tous les mardis, elle participait à une séance de dessin sur modèle vivant et m'avait invité à y assister à l'occasion.

A 18h30, j'étais devant l'immeuble de l'association qu'elle avait rejointe deux ans auparavant. Je connaissais les lieux ; j'y étais venu à une exposition au printemps. Alors, je suis monté directement dans la grande salle du grenier où étaient organisées – comme Christelle me l'avait raconté – les séances du mardi. En entrant, je fus saisi par la chaleur. Des chaises faisaient face à une estrade sur laquelle des cubes en bois avaient été empilés puis recouverts d'un drap qu'on avait négligemment jeté.

Peu à peu, les membres de l'atelier sont arrivés. Tous portaient un grand sac d'où ils extrayaient, dès leur arrivée, leur matériel. Certains préparaient leurs feuilles qu'ils fixaient à un grand carton avec des épingles à linge. D'autres sortaient juste un bloc. Tous disposaient leurs outils près de leur chaise. Les craies, les fusains, les crayons et les gommes s'étalaient. Ce n'est qu'après ce minutieux déballage que les uns et les autres se sont salués. Poignées de mains furtives ou grandes embrassades selon l'humeur ou l'intimité.

Christelle est arrivée à 18h45. Elle était la dernière comme d'habitude. Elle a lancé un grand " Bonsoir tout le monde ! " avant de se précipiter sur la seule chaise disponible près de l'estrade ce qui, de toute façon, semblait être sa place.

J'étais assis au fond de la salle et elle ne m'a aperçu qu'après avoir sorti son matériel. Lentement, elle s'est approchée de moi en souriant. Manifestement, ma visite lui faisait plaisir. Elle m'a pris dans ses bras en murmurant :

- Petit cachottier, on vient s'encanailler à la capitale. On en profite pour venir observer des femmes toutes nues.

- Va savoir...

- La séance va commencer. A 19 heures pétantes, Marina va monter nous présenter le modèle du jour. Aujourd'hui, c'est une femme. Il parait qu'elle a un corps superbe. Tu es un petit veinard. On se revoit à la pause.


(La suite demain.)

par Roland Ivy publié dans : Modèle vivant communauté : Au fil des mots
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Lundi 19 novembre 2007
La vie est faite de hauts et de bas. De grands et de petits bonheurs.

Voici une courte liste (non exhaustive) de petits bonheurs qui, parfois, illuminent la mienne.
 
1. Avoir le temps pour un petit footing dans les bois à la fin d'une journée difficile
2. Faire une fleur avec la peau d'une orange épluchée en un seul ruban
3. Prendre le petit déjeuner au lit en lisant le journal
4. Lire une histoire à mes enfants tous dans le même lit
5. Savourer une tablette de chocolat (noir)

Et vous, quels sont vos petits bonheurs ?


par Roland Ivy publié dans : Humeurs
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Vendredi 16 novembre 2007

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Max Gratto. Femme assise sans tête
Conté noir, novembre 2006. Autorisation spéciale de l'artiste.


 

Quand elle me l'a dit, nous étions assis au bord de la piscine. Je la sentais fébrile depuis le matin. Dès le saut du lit, elle avait l'habitude de se mettre à parler à toute vitesse et ça n'avait jamais vraiment collé avec mon besoin d'émerger progressivement. Pourtant, ce matin-là, elle n'avait pratiquement pas ouvert la bouche. Je sentais bien qu'elle avait quelque chose à dire et qu'elle ne savait pas comment le faire.

Il était à peine neuf heures mais il faisait déjà chaud alors j'ai proposé d'aller nous baigner. Quelle chance cette piscine privée dans la villa que Serge nous avait prêtée. Quelle chance cette météo estivale en tout début du mois d'avril. Quelle chance ce week-end en amoureux.

Je me souviens qu'elle a pris ma main quand nous avons emprunté le chemin qui menait au bassin sous les pins. Elle a dénoué son paréo et elle s'est assise, les pieds dans l'eau. J'ai posé notre sac et je me suis installé à côté d'elle. J'ai savouré le soleil qui me chauffait le visage, les yeux fermés me laissant bercer par les bruits et les odeurs de la nature qui s'éveillait. Elle a inspiré très fort et, enfin, elle s'est mise à parler.

