« Couloir 8, Roland Ivy... »
Forcément, couloir 8, le plus mauvais de tous. Celui où l'on fait la course en aveugle sans le moindre repère donné par les
autres participants. Le couloir où l'on est tout seul et où l'on doit s'arranger avec le plus grand rayon de courbure, celui où la sortie du deuxième virage est la plus longue. On a beau se dire
qu'avec le décalage, il y a la même distance à parcourir pour tous et le même nombre de barrières à franchir, le couloir 8, c'est le strapontin de la finale, celui qui est réservé au plus faible,
à l'invité surprise...
Ça fait bientôt dix ans que je cours mais c'est surtout lors des trois dernières années que j'ai tout sacrifié mon projet
fou. Trois dures années où j'ai contraint mon corps, où j'ai mené une vie de moine. Trois années pendant lesquelles j'ai soulevé des tonnes de fonte, j'ai bravé les intempéries pour faire des
séries de course rapides ou lentes, pour parfaire ma technique de passage de haie, pour améliorer mon placement. Trois ans de travail quotidien. Trois ans...
Le cameraman passe sur moi et je fais un petit signe de la main tandis que mon image apparaît, l'espace d'un instant, sur
les deux écrans géants. Ce petit instant de gloire est fugitif car le réalisateur préfère passer sur les deux champions des couloirs 4 et 5, les deux favoris.
Après un moment de flottement, un silence impressionnant se fait dans le stade archicomble. Tous les huit, plantés à
quelques mètres derrière nos blocks, nous sommes sous les ordres du starter. C'est le même qu'en demi-finale. J'avais trouvé qu'il mettait un temps fou avant de tirer. Je me concentre sur ma
course.
« A vos marques... »
Lentement, je m'approche de la ligne. Avant de prendre ma position, je pose les yeux sur la première haie. Je
m'accroupis et je me positionne sur les blocks. Le pied arrière d'abord, bien au fond, puis le pied avant. Les doigts de ma main droite sont posés à proximité de la ligne et ceux de la main
gauche quelques centimètres en retrait. J'utilise cette technique pour me retrouver dans l'axe de la course dès le départ.
« Prêts... »
Je monte franchement en appui sur mes bras et pressant sur mes talons. Je suis tendu comme un ressort, paré à bondir au
coup de pistolet. Mentalement, je compte : un... deux... trois... Pourvu qu'il n'y ait pas de faux départ ! Ça ne serait pas un drame, mais se remettre dans sa course après un faux départ
constitue toujours une épreuve que je n'apprécie guère. Le coup de feu retentit et nous libère. Seule la clameur de la foule monte dans le stade. Pas de deuxième coup de feu, la course est
lancée.
Appliqué, je soigne ma mise en train. Après une dizaine d'appuis plus fréquents, j'ai trouvé mon amplitude de
croisière. C'est le moment où tout est possible pour tous ; chacun peut croire en sa chance. Mon regard se fixe sur la première haie, celle qu'il faut avoir négociée sans encombre et qui
conditionne le reste de la course. J'ai effectué des milliers de départs à l'entraînement, à tous les couloirs, par tous les temps, avec vent de face, vent dans le dos. Ce soir, il n'y a pas de
vent. Il fait un peu chaud mais le vent ne nous gênera pas...
Première haie...
Je l'ai franchie sans le moindre problème, jambe d'attaque gauche, j'étais à une distance idéale. C'est à peine si mon
bassin s'est élevé dans ma progression. Très vite, ma jambe arrière est revenue comme un élastique. Je suis déjà dans l'approche de la deuxième haie.
Le 400 haies, c'est un peu comme dans la vie. Tu disposes de qualités naturelles et tu dois gérer au mieux tes efforts pour
franchir les obstacles dans de bonnes conditions. Comme l'entrée au CP, cette première barrière, je l'ai négociée de manière idéale.
Deuxième haie...
Ensuite, le reste se passe pendant plusieurs années sur les acquis de ce bon départ. Il faut savoir profiter de sa bonne
compréhension du monde l'écrit pour enfiler les classes les unes après les autres...
Troisième haie...
Pourtant, il faut se convaincre que c'est dans cette partie de la course que des avantages décisifs s'opèrent. Tout doit se
passer dans l'efficacité et le relâchement, de manière à progresser vite sans puiser dans ses réserves...
