D'habitude, c'est moi qui produis mais là, je suis soufflé.
Alors je ne résiste pas au plaisir de vous montrer cette vidéo :
Roland Ivy
L'homme aux mille vies, et qui s'y accroche...
Lierre : n.m. (anc. fr. l'iere, du lat.
Hedera) Plante ligneuse grimpante à feuilles persistantes, à baies noires toxiques,
qui se fixe aux murs, aux arbres par des racines crampons. (Genre Hedera ; famille des araliacées).
Le Petit Larousse Illustré, édition 2007
Définitivement, une seule vie, ça n’est pas assez. Alors, j’ai décidé que j’en aurai davantage, beaucoup, au moins mille. Ce sont ces vies rêvées, imaginées, fantasmées que je vous présente dans ces pages.
Certaines sont plus longues que d’autres ; je les ai rangées dans des tiroirs spéciaux. C’est le cas pour " Volutes " et pour " Modèle vivant ".
Quand on a mille vies, il est normal qu’on en profite pour revisiter l’histoire. C’est ce que je fais dans " Fri(c)tions historiques ".
Tout le reste est rangé dans " Humeurs " ou "Histoires comme ça", tout simplement parce que je n’ai pas trouvé mieux que ces titres.
Bonnes Lectures
Roland
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D'habitude, c'est moi qui produis mais là, je suis soufflé.
Alors je ne résiste pas au plaisir de vous montrer cette vidéo :
J'ai treize ans. Je viens juste de m'empêtrer dans mon adolescence. Pourtant, je fais mon entrée dans un monde de jeunes adultes. Pas vraiment à l'aise ; personne dans ma famille n'a jamais mis les pieds dans un lycée avant moi. Pas notre culture, pas notre milieu. Dans notre cité, la sortie de troisième, ça sonnait plutôt la fin de l'école et l'entrée dans l'apprentissage...
Mais pour moi, les profs en ont décidé autrement. Après m'avoir fait sauter deux classes dans mon cursus, ils nous ont persuadés que je devais faire des études supérieures et qu'il fallait commencer par passer mon Bac...
Je me retrouve tout seul dans cette grande cour au milieu de jeunes gens tout souriants et sapés à la dernière mode. Je baisse les yeux sur mes baskets trouées et je me demande ce que je fais là. Il y a de grands types mal rasés et de superbes jeunes filles aux poitrines arrogantes qui se jettent dans les bras les uns des autres, qui s'interpellent et qui rient bruyamment tout en tirant sur leurs cigarettes...
Je m'approche des panneaux et je repère le numéro de la salle où je dois suivre mon premier cours.
- 101. Merde. A tous les coups, on a la Mère Le Guern, la femme du protal !
- Fatal ! De toute façon, elle n'a que des secondes...
La sonnerie retentit et je suis à distance ce groupe qui a l'air de bien connaître la maison. Elle nous attend, assise derrière son bureau sur l'estrade, droite comme si elle avait un balai dans le cul. Une vieille décolorée et permanentée, coincée dans son tailleur chic qui la boudine un peu.
- Entrez et installez-vous en silence. Doucement avec vos chaises et cessez de traîner vos pieds avec vos horribles semelles suédoises. J'ai horreur du bruit. Les redoublants vous le diront... Inutile de perdre du temps, prenez une demi-feuille dans le sens de la hauteur. Vous y reportez vos nom, prénom, date de naissance, le numéro de téléphone de vos parents et leur profession. Je n'ai pas besoin d'autre information, je me ferai une opinion sur vous très vite...
Ce rituel des petites fiches m'est familier et je sais que je vais devoir m'y plier au moins dix fois au cours de cette première semaine. Pendant que j'écris, je m'inquiète un peu de ce qu'elle dira quand elle lira que je ne mentionne pas mon père qui nous a quittés, que ma mère en manutentionnaire et que nous n'avons plus le téléphone depuis qu'on nous l'a coupé.
