Je venais juste de garer la voiture sur le parking du plateau et j'avais fait à pied les quelques mètres d'ascension me menant vers le promontoire qui permettait de
jouir du panorama au dessus des pins. Le jour n'était pas encore levé mais la nuit était claire. Je m'étais assis en tailleur sur le banc face à la plaine qui s'étendait à
l'horizon.
Depuis qu'ils m'avaient désactivé, j'avais profité des jours de repos que la Direction Technique de la Rol.Ivy Inc. m'avait octroyés. La maintenance avait fait du
bon boulot. Je me sentais en pleine forme, reposé. J'allais bientôt pouvoir reprendre mes activités de robot producteur de textes auprès des abonnés qui n'avaient pas manqué de faire savoir que
cette pause ne leur avait pas plu, même si j'avais programmé la mise en ligne d'un texte pour la Saint Valentin. A ma réactivation, j'avais constaté que j'étais passé à la version Rol.Ivy.2.1.
Sans doute quelques fonctionnalités supplémentaires apportées par la Direction Technique...
Tirant mon harmonica de ma poche, j'ai commencé à jouer des notes lentes et grasses en regardant le soleil qui montait à l'horizon. Ma musique sonnait dans le
silence de la forêt toute nimbée de nuances orangées. J'ai savouré ce moment de solitude en pensant que, chez moi, ma maisonnée devait encore être endormie.
- Joli blues, Apprenti Roland.
- Maître Scribus, vous étiez là ?
- Je viens juste d'arriver. La musique, j'ai pu apprécier, Apprenti Roland.
- Qu'est-ce qui vous amène ? Une nouvelle leçon ?
- De leçons, tu n'as plus besoin.
- Pardon ?
- Ta formation, désormais, est terminée, j'ai dit.
- Mais il me reste tant à apprendre, Maître Scribus. Mes lecteurs attendent que je leur envoie de nouveaux textes. Il me faut encore approfondir les procédés littéraires, la sémantique, la
grammaire, la rhétorique et bien d'autres aspects.
- Tout cela, dans les livres, tu trouveras, Apprenti Roland.
- Mais ce n'est pas rien qu'en lisant qu'on devient écrivain, Maître Scribus. Il faut connaître la théorie, avoir des indications de lectures, des pistes à explorer, des auteurs à ne pas
négliger. Ma culture est tellement lacunaire...
- Raison tu as, Apprenti Roland. Aussi, continuer à lire, il faut. Lire est indispensable mais pas suffisant. Pour devenir écrivain, Apprenti Roland, c'est écrire que, toujours, tu dois.
- Mais les programmes qui me sont téléchargés continueront bien à alimenter ma fonction de production de textes ? J'aurai de nouvelles mises à jours ?
- Décidément, Apprenti Roland, incorrigible, tu es. Comment n'as-tu pas encore compris qu'un robot, tu n'es pas ? Un être humain fait de chair, de sang et de larmes, tu es, Apprenti Roland. Les
mises à jour, toi-même, tu les feras. Faire, toi-même, les recherches tu devras. Personne, cet effort, ne peut faire pour toi, Apprenti Roland. Explorer de nouveaux textes, tu essaieras. Revoir
les anciens, aussi. La voie que tu t'es choisie, suivre tu devras.
- Je ne suis qu'un petit scribouillard, Maître Scribus. Mon blog est à peine confidentiel. J'écris mes histoires comme elles me viennent. Il n'y a rien de construit, rien de suivi. Tout est au
feeling, au plaisir. Comment voulez-vous que j'y arrive ?
- Continue donc à faire comme d'habitude, Roland. Ton coeur et tes yeux, ouvre-les en grand. Continue à t'émouvoir, à avoir des colères. Continue à te faire plaisir. Continue de vouloir, aux
autres, faire plaisir. Pas d'autre secret, il y a. Maintenant, apprenti tu n'es plus, Roland. Tu seras ce que tu feras. Le destin n'existe pas. Rien, d'avance, n'est écrit, Roland. Rêve ta vie.
Vis tes rêves. Heureux tu seras.
Pendant qu'il parlait, le disque du soleil montait derrière son dos. D'un coup, un rayon m'a ébloui et j'ai fermé les yeux. Quand je les ai ouvert à nouveau, il
avait disparu.
Juste avant de partir, j'ai joué un dernier blues pour le soleil, les arbres et les oiseaux.
Vous me l'avez écrit