Définitivement, une seule vie, ça n’est pas assez. Alors, j’ai décidé que j’en aurai davantage, beaucoup, au moins mille. Ce sont ces vies rêvées, imaginées, fantasmées que je vous présente dans ces pages.

Certaines sont plus longues que d’autres ; je les ai rangées dans des tiroirs spéciaux. C’est le cas pour " Volutes " et pour " Modèle vivant ".

Quand on a mille vies, il est normal qu’on en profite pour revisiter l’histoire. C’est ce que je fais dans " Fri(c)tions historiques ".

Tout le reste est rangé dans " Humeurs " ou "Histoires comme ça", tout simplement parce que je n’ai pas trouvé mieux que ces titres.

Bonnes Lectures

Roland 

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Jeudi 15 mai 2008
 

Une première fois


- On va où ?

- Au parc.

- Trop génial ! Je peux prendre ma patinette ?

- Pas la peine, j'ai mis ton vélo dans le coffre.

- Super.

 

Souvent nous prenons ce petit moment rien que pour nous deux. D'habitude, j'en profite pour faire quelques tours de footing pendant que mon garçon patine le long de l'allée parfaitement lisse qui fait le tour du parc. C'est le grand rendez-vous des amateurs de glisse car l'endroit est ombragé et très agréable. C'est aussi le lieu que j'ai choisi pour le lancer sans les stabilisateurs. Mais ça, Pierre l'ignore encore.



Dès notre arrivée, il enfile son casque et se précipite vers le hayon arrière en attendant que j'en sorte son vélo. Il ne remarque pas tout de suite qu'il manque quelque chose...


- Mais, où sont les petites roues ?

- Je les ai retirées. Je crois que tu peux t'en passer.

- J'ai trop la trouille...

- C'est normal d'avoir peur mais je vais t'aider. Et puis, tu ne vas être le seul de ta classe à ne pas faire du vélo sans petites roues. Ne t'inquiète pas, je sais que tu vas y arriver.

 

Son visage s'est fermé. Une chose est claire : il ne partage pas mon assurance. L'enthousiasme qui était le sien a disparu.


- Allez, mon grand. On y va.

- Je ne vais pas y arriver. J'ai déjà essayé chez papi.

- C'est vrai. C'était l'été dernier et papi m'a dit que tu réussissais presque. Depuis, tu as grandi. Et comme tu fais beaucoup de patinette, tu maîtrises de plus en plus ton équilibre.

- Bon, d'accord... J'essaie une fois et si je n'y arrive pas, on arrête.

 

Ses mains se crispent sur le guidon. Je le sens tout crispé. Ses doigts se tendent vers les poignées de frein.


- Je vais courir à côté de toi en te tenant par la selle. Quand tu seras lancé, je te laisserai y aller seul. Mais je continuerai à courir. Si je sens que tu as un problème, je te rattrape