Toutes les fiches sont sur le bureau. Elle les passe en revue une par une en nous demandant de nous lever à l'appel de notre nom. Les autres ne font pas les fiers quand ses commentaires fusent. Les redoublants se font moucher. Les frères ou soeurs d'un qui est déjà passé par là sont repérés. Souvent c'est par une invitation à se montrer plus brillant que leur aîné, rarement par une injonction à être aussi sérieux.
- Il semble que, cette année, nous ayons dans la classe un élève tellement demeuré qu'il ne connaît même pas sa date de naissance...
Silence...
- Monsieur Ivy ?
- C'est moi, Madame.
Jusqu'à présent, j'avais eu l'impression d'être passé inaperçu. Je sens les regards se porter sur moi lorsque je me lève. Quelques rires étouffés...
- Savez-vous, jeune homme, que si j'en crois ce que vous avez écrit, vous vous êtes trompé d'établissement ? Vous devriez être en quatrième si vous êtes né en 1962. J'imagine que vous avez fait une erreur en écrivant.
- Ce n'est pas une erreur, Madame. Je suis bien né en 62, le 8 mai 1962...
- Ah... Alors, vous êtes une espèce de petit surdoué !... Une tête d'oeuf... Et dans quel collège étiez-vous donc, Monsieur la tête d'oeuf ?
- Au collège Provence, Madame.
Elle éclate de rire. Sa permanente ne bouge pas mais la peau de son cou fripé tremble sous le fond de teint mal appliqué.
- Voyez-vous ça ? Le collège Provence... Jolie référence... Belle réputation... Décidément, jusqu'à la dernière année, ce métier m'aura réservé des surprises... Le collège Provence... Asseyez-vous donc, Monsieur Tête d'oeuf, on verra ce qu'on pourra faire de vous si toutefois vous restez longtemps dans cet établissement... Le collège Provence... On aura tout vu.
Trop content qu'elle me lâche sans évoquer ma situation familiale, je me rassieds en encaissant le coup.
Avec les première notes, le surnom de « tête d'oeuf » m'est resté collé à la peau. A vrai dire, c'était plutôt sympa de la part des autres. J'étais le bon élève discret qui ne refusait jamais de laisser un camarade pomper sur mes devoirs mais auquel on n'adressait pas la parole pour autre chose.
Peu après les vacances de la Toussaint, une élève est tombée gravement malade. Les chimios et les rayons l'ont tenue éloignée de la classe jusqu'en mars. Aujourd'hui, elle revient. Retour salle 101, avec la Mère Le Guern.
- Ah, Mlle Perraudin fait son retour parmi nous. Installez-vous, Mademoiselle. J'espère que vous êtes bien reposée après de si longues vacances. Mais avant de commencer, retirez-moi ce fichu ridicule. J'ai horreur des excentricités, surtout vestimentaires. Allez...
Estelle n'a pas bougé. Elle n'a rien répondu, interdite.
- Mais, Madame.
- Et bien, Monsieur la tête d'oeuf, on fait le chevalier servant ? Je ne vous ai rien demandé. Mlle Perraudin, ôtez-moi ça !
- Mais...
- Taisez-vous, Ivy !
- Laisse, Roland. Ca ira...
Dans un silence de mort, Estelle découvre son crâne chauve et la vieille commence son cours.
Le lendemain, je me pointe au lycée avec un bonnet enfoncé sur ma tête. J'entre en classe, je m'installe face à la vieille et je m'assieds sans bouger.
- Monsieur Ivy, il me semble avoir été claire hier. Découvrez-vous immédiatement. Arrêtez donc de faire le zouave, contentez-vous d'être la tête d'oeuf...
- C'est bien moi que vous appelez « tête d'oeuf », Madame.
- Qui voulez-vous que ce soit ? Retirez donc de bonnet.
- Bien, Madame.
Fixant la vieille de mon regard le plus compatissant, je retire mon bonnet. Mon crâne totalement rasé brille sous les néons. Tandis que montent les applaudissements, j'entends les autres qui scandent mon nom.