- Roland ?
- Hum...
- J'ai quelque chose à te dire... S'il te plaît, ne m'interromps pas.
- ...

Je faisais un effort considérable pour garder la pose qui était la mienne et que je sentais dérisoire car le ton de sa voix était d'une telle tristesse qu'il me transperçait. Une nouvelle inspiration et elle a repris :

- Tu te souviens, en février, lorsque tu es allé aux Etats-Unis pour ton travail ? Tu étais en colère parce que tu avais manqué la fête qu'Isabelle donnait pour son anniversaire ?
- Hum, hum.
- Ce soir-là, j'ai fait la connaissance de quelqu'un. Un garçon sympa, gentil, drôle. Un autre homme quoi. Nous nous sommes bien amusés et j'ai un peu trop bu. On a passé la soirée ensemble... La nuit aussi...

Elle s'est arrêtée, ce qui m'a permis de reconstituer le puzzle de ce voyage, de cette soirée manquée qu'elle m'avait racontée le lendemain au téléphone et puis de nos retrouvailles.

- Au matin, je lui ai parlé de toi et on a bien vu qu'on avait fait une connerie. Il a pris ses affaires. Il m'a souhaité bonne route et il est sorti de ma vie. Je ne l'ai jamais revu, Roland. Ca n'est arrivé qu'une fois. Tu me crois ?
- ...
- Mais attends, ça n'est pas tout. Je ne sais pas si tu l'as remarqué mais je n'ai pas eu mes règles depuis ton retour. J'ai fait un test ce matin, Roland. Je suis enceinte. 

Nous sommes restés un moment silencieux. Je me suis levé et j'ai plongé. J'ai fait quelques longueurs le plus vite possible. J'étais au bord de la rupture. J'avais mal au bras et aux épaules mais je continuais à nager. Elle, elle n'avait pas bougé. Elle avait vissé son chapeau sur sa tête et regardait ses pieds dans l'eau.

 

N'y tenant plus, je suis sorti. Je me suis approché d'elle et j'ai juste dit :

- On rentre à Paris. C'est fini.

 

C'est novembre maintenant. Il fait froid dehors. Elle s'étend dans l'eau et sourit de bien-être. Ses pieds frappent doucement la surface. Je passe mes mains sur son corps nu. Sa peau est si douce. Elle est belle. Belle comme sa mère. Depuis une demi-heure, j'ai deux amours, aussi belles l'une que l'autre.

 

 

par Roland Ivy publié dans : Histoires comme ça communauté : Au fil des mots
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Mercredi 14 novembre 2007
C'était, il y a bientôt six ans. Rappelez-vous. Au matin du 1er janvier 2002, nous avons abandonné l'usage de notre vieux franc pour ne plus utiliser que l'euro. Favorables ou non à cette réforme, nous étions tous inquiets de ne pas nous faire berner au moment où l'on nous rendait de la monnaie après un achat. Quand on y songe, la nouvelle monnaie valait quand même 6,55957 fois moins que celle à laquelle nous étions habitués.

Bien sûr, nous possédions tous de jolis calculateurs qui nous convertissaient les prix en un instant. Bien sûr, nous étions un peu perdus dès lors qu'il s'agissait de sommes dépassant le millier d'euros. Pourtant, nous nous étions entraînés comme des fous en suivant les jeux d'estimations qui pullulaient à l'époque et puis on n'achète pas une voiture ou un appartement chaque matin.

Et très vite, nous nous sommes habitués. Après tout, le prix de notre baguette était le même chaque jour. Il correspondait au centime près à son ancien prix exprimé en francs. Le gouvernement veillait à ce qu'il n'y ait pas de dérapage et il n'y en pas véritablement eu. 

Au début...

Puis est venu le temps des révisions de prix. A ce moment-là, tout a basculé. Et, comme nous étions moins vigilants, nous n'avons rien vu venir. Un produit vendu trente-six euros a vu son prix passer à quarante. Une simple glace à 1,50 € est passée à 2 € et l'année suivante à 3 €. Je suis certain que vous me suivez. Vous avez, vous aussi, des centaines d'exemples qui vont dans le même sens.

