Jeudi 8 novembre 2007
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Elle disait s’appeler Yvonne mais son vrai prénom était Ivy. Ca veut dire " lierre " en anglais. " Drôle de prénom " diront certains. Pourtant ça
n’est pas plus idiot que de s’appeler Rose, Marguerite, Lilas ou Gentiane. Et puis, il lui allait comme un gant ce prénom. Le lierre, c’est discret, c’est résistant et surtout, ça s’accroche.
Tout à fait elle…
Alors, pourquoi ce prénom d’origine anglaise ? Tout simplement parce qu’elle était née en Angleterre, près de Londres. Aussi simple que ça. Je ne sais ni
comment ni pourquoi ses parents ont fini par traverser la Manche avec leurs quatre filles – elle était la troisième – pour s’installer en Normandie vers le milieu des années 1910 mais ils l’ont
fait. Après tout, ça n’a pas vraiment d’importance. Sauf que, déjà à l’époque, on ne les aimait pas trop les étrangers. Il lui a fallu s’accrocher pour supporter les " rosbifs " et les
" angliches " qui l’ont accompagnée toute sa jeunesse.
Elle s’est mariée à un français avec qui elle a eu sept enfants. Six filles d’abord et enfin un garçon. J’ose à peine imaginer jusqu’où ils seraient allés si ce
petit gars n’avait pas pointé le bout de son nez.
Pour élever sept enfants, d’abord en Normandie puis en région parisienne tout au long de ce siècle en traversant deux guerres, il lui a fallu, encore et toujours,
s’accrocher. Mais elle ne manquait pas de courage. De même qu’il lui a fallu tenir bon quand elle s’est retrouvée veuve à cinquante ans. C’est vers cette époque que je fais mon apparition parmi
les quelques trente cousins et cousines que ses enfants avaient à leur tour engendrés.
A la mort de mon grand-père, mes parents et l’une de mes tantes ont pensé qu’il serait plus intelligent de lui confier la garde de leurs mouflets plutôt que de
l’envoyer en usine. Mémé Ivy, comme nous l’appelions tous, venait donc chez nous chaque matin du lundi au vendredi pour s’occuper de nous trois et de ma cousine. C’est elle qui nous a, de tout
temps, nourris, torchés, habillés, lavés et même talochés au besoin. Plus tard, elle nous conduits à l’école. Elle veillait sur nos devoirs, nous faisait réciter nos leçons. Son orthographe était
déplorable et sa calligraphie nous semblait vraiment exotique mais elle calculait comme personne et s’y entendait pour vous faire retenir un résumé. Comme si elle n’en avait pas assez soupé pour
élever ses propres enfants, elle s’est accrochée pour que nous le fussions aussi.
Qu’il pleuve, qu’il vente, qu’il grêle ou qu’il fasse un soleil d’enfer, elle était toujours fidèle au poste de la demie de sept heures le matin jusqu’à dix-huit
heures le soir. Elle ne tenait pas en place. Elle passait sa journée à récurer la vaisselle, à nettoyer la maison, à préparer les repas, à raccommoder nos affaires et à nous tricoter des pulls. A
peine s’octroyait-elle une pause d’un quart d’heure pour avaler une tasse de thé au lait dans lequel elle trempait ses petits beurres. Elle a continué à venir chez mes parents bien après notre
départ.
Bien des années plus tard, lorsque le crabe a finalement réussi à la bouffer, je la revois sur son lit d’hôpital geignant de douleur, sa main dans la mienne, elle
s’accrochait à la vie comme elle l’avait toujours fait.
Ca fait presque quinze ans qu’elle n’est plus là mais je la garde au fond de mon cœur et elle me donne la force quand, moi aussi, je dois m’accrocher.
Maintenant, vous savez pourquoi, j’ai choisi son prénom comme nom de plume. Je le dis aujourd’hui, en commençant ce blog pour la première et la dernière fois. Je ne
reviendrai pas là-dessus.
Ca, c’est fait. Passons à autre chose.
Vous me l'avez écrit