La vieille s'est mise en congé et n'a pas reparu de l'année. Je n'ai plus jamais mangé seul à la cantine.
Elle m’attendait dans le café d’en face quand je suis sorti du commissariat. Elle m’a fait des grands signes de la main pour que je vienne la rejoindre.
- Et bien. C’était long.
- En effet, sept heures d’audition pour un simple témoignage, ça commence à faire.
- Je voulais avoir de vos nouvelles… J’avais peur de vous avoir causé des problèmes.
- Des problèmes, pourquoi donc ?
- A cause de ma méprise quand je leur ai donné votre nom en les appelant hier soir. Quand l’inspecteur qui vous a interrogé vous a emmené dans le bureau du commissaire, j’ai cru qu’il y avait un souci. Je me sens tellement bête d’avoir cru que votre nom sur le billet était celui du type.
- Ca n’a rien à voir. Ne vous inquiétez pas. En fait, il voulait m’entendre parce que moi aussi j’avais appelé la police hier soir avant de redescendre. Au départ, quand je suis rentré chez moi, j’ai cru que le pauvre gars voulait forcer la porte. Comme il me semblait bizarre, je voulais qu’ils viennent voir par eux-mêmes.
- Et alors ?
- L’agent que j’ai eu au téléphone ne m’a pas pris au sérieux et comme il semble qu’en ce moment il ne soit pas au mieux dans son travail, le commissaire voulait connaître ma version des faits et puis excuser l’attitude de son gars…
- Il va avoir des ennuis ?
- J’en sais rien. J’espère que non.
- Et vous avez des nouvelles du blessé ?
- Il va s’en sortir. Il a été salement amoché. Avec ça, il n’est pas en très bon état général. La rue, ça démolit… Ils sont à la recherche de sa famille.
- Tant mieux. Tant mieux… Bon, je vais devoir vous laisser. Vous savez comment je peux aller à la gare de Lyon ?
- Le mieux, ce serait de prendre un taxi. A moins que vous souhaitiez que je vous y dépose .
- Ca serait rudement gentil. J’ai appelé mon fiancé, il arrive par le train de 17h56.
- On a juste le temps, alors.
- Pendant qu’on y est, vous ne connaîtriez pas un petit restaurant pas trop cher ? Avec tout ça, je n’ai pas eu le temps de faire les courses…
- Si vous voulez, passez donc à la maison ?
- Vraiment ? Ca ne vous dérange pas ?
- Si je vous invite… Mais votre fiancé, il ne va pas vouloir vous avoir rien que pour lui ?
- Non, non. Il est très cool et puis, on ne restera pas trop tard. Il faudra nous excuser.
- Alors, c’est parti. Juste le temps d’un coup de fil et on y va.
- D’accord…
- Allo… C’est moi… Et non, il m’ont libéré… Pat, s’il te plaît, tu ne pourrais pas baisser la musique ? … Ah, on s’entend mieux… Oui, j’ai reconnu… Tommy, des Who… Bon écoute… Ce soir, on a des invités… La jeune fille du troisième et son fiancé… Est-ce que tu peux nous préparer un petit quelque chose à ta façon ?… Un apéro amélioré ?… Si tu veux... Pas de problème… Je passe juste la déposer à la gare pour qu’elle récupère son ami et j’arrive… Oui, je rangerai avant… Je suppose qu’ils vont prendre un peu de temps pour eux quand même… A tout à l’heure… Attends… Patrice… Pas la peine d’en faire trois tonnes, on sera juste quatre… Je t’embrasse.
- Qu’est-ce que tu en penses ?
- Elle n’est pas mal.
- Je ne te parle pas de la fille, je veux dire de cette affaire.