Sur ce point aussi, on nous a rassurés en nous disant que l'évolution de l'indice des prix était mesuré. Ce qu'on ne nous pas dit, c'est que cet indice tenait compte des produits dont l'évolution de la technique faisait qu'ils coûtaient moins chers. La téléphonie, l'informatique et les produits de vidéo-télévision tiraient l'indice vers le bas et compensaient les dérapages. Mais mes enfants ne mangent pas d'ordinateur...

Une question me trotte souvent dans la tête : Où sont passés les centimes ? Le prix désormais affichés sont désespérément ronds. Et je ne parle pas des vieilles techniques de vente qui font qu'on vous propose un pantalon à 99,99€ pour ne pas franchir le seuil psychologique des 100 €. Mais quand on y pense : 655,96 francs pour un pantalon...

Il n'y guère plus que sur ma feuille de paie et les factures de l'EDF que je retrouve mes chers centimes. La conversion s'y est faite selon la règle stricte de la division par 6,55957. Mais les augmentations n'ont pas suivi celle des prix. Pourtant j'aurais bien volontiers accepté qu'on arrondisse chaque année mon salaire à la centaine supérieure...

A l'heure où nous allons nous précipiter dans les magasins pour le grand barnum de Noël, il me semble qu'il s'agit d'une question à méditer.




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Face commune à tous les tirages de la pièce de 1€

par Roland Ivy publié dans : Humeurs
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Mardi 13 novembre 2007

100-1425.JPGCette année encore, ça n’a pas raté. Mais c’est surtout en sortant sur le perron et en posant la main sur la rampe métallique de l’escalier qui mène à la cour du jardin que le froid m’a saisi. Pourtant, en ouvrant les persiennes, j’avais bien vu que, ce matin, l’hiver avait décidé de faire sa première sortie de l’année.

Il y a à peine quinze jours, les vignes et les arbres flamboyaient. Les rouges, les jaunes et les marron avaient déjà gagné la bataille face aux verts qui résistaient mollement. Mais depuis, cet éclatement de couleurs a disparu et les feuilles se sont envolées en pluies multicolores et frémissantes.

Martine l’avait annoncé mélancoliquement dans son blog en nous offrant la dernière floraison de son pélargonium.

Ce qui me surprend le plus, alors que je gratte les vitres de la voiture pour en ôter le givre, c’est que ce froid plutôt modeste au regard de celui qui va bientôt nous arriver me glace le sang. Est-ce un dernier sursaut du corps qui refuse l’arrivée de l’hiver ou tout simplement vais-je m’habituer quand il fera vraiment froid ?

par Roland Ivy publié dans : Humeurs
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Dimanche 11 novembre 2007
Trois mois. Même pas cent jours.
Cette révolution n’aura pas duré cent jours.

Pourtant, lors des funérailles du père de Maria, quand l’armée régulière a tiré sur la foule immense qui s’était réunie malgré l’interdiction, tout a basculé si vite.

Dans un sursaut de colère, après tant d’années d’oppression, le Peuple s’est soulevé d’un coup. Les gens sont sortis de chez eux armés de fourches, de piques, de couteaux ou de leurs mains nues et se sont rués sur ceux qui étaient au service du Dictateur.

Et la terreur a changé de camp.

Les Kakis ont abandonné leurs fusils et se sont sauvés comme des lapins à travers les montagnes. Une révolution tranquille, en quatre jours et trois nuits. Pas un seul mort. Une vraie renaissance. Un fol espoir.

Puis est venu le temps de la reconstruction. Le Peuple s’est doté de représentants qui se sont mis au travail en organisant, par des trains spéciaux qui partaient chaque jour de la Capitale, la distribution de nourriture à travers tout le Pays.

Quel beau début de printemps…

Mais, c’était sans compter avec les Voisins chez qui le Dictateur s’était réfugié. Ils se sont abattus sur nous avec leurs colonnes de chars, pillant, écrasant et massacrant tout sur leur passage.

La fête est finie.

Dans ma cellule où j’attends le matin qui sera mon dernier matin, je pense à ce pasteur noir, assassiné lui aussi, qui avait dit : " J’ai fait un rêve… ".