Quatrième haie...
Arrivé au collège, il faut continuer à rester concentré. Pourtant avec l'adolescence, les tentations de faire le minimum
requis sont grandes. Les envies de sortie, l'impression de liberté, le sentiment d'injustice, de révolte peuvent tout foutre en l'air...
Cinquième haie...
Pas encore l'instant de vérité, les multiples séances endurées au cours de l'hiver vont retarder encore le moment où le
fait de garder de solides appuis sans risquer la rupture va devenir un problème...
Sixième haie...
Là, le rôle des parents est essentiel. Face au jeune adulte, auront-ils assez de clairvoyance pour accompagner sans
contraindre, pour aider sans braquer, pour comprendre sans juger ? L'entrée dans la vie d'adulte n'est pas la même pour tous...
Septième haie...
Jusqu'ici, tout va bien. Je n'ai pas changé de jambe d'attaque même si j'étais un peu trop loin de la haie. J'ai du forcer
un peu pour la passer. Mon franchissement s'est fait plus aérien, j'ai plané un peu. Ma vitesse de course s'en est ressentie... Je vais être obligé de changer de jambe d'attaque sur la prochaine
haie. Cette attaque par la jambe droite en fin de deuxième virage va être difficile à négocier. Bien sûr, j'ai travaillé sur cette jambe. Bien sûr, mon attaque jambe droite est presque aussi
bonne mais je préfère attaquer jambe gauche, depuis toujours... Augmenter légèrement ma distance de course en me déportant sur l'extérieur et ne pas mordre sur la ligne. Les juges sont là,
vigilants. Sinon, c'est la disqualification.
Huitième haie...
Quand on est gamin, on croit qu'il suffira de se présenter avec ses qualités pour obtenir ce qu'on mérite. En fait, on
finit par s'apercevoir que les dés sont pipés depuis le départ. L'accès aux meilleures écoles est réservé à certains, les stages ne s'obtiennent pas si facilement que ça et la course permanente
pour l'emploi n'est pas égale pour tous. Plus tu démarres bas, plus d'efforts tu as à réaliser pour te hisser un peu. Et encore, tu n'arriveras jamais au niveau des autres...
Neuvième haie...
Les barrières sont désormais toutes alignées et forment une grande haie qui occupe la piste sur toute sa largeur. Il m'a
fallu aller chercher mon couloir jusqu'à l'extérieur à côté de la main courante. C'est le moment où l'avance qu'on avait avec le décalage fond d'un seul coup. Pourtant, personne ne m'a encore
doublé sur ma gauche. J'entends les coups de griffes de mes concurrents sur le tartan juste derrière moi. A peine ai-je franchi la haie, qu'un bruit fracassant retentit derrière moi. Le type du
couloir 7 a touché la haie. La latte vole en éclats. Des petits morceaux de bois fins comme des poignards retombent sur la piste devant moi...
Dixième haie
Je finis sur la mauvaise jambe. Je ne peux plus lever les genoux. Mes cuisses sont en feu. Je ne veux pas plier, pas
maintenant. Sur ma gauche, je vois le 5 et 4 qui sont à ma hauteur. Si je passe la dernière haie sans encombres, je peux encore espérer me mêler à la lutte sur le plat... Je me couche sur ma
jambe avant pour ne pas m'élever trop pendant le franchissement.
En ramenant ma jambe arrière, j'ai heurté la haie avec la malléole. Je suis un peu déséquilibré mais je continue ma course
jusque sur la ligne. Je vois le 4 qui passe devant moi, le 3 aussi. Après, je ne sais pas.
Conscient d'avoir presque réalisé la course parfaite, je reste les mains sur les hanches dans mon couloir, dos à la ligne
que je viens de franchir. Je lève les yeux sur le grand écran où s'affichent les résultats. Finalement, je termine 4ème. Le gars du couloir 2 m'a grillé sur le fil. 1/100 de seconde nous sépare.
Je reste au pied du podium. C'est dur... Pourtant, en face de mon nom, s'affiche : Record personnel. Dans ma tête, je refais la course jusqu'à cette dernière barrière. Je ne serai pas
sélectionné pour les Jeux...
Vous me l'avez écrit