- Ils m’ont l’air clean. A mon avis, ça s’est passé comme ils l’ont raconté. Faudra quand même vérifier… N’empêche qu’elle est plutôt mignonne la nana. Trempée comme elle l’était, avec sa robe qui lui collait au corps, ses courbes étaient bien en valeur. Pas un pet de jeu, un vrai canon…
- Arrête ! De toute façon, il n’y en avait que pour l’autre, le Roland Ivy. Pendant que je l’interrogeais, elle ne l’a pas quitté des yeux. Si tu veux mon avis, ces deux-là vont finir par se retrouver à un moment ou à un autre. Tiens, si ça se trouve, ils sont déjà en tête à tête à se réchauffer l’un l’autre et à se dire que cette affaire leur aura au moins permis de se rencontrer.
- Pas si sûr. Je crois plutôt qu’ils ont été trop secoués pour penser à autre chose. En tout cas, à sa place à lui, moi, je me la ferais bien la minette.
- Tu te la ferais volontiers. Bien, ça reste à voir…
- On dirait ta femme quand elle me parle de toi, connard… Il y a quand même un truc qui me chiffonne. Le gars a dit qu’il avait appelé le commissariat juste avant et qu’on l’avait envoyé bouler… Qui est de permanence au poste ?
- C’est Dubroc. T’as raison mais il m’a raconté que l’appel du type était pas net, qu’il parlait tout le temps de la pluie et qu’il voulait qu’on vienne voir parce qu’il y avait un mec louche qui voulait rentrer dans l’immeuble.
- Dubroc ? Pas très en forme en ce moment… Tu crois qu’il a recommencé à boire ?
- J’en sais rien. Ca va pas fort en ce moment... Je crois qu’il a des problèmes avec son fils aîné... J’espère que cette affaire va bien se terminer parce que le commissaire va être furieux si le SDF y laisse la peau.
- On va aller voir à l’hosto comment il va. Où est-ce qu’ils l’ont transféré ?
- A Robert Debré. Allez, démarre au lieu de traîner.
- Ok, mais tu ne fumes pas dans la caisse.
- Ah, c’est vrai que t’as arrêté… Pas la peine de mettre le pin-pon et le gyro, on va y aller tranquilles…
- En tout ca, demain, on échange. Quand ils vont venir déposer, c’est moi qui m’occupe de la fille. Toi, tu prendras le mec…
J'ai dû passer pour une idiote !
Il faut dire que j'ai eu si peur. Quand je suis sortie du métro, la pluie s'est mise à tomber d'un coup. Tu parles d'une averse ! Comme de juste, je m'étais trompée de porte et je m'étais retrouvée du mauvais côté du carrefour... Je ne m'y ferai jamais à cette ville. Ça fait déjà une semaine que j'habite là et je n'arrive toujours pas à rentrer chez moi sans me perdre...
J'ai profité qu'il n'y avait pas de voiture et j'ai traversé le carrefour en diagonale. Avec mes talons, j'ai failli me tordre la cheville à cause des pavés. Une fois sur le bon trottoir, j'ai foncé tête baissée jusqu'à mon immeuble.
Mon père qui disait qu'il m'avait déniché un appartement dans un quartier tranquille, tu parles, oui ! Il y avait un type allongé sur le trottoir devant chez moi. C'est fou ce qu'il y a comme SDF dans cette ville. Mais en passant près de lui, j'ai vu qu'il avait les yeux grands ouverts et qu'il était couvert de sang. J'ai cru qu'il était mort...
Vite, j'ai appelé la police. J'ai même pu leur donner le nom du type. Il était inscrit sur un billet d'avion qu'il avait dans la main. Finalement, ce n'était peut-être pas un SDF ?
Et puis, j'ai vu la lumière du hall qui s'est allumée. La porte s'est ouverte. Je suis rentrée me mettre à l'abri. Il y avait le grand du quatrième qui sortait. Ça m'a fait du bien de rencontrer une tête connue. Ça m'a rassurée. Pourtant, je ne lui avais jamais parlé à ce gars... A peine bonjour-bonsoir dans l'escalier.