- Claude, tu dors ?
- Non, j’écoute.
- Qu’est- ce que tu écoutes ?
- Le film.
- Il est fini depuis deux heures ton film. Il n’y plus que la mire sur ton écran. Pose donc ta télécommande et viens te coucher. Demain, tu te lèves à six heures.
par Roland Ivy publié dans : Histoires comme ça
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Samedi 10 novembre 2007

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Hooreleke. Armistice. 9h30, 11 novembre 1918. Cliché et légende d'Yves troadec
http://www.ac-rennes.fr/pedagogie/hist_geo/ResPeda/1418/GdeGuerre/photos/victoire/v2.jpg


Le docteur Bonenfant cherchait dans sa mémoire, répétant à mi-voix :
Un souvenir de Noël ?... Un souvenir de Noël ?... Et tout à coup, il s'écria : 
(Guy de Maupassant,
 Conte de Noël, paru le 25/12/1882 dans Le Gaulois et recueilli dans
Clair de lune)
- Mais si, j'en ai un, et un bien étrange encore ; c'est une histoire fantastique. J'ai vu un miracle ! Oui, mesdames, un miracle, la nuit de Noël.

 

Ca a commencé le lendemain du jour de l'Armistice. Je m'en souviens très bien parce j'avais une de ces migraines. On avait fêté la fin de la guerre au Café de la Place. D'habitude, je suis plutôt raisonnable. Mais là, je m'étais laissé allé. On en avait descendu des canons… J'étais chez moi à essayer de refaire surface lorsque j'ai entendu qu'on frappait à ma porte. C'était la petite Georgette. Elle m'expliqua que je devais aller au plus vite chez la Christiane.

 

Ca faisait un bout de temps que je ne l'avais pas vue la Christiane. Une belle jeune fille du village qui, comme beaucoup, attendait le retour de son Louis à qui elle était promise. Quel sacré gaillard le Louis, mobilisé en 1916, blessé en août 17 et reparti juste avant Noël. Il n'était pas revenu en permission depuis presque un an. Encore un à qui la guerre avait volé sa jeunesse. Mais tout ça allait bientôt prendre fin. Il allait être démobilisé. Il allait pouvoir retrouver sa Christiane. Il allait pouvoir l'épouser. La vie allait reprendre ses droits. "Saleté de guerre". C'est ce que je me disais lorsque je suis arrivé chez la Christiane.

 

J'ai été dessaoulé d'un coup. Elle était grosse la Christiane, grosse et en pleines douleurs. D'où diable venait-il ce bébé ? Je n'eus pas le temps d'interroger la jeune femme. Elle souffrait depuis des heures, le bébé se présentait mal, la mère avait perdu beaucoup de sang et elle était terriblement blanche. Elle ne dit pas un mot pendant que je m'affairais auprès d'elle. Lorsque j'ai extrait le bébé, une superbe fille de sept livres, elle a simplement soupiré : "Pardon, petite, pardon..." avant de perdre conscience. Je n'ai rien pu faire ; je n'ai pas pu la sauver. La pauvre gamine a été confiée aux Lyautey. Tout le village était retourné. On ne savait pas quoi faire.

 

C'est à partir du jour de l'enterrement que les premiers bidasses ont commencé à revenir. A chaque fois, c'était la joie, les larmes, les embrassades. Puis sont revenus les premières gueules cassées. Des gars défigurés, l'oeil hagard. Ensuite, les gazés qui dégueulaient leurs poumons à chaque éternuement. Mais toujours aucune nouvelle du Louis.

 

Noël vint. On n'avait pas vraiment le coeur. Il manquait encore huit gars à l'appel. Ce jour-là, j'étais allé à la gare pour y retirer un colis. Pour Noël, je m'étais offert un exemplaire de l'édition originale de "Clair de Lune" de Maupassant. C'est mon péché mignon les livres anciens. J'étais donc là quand il arriva. Il descendit sur le quai, le regard clair, la tête haute. Il était majestueux. Selon toute vraisemblance, il nous revenait indemne. Il y eut un grand silence quand il traversa la salle des pas perdus. D'ordinaire, il y règne un vacarme épouvantable. Cette fois-là, pas un bruit.

 

C'est Léon Loustaud, le maire de l'époque, qui s'est approché de lui. Il n'a pas cillé. Après quelques échanges, il s'est dirigé chez les Lyautey. Il a frappé, la porte s'est ouverte, il est entré. Quelques minutes plus tard, il est ressorti, l'enfant dans les bras. Il s'est alors dirigé vers la Mairie et d'une voix claire, il a annoncé à l'officier de l'état civil :

  

- Je viens déclarer la naissance de ma fille. Elle s'appelle Clémence. Clémence, Christiane, Louise.

