Vous vous rappelez que je vous avais raconté mon rapport aux
livres. J'évoquais les bibliothèques dans cet article. L'histoire qui suit est une espèce de suite...
- Tu vas voir. C'est trop génial. On peut regarder tous les livres qu'on veut. Mais, c'est comme à la maison, on n'a pas le droit de les abîmer. En plus, on ne peut pas courir partout et il ne
faut pas faire de bruit. On peut parler, mais pas trop fort. Il faut chuchoter.
- D'accord.
Je les tiens par la main, chacun d'un côté. Pour parler, ils se penchent en avant en tournant la tête. C'est Simon, l'aîné qui est le plus bavard. Ses beaux yeux bleus pétillent. En grand
habitué, il savoure à l'avance le plaisir qui est le sien. Quant à Jules, il écoute. Il attend pour voir. Ses petits doigts se crispent dans ma main quand nous nous apprêtons à entrer dans le
bâtiment moderne de
la bibliothèque. Nous en avons souvent parlé mais c'est la première fois que je l'emmène avec nous.
Après un bref passage à la banque où il tend fièrement sa photo d'identité à la jeune bibliothécaire pour qu'elle enregistre son inscription, nous entrons dans le hall qui donne accès aux
différentes sections. D'un pas sûr, Simon nous conduit au secteur jeunesse. Devant le décor qui suggère une forêt luxuriante avec des coins aménagés garnis de coussins et de banquettes,
le petit reste immobile. Est-ce l'éclairage discret, tous ces enfants confortablement installés ou le silence et le calme qui le bloquent ? A moins que ce ne soit la quantité de livres ? Il y en
a partout : dans des bacs posés à même le sol, sur des présentoirs, sur des étagères, sur les tables à hauteur d'enfant, partout. Simon investit déjà les lieux.
- Regarde, Jules, c'est « Plouf ! », comme à la maison.
Reconnaissant son album préféré, le petit se précipite. Et nous sommes bientôt tous les trois confortablement installés. Je me retrouve pour la soixante-quinzième fois
à lire à mes deux garçons l'histoire de ce loup affamé, tombé dans un puits que nous connaissons par coeur. Les albums se succèdent, tantôt choisis par Simon, tantôt par Jules. Je ne boude pas mon
plaisir.
Une bibliothécaire propose aux enfants de venir avec elle pour l'heure du conte. J'en profite pour glisser dans la section adultes. Le décor change. C'est bien moins coloré mais
tout aussi confortable et accueillant. Les ouvrages sont disposés sur de grandes étagères. On les aborde non par la couverture mais par le dos. Bien sûr, ils sont plus gros, plus nombreux.
L'ambiance est la même : studieuse. Les gens sont presque tous plongés dans leur lecture. Certains froncent les sourcils, d'autres ont un sourire dessiné sur le visage. Il en est même qui lisent
en remuant les lèvres dont ne sort aucun son. Tout au fond, il y a un jeune homme avec un atlas sur les genoux. Mais il ne regarde pas la page. Son regard est loin. Il n'est plus là. Il est
ailleurs.
Car là est la magie des livres. Grâce à eux, on peut voyager sans même quitter son fauteuil. Grâce à eux, on peut rencontrer des gens qu'on ne verra sans doute jamais, certains ayant disparu
depuis des siècles. Les livres permettent de dépasser les barrières de l'espace et du temps. Ils sont un passeport pour l'ailleurs et les bibliothèques sont des ports d'embarquement pour des
destinations insoupçonnées.
Depuis l'âge qu'a Simon aujourd'hui jusqu'à la fin de mes études, combien d'heures ai-je passées à la bibliothèque municipale de mon quartier ? Chez moi, il n'y avait
pas de livres. Pour être précis, il y avait bien la collection complète des œuvres d'Alexandre Dumas enfermées dans une armoire vitrée. Mais on n'avait pas le droit de l'ouvrir, comme si nous
allions user ce superbe trésor relié cuir et doré à l'or fin... Heureusement pour moi, on m'a un jour conduit à la bibliothèque où les livres, tous les livres, étaient là, disponibles, accessibles.
J'y ai appris la presse, j'y ai appris le goût des histoires, j'y ai appris les poètes, j'y ai appris les encyclopédies. Plus tard, j'y ai appris l'érotisme, le sordide et les gens qui souffrent.
J'y ai appris ce qu'on n'apprend pas à l'école. J'y ai appris que la vie, toute la vie, était inscrite dans les livres. Longtemps j'ai cru qu'ils ne racontaient que de belles histoires. Mais dans
les bibliothèques, j'ai appris que les livres pouvaient décrire toutes les facettes de la vie.
De toutes ces heures, je retiens la consultation des petites armoires à tiroirs où les fiches de tous les ouvrages en stock étaient classées. Depuis, la présence des ordinateurs a fait
disparaître ces meubles particuliers. De ces heures, je retiens surtout mes déambulations dans les rayons piquant parfois un ouvrage dont le titre ou l'auteur m'accrochaient. J'ai souvent laissé
faire le hasard. Souvent j'étais déçu mais combien de fois ai-je été conquis ?
Je suis assez vite devenu un spécialiste de la classification décimale. J'ai pris un plaisir immense à rechercher, à retrouver et à ranger les différents livres selon les dix catégories imaginées
pour classer toutes les connaissances humaines. Pour autant, c'est le secteur des romans qui m'a toujours le plus accroché. Tous ces auteurs alignés par ordre alphabétique ont exercé sur moi une
attirance magnétique qui a participé à la mise en place de mon insatiable appétit de lire.
C'est naturellement vers ce secteur que mes pas me conduisent. D'un regard lent, je parcours les étagères. Boudard côtoie Chateaubriand. Viennent ensuite Gary, Hemmingway, Jarry. Je saute
quelques rayonnages. J'arrive à Labro, Montaigne, Pascal, Queneau, Sartre... Ma mémoire s'emballe. Je me revois adolescent découvrant « La nausée ».
Presque instinctivement, j'ai sorti quelques livres que j'ai glissés sous mon bras. Mais le temps passe si vite. Je sais qu'il me faut rejoindre la section
jeunesse car mes deux petits bouts vont me chercher. L'heure du conte ne dure pas si longtemps...
Je les retrouve l'un contre l'autre plongés dans « Puni-Cagibi !». Simon ne lit pas encore mais il raconte tout de même l'histoire à son petit frère. Je leur annonce qu'il faut
désormais faire le choix des livres que nous allons emporter pour quelques jours à la maison. En quelques secondes, je me retrouve en face d'une pile dans laquelle il va falloir trier. J'explique
qu'il est possible d'emprunter quelques livres mais en nombre limité. Alors, nous faisons une sélection dans la masse que mes deux garçons ont réunie. A mon grand étonnement, Jules ne lâchera pas
« Plouf ! » qu'il a gardé toute l'après-midi.
Ce soir, nous prolongerons la magie de la bibliothèque avec cette petite partie que nous aurons rapportés chez nous. Une sélection qui nous permettra d'attendre jusqu'à notre prochaine visite,
notre prochain voyage.
Vous me l'avez écrit