Il s'est précipité dehors et m'a dit que l'autre, le SDF, n'était pas mort. Il m'a crié d'appeler les secours. Et puis, il a éclaté de rire...
Le SAMU est arrivé très vite. Entre temps, mon voisin s'est occupé du mort. Il a trouvé des sacs en plastique dans la poubelle du hall. Il s'est enroulé les mains dedans avant d'appuyer sur les entailles que le SDF avait dans le ventre. Comme ça, le sang a arrêté de couler. Il m'a demandé de vérifier que le blessé respirait toujours. Dans le feu de l'action, j'ai fait ce qu'il m'a dit, sans réfléchir. Et puis, les urgentistes ont pris le relais.
L'ambulance avait déjà tourné l'angle de la rue quand le gyrophare de la voiture de police a éclaboussé la nuit de ses éclairs bleus. Ils nous ont fait rentrer dans le hall et ils nous ont posé des tas de questions. Nous étions chacun à un bout du corridor. Finalement, j'ai compris que Roland Ivy, ce n'était pas le type sur le trottoir mais mon voisin. D'ailleurs, je savais bien que ce nom me disait quelque chose. Je pouvais le lire par dessus l'épaule du flic qui m'interrogeait. Il était écrit sur l'une des boîtes aux lettres, en petites lettres très fines tracées au stylo-plume. Pour finir, ils ont pris nos identités et nous ont remis des convocations au commissariat pour le lendemain.
Maintenant, trempés comme des soupes, nous montons les escaliers. On ne sait pas trop quoi se dire. Il m'a salué quand nous sommes arrivés sur mon palier et il a repris sa montée.
J'ai dû passer pour une idiote !
Et voila, je m'emballe, je m'emballe et je ne me suis même pas rendu compte que j'avais mis en ligne mon 100ème post en effectuant la remise des prix la semaine dernière...
Quand j'ai lancé ce blog, je n'imaginais pas en arriver là.
Merci à vous de m'avoir accompagné tout le long de ce chemin et j'espère que vous prenez autant de plaisir à le lire que moi à le tenir.
Encore une fois merci à tous !!!
A demain pour une nouvelle tranche de vie.
Petit résumé : Un pauvre type, un « cassé de la vie », qui s'était trouvé un moyen pour se mettre à l'abri dans la cave d'un immeuble assiste à l'agression d'une femme par un inconnu. Il s'interpose et permet la fuite de la dame. Mais il est blessé par l'agresseur qui le tabasse avant de disparaître. Notre pauvre hère cherche à rejoindre son abri mais découvre qu'il a perdu le passe qui lui permettait d'ouvrir la porte. A ce moment, Roland Ivy arrive et entre dans l'immeuble. Notre homme se précipite mais Roland Ivy prend peur en le voyant et il claque la porte. En remontant chez lui, un peu inquiet, il décide d'appeler la police. On ne le prend pas au sérieux alors il redescend voir ce qui se passe. Peu après, un nouvel appel au commissariat annonce qu'un cadavre a été découvert à la porte de l'immeuble et qu'il s'agit de Roland Ivy...
Je repose le combiné totalement interloqué. Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? Qu'est-ce qu'il voulait ce type ? Et pourquoi ne veulent-ils pas venir voir se qui se passe ? Je ne sais pas pourquoi mais je suis un peu inquiet. En y réfléchissant, ce que j'ai pris pour une attaque de sa part n'était peut-être qu'un appel au secours. Non, décidément, je ne peux pas faire comme s'il ne s'était rien passé. Il faut que j'aille voir. Si jamais il avait besoin d'aide...
J'enfile à nouveau mon imperméable que j'avais jeté sur le radiateur en entrant et je tire la porte derrière moi. Je palpe à travers l'étoffe pour m'assurer que mon portable est bien là tandis que mon autre main se tend vers le commutateur de la minuterie. Je me demande bien ce que je vais trouver en bas. Si ça se trouve, tout sera rentré dans l'ordre et il n'y aura personne. Allez, Roland, on y va !