 

Personne n'a trouvé à redire. La petite a été enregistrée comme étant la fille de Louis et de Christiane. Le maire a même signé un acte de mariage en date du 11 novembre.

par Roland Ivy publié dans : F(r)ictions historiques
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Vendredi 9 novembre 2007

- Docteur, je viens vous voir parce que je suis fou… Ou alors, je suis en train de le devenir… Ce qui m’arrive est tellement… A vrai dire, je ne trouve pas les mots…   
- Nous allons essayer de le voir ensemble. Installez-vous confortablement et racontez-moi ce qui vous arrive.
- Là, sur le divan ? Et vous, vous restez sur la chaise, derrière moi ? 
- Oui, oui. C’est cela.   
- Voilà, ça a commencé avec la disparition de ma femme. Hier matin, lorsque je me suis réveillé, j’étais seul dans le lit. Elle avait disparue. 
- Elle s’était levée avant vous.  
- Non, non. Je vous dis qu’elle avait disparu, et avec toutes ses affaires. Les armoires étaient vides ; même ses produits de toilette n’étaient pas dans la salle de bain. Disparue, je vous dis. 
- Vous étiez-vous disputés ? 
- Non, au contraire. Notre couple allait très bien. Avant-hier, nous avions passé une excellente soirée. Nous avions même évoqué le fait d’avoir un nouvel enfant. 
- Combien en avez-vous ?   
- Deux : un garçon de sept ans et une petite fille de quatre ans. Pour ne pas les affoler, je leur ai dit que leur mère avait dû partir plus tôt pour le travail. Alors, je les ai préparés et je les ai conduits à l’école.
- Et ensuite ? 
- Ensuite, j’ai cherché à la joindre toute la journée. En vain, toujours occupé… Je commençais à vraiment m’inquiéter lorsque je suis allé récupérer les petits. Et là, on m’a dit que je n’avais pas d’enfants inscrits dans cette école. On m’a regardé bizarrement. La directrice semblait très inquiète. Elle a dû me prendre pour un dingue et elle a été soulagée lorsque je suis parti. 
- Et qu’avez-vous fait ensuite ? 
- Je suis allé à la Police. J’ai été reçu par un inspecteur qui a écouté toute mon histoire en prenant des tas de notes. Enfin, il m’a dit de rentrer chez moi, de l’avertir si j’avais de nouvelles informations et qu’il allait me rappeler très vite. Quand je suis arrivé à la maison, elle n’était pas rentrée. Pire, toutes les affaires des enfants avaient, elles aussi, disparu : les vêtements, les jouets, même les meubles de leurs chambres. C’était comme si j’avais toujours habité seul dans cet immense appartement. 
- Et alors ? 
- J’ai cherché à joindre tous nos amis. Un à un, j’ai composé les numéros de téléphone du répertoire de mon mobile. Personne ne me connaissait ou alors les numéros n’étaient pas attribués. J'y ai passé toute la soirée et une partie de la nuit. 
- Et votre famille, et celle de votre femme ? 
- Nous n’en avons pas. Nous sommes tous les deux des enfants de la DDASS. Nous nous étions rencontrés dans la même famille d’accueil. Des gens formidables qui sont morts dans un accident de voiture, il y a trois ans.
- Je suis désolé. Que s'est-il passé alors? 
- Au matin, je suis retourné au commissariat. L’inspecteur qui m’avait reçu n’était pas là. Et pour cause, Docteur. On m’a expliqué qu’il n’y avait jamais eu dans ce bureau de Police d’inspecteur correspondant à la description que je faisais de mon interlocuteur de la veille. Ils m’ont dit que j’étais peut-être surmené et que je ferais mieux de me reposer. Ils m’ont même encouragé à consulter quelqu’un, Docteur. C’est pourquoi je viens vous voir, Docteur. Je me sens devenir fou, Docteur. Ca me fait du bien de vous sentir derrière moi, Docteur. Vous comprenez, Docteur ?… Docteur… Docteur… Mais où êtes-vous donc, Docteur ?… Docteur… DOCTEUR…

par Roland Ivy publié dans : Histoires comme ça
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