- Ah Père François, c'est vous. Bonjour. Entrez donc.
- Bonjour, Roland, bonjour. La petite est-elle prête ?
- Presque. Elle est déjà habillée. On lui a mis la robe que les gens de la Maison du Roi ont déposée hier. Sa mère
est juste en train de la coiffer.
- Qu'elles se dépêchent, Roland. Le carrosse va bientôt arriver. C'est un grand jour pour notre paroisse, mon fils.
Il ne s'agirait pas d'être en retard.
- Je vais les prévenir. Voulez-vous boire quelque chose en attendant ?
- Ma foi, pourquoi pas ? Mais vite.
- Servez-vous alors. Il y a des gobelets sur la table ; le cruchon contient du vin nouveau.
Lorsque je suis arrivé dans la chambre, j'ai eu de la peine à reconnaître ma petite Charlotte. Toute de blanc vêtue,
elle semblait un ange dans sa robe de dentelle. Ses longs cheveux d'or avaient été tressés et Marie avait inséré des boutons de roses dans les plis des nattes remontées en couronne autour de la
tête. Toutes les deux me souriaient lorsque nous avons entendu les chevaux qui arrivaient devant la maison.
- Roland, dépêchez-vous. Ils sont là.
- Nous arrivons, Père François.
Dans le carrosse, nous observions la foule qui s'était massée tout le long de la Côte des Bruyères. Les gens nous
acclamaient, ils semblaient heureux de nous voir passer. Notre curé rayonnait.
- Quelle journée pour Meudon ! Quelle chance pour la paroisse de Bellevue ! Avoir été désignés par Monseigneur
l'Evêque. C'est le plus beau jour de ma vie. Charlotte, je n'aurais jamais imaginé que je te doive un tel honneur le jour où je t'ai baptisée. Merci, ma petite, merci. Et merci à vous deux,
Roland et Marie.
Nous étions tous les trois silencieux et plutôt impressionnés par ce qui nous arrivait. Parvenus au bord de la
Seine, la foule était très nombreuse. Les cavaliers qui nous précédaient criaient en direction des badauds qui cherchaient à voir quels étaient les passagers de ce carrosse si
pressé.
- Place ! Place ! Écartez-vous ! Place !
Presque sans ralentir, le carrosse s'est engouffré dans le parc du château de Saint Cloud et les grilles se sont
refermées derrière nous. Nous nous sommes retrouvés à cheminer seuls sur les allées de sable sous les arbres taillés. Le silence qui contrastait avec la cohue de la rue était très étonnant. Puis,
le carrosse s'est arrêté sur l'esplanade derrière le château. Le Père François en est sorti et a entraîné Charlotte avec lui.
- Je vous la ramène quand c'est terminé. Dieu vous bénisse, mes enfants.
Nous l'avons vu jouer des coudes pour se faire un chemin vers une estrade qui avait été dressée. Puis, ils ont
disparu dans la foule des nobles personnes qui se pressaient autour de l'estrade.
Ce n'est qu'après quelques minutes que nous les avons vu surgir sur l'estrade où le Roi et sa suite attendaient. Le
Roi semblait impatient, il arpentait l'estrade de long en large.
- Tout notre peuple aura pu l'admirer avant nous. Allons donc à sa rencontre.
- Voyons Majesté. C'est à la girafe d'être conduite au Roi, et non pas au souverain de se précipiter comme le
vulgaire au devant du cadeau qu'on lui fait.
- C'est vrai, Sire. Le pacha d'Égypte vous a fait don de cet animal pour enrichir le zoo royal du Jardin des Plantes
l'an dernier. Nous lui avons fait traverser les mers et venir à pied depuis Marseille. Elle est désormais pratiquement arrivée jusqu'à votre personne. C'est une question de minutes
maintenant.
- Et bien qu'on nous serve des rafraîchissements. Nous n'en pouvons plus d'attendre.
C'est à ce moment là qu'elle est arrivée. D'abord, il y a eu comme une clameur, un flottement dans la foule massée à
l'entrée principale du parc. Puis, on a pu deviner sa tête qui émergeait. Enfin, on a tous pu la voir remonter l'allée principale. Elle semblait immense accompagnée de chaque côté par deux
personnes. Un vieil homme tout voûté marchait à sa droite. Ses pas étaient difficiles. Tous les regards se portaient sur l'homme à la peau sombre qui avançait de l'autre côté de la girafe en la
tenant par une laisse.
- Majesté, l'animal va vous être présenté par Monsieur Geoffroy Saint Hilaire, c'est le directeur du Jardin des
Plantes.
- Très bien, très bien. Mais pourquoi marche-t-il avec tant de difficultés ?
- Monsieur Saint Hilaire souffre de rhumatismes, Majesté. Il a tenu à se charger lui-même de la translation
de l'animal avec lequel il a réalisé le voyage depuis la ville d'Alexandrie en Égypte.
- Bon. Pourvu qu'il ne traîne pas en route. Il me tarde de la voir de près.
Durant la longue procession depuis la porte d'honneur du parc jusqu'à l'estrade où se tenait le Roi, nous avons tous
pu observer la girafe et son étrange guide. Sa peau jaune , toute tachée de brun, était en partie recouverte d'une longue robe ridicule dans laquelle elle se prenait les pattes.
- Majesté. J'ai l'honneur de vous amener ce jour un présent du Sultan d'Égypte Méhémet-Ali. Ce noble animal est
une girafe. Elle a été baptisée Zarafa ce qui, en langue arabe, signifie charmante. Elle a fait toute la route depuis Marseille où nous l'avions fait venir par bateau spécial. Nous avions aménagé
un trou dans le pont supérieur pour que son cou puisse en sortir. Elle est accompagnée de son gardien nubien, Atir. L'un et l'autre vous présentent tous leurs hommages...
Le Roi n'écoutait pas le long discours du vieux savant. Il n'avait d'yeux que pour la girafe dont le cou se
balançait de droite à gauche. Quand les applaudissements ponctuant la fin du discours l'ont sorti de sa rêverie, Charles X s'est avancé vers Zarafa.
- Qu'est-ce qu'elle mange ?
- Elle est herbivore, Majesté. Si vous voulez lui faire goûter quelques fleurs. La demoiselle que voilà va vous les
apporter.
Poussée en avant par le Père François, notre petite Charlotte s'est approchée. Elle portait un panier rempli de
pétales de roses. Le roi de France y plongea une main tremblante qu'il tendit ensuite pleine de fleurs vers sa girafe.
Vous me l'avez écrit