Quand je tire la lourde porte de l'immeuble, je me retrouve nez à nez avec la jeune femme qui a emménagé au troisième la semaine dernière. Elle a l'air affolée et se précipite dans le hall.
- Tout va bien ?
- Moi, oui. Par contre, il y a un homme dehors. Il est mort.
- Mort ?
- Il a du sang partout sur lui. Je crois bien qu'il est mort.
Je me précipite. Juste sous le réverbère, il y a le type que j'ai aperçu tout à l'heure. La pluie continue à tomber et l'eau qui ruisselle est mélangée à du sang. Je vois de la vapeur qui sort de sa bouche.
- Il respire. Il est vivant. Appelez les secours. Faites le 15 ! Et la police aussi.
- J'ai déjà appelé la police.
- Et alors ?
- Ils arrivent. Quand je leur ai donné son nom, ils m'ont dit qu'il les avait appelés il y a quelques minutes.
- Vous le connaissez ?
- Il s'appelle Roland Ivy. Il avait à la main un billet d'avion. Son nom est écrit dessus...
Instinctivement, je porte ma main à la poche intérieure de mon imperméable. Elle est vide. J'éclate de rire...
Il y a peu, je vous avais donné des devoirs à faire pendant MES congés. Parmi les réponses qui m'ont été faites, Polly a mis en ligne un texte intitulé « Tranche de vie ». Elle concluait sur une invitation à le poursuivre. Je n'avais pas eu le temps de le faire mais je répare ce manque.
Comme souvent, en tant que mauvais élève, je ne proposerai pas une suite mais des tranches parallèles dont voici le premier service.
« Allo, c'est bien la Police ?... Voilà, je me permets de vous appeler parce qu'il vient de se passer quelque chose en bas de chez moi... Mon nom ?... Je m'appelle Ivy, Roland Ivy... Mon adresse ?... J'habite au 37 de la rue des Roses... Mais est-ce que vous allez m'écouter au lieu de me poser des questions ?... Attendez que je vous raconte... Laissez-moi parler au moins... Bon, j'y vais... Il y a un homme qui a tenté de se précipiter dans notre cage d'escalier au moment où je rentrais chez moi... Oui... Non... Je ne quitte pas... Allo ?... Bonsoir... Votre collègue vous a raconté ?... Ecoutez, on ne va pas recommencer... Ah, si... Il faut que je recommence depuis le début... Non ?... Si... Il y a à peine dix minutes, je rentrais chez moi... Pourquoi à cette heure ?... Je suis désolé, je travaille tard et je rentrais juste chez moi... Mon travail ?... Je travaille pour une société d'import-export... Mais écoutez-moi enfin... Mais non, c'est normal que je rentre si tard... Je travaille avec les états de l'Amérique du sud... Si... Bref, il y a du décalage horaire et je finis souvent tard dans la nuit... Mais enfin... Ecoutez-moi, il y a peut-être urgence... Je rentrais chez moi... J'étais plutôt content parce que, pour une fois, j'avais trouvé une place à proximité... Avec le froid qu'il fait en ce moment, j'étais plutôt pressé... Je courais sur le trottoir... J'avais mes clés à la main... Il commençait à pleuvoir... Pardon ?... Oui, il pleut maintenant... Mais le problème n'est pas là... Je peux continuer ?... Je me suis précipité sur la porte cochère... Non... Il y a un code mais il ne fonctionne pas la nuit... C'est pour ça que j'avais mes clés... Je me suis jeté à l'intérieur quand je l'ai vu se précipiter sur la porte... C'était une ombre... Une espèce de type tout sombre... Avec un chapeau... Il avait une laine polaire déchirée... Non... Je ne le connaissais pas... Il poussait une espèce de râle... Et là, comment dire ?... J'ai eu peur... La porte, je l'ai repoussée... Mais j'ai bien vu qu'il se précipitait dessus... Quoi ?... Non, il n'a pas cherché à l'ouvrir... Je l'ai juste vu qui se précipitait... Après ?... Je ne sais pas, moi... Je suis monté chez moi... Dans l'escalier, j'ai... Non.. J'ai pris l'escalier, il n'y a pas d'ascenseur... En montant les marches, je me suis dit que, peut-être, il avait besoin de quelque chose... Mais... Vous n'allez pas venir ?... Pour vous, il n'y a pas eu tentative d'effraction?... Vous ne vous déplacez pas en pleine nuit pour si peu?... Mais qu'est-ce que je peux faire ?... Aller voir moi-même?... Comment ?... Oui, il pleut toujours... Mais le problème n'est pas là... Bon j'y vais... Et si je prends une balle, un coup de couteau ou juste un coup dans la figure, après je vous rappelle... Mais non ce n'est pas une plaisanterie... Allo ?... Allo ?... Allo ?...»
Bon, je vous l’annonçais ce matin. Je suis allé assisté à la " déconstruction " d’un immeuble. C’est le terme qu’ils utilisent pour dire qu’ils le font sauter. Imploser pour être précis. 120 kg d’explosifs et en un instant, un énorme paquebot de 11 étages se retrouve par terre dans un nuage de poussière. Le plus cool, c’est qu’à côté, il y avait un vieux cèdre centenaire. Même pas bougé l’arbre. Allez, je vous raconte.
Finalement, j’ai décidé d’y aller à pied. Trois bornes aller, trois bornes retour, ça sera toujours bon pour mon petit cœur et pour la planète. De toute façon, j’aurais pas trouvé de place pour me garer.
J’avance à grandes enjambées, j’ai vissé mon I-pod sur les oreilles. Du vieux blues des familles. A peine quelques hectomètres et je me rends compte que mes pas suivent le rythme de la musique. Au fur et à mesure que j’avance, je me retrouve pris dans une foule qui se dirige comme un seul homme dans la même direction. On monte vers le Plateau. Bien sûr, de là-haut, on le verra bien…
Le vieux village qui s’est agrandi d’un massif grand ensemble dans les années 60 longe les vignes. Chacun avance en bordure de
celles-ci en guettant le moment où Il va nous apparaître. Ca fait maintenant cinq mois qu’on le voit se préparer pour l’événement. En plein hiver, de braves types – tous de
couleur – l’ont débarrassé de tous ce qui devait disparaître : vitres, cloisons, amiante…
Juste après le cimetière, Le voilà. Il est tout enrubanné de calicots publicitaires. On avance encore de façon à avoir une vue imprenable. Alors on monte dans les vignes,
toujours plus haut, pour le voir en entier.
Il y a des hauts-parleurs qui annoncent, un compte à rebours plus ou moins régulièrement. Ca fait un peu fête au village. Avec le soleil, cette déconstruction a des allures de kermesse. A 10h55, un sirène retentit, lugubre. Les gens se redressent, sortent les appareils photo, leurs camescopes, leurs jumelles ou leurs lunettes. Les mouchoirs restent cachés, pour l'instant.
11h59, nouvelle sirène. On entend quelqu’un qui dit : " C’est parti ". Puis le décompte final par le Maire et la dame qui a été choisie pour appuyer sur le bouton. On l’a vue à la télé régionale hier. C’est une ancienne habitante de l’Immeuble ; son nouveau logement est très bien mais elle a versé sa petite larme devant les objectifs…
" 10… 9… 8… 7… 6… 5… 4… 3… 2… 1… 0… "
Il est tombé sur lui-même d’un seul coup. La déflagration nous
est parvenue alors qu’il était déjà au sol et que montait la poussière…
" Et le cèdre est toujours là " dit le Maire.
Je reste là, à attendre que la poussière se dissipe. Dans le cimetière juste en dessous, deux petites filles remontent l’allée centrale. Elles sont habillées en dimanche. Chacune serre un bouquet de tulipes dans la main. J’ai l’impression qu’elles s’en foutent de l’Immeuble…
Vous me l'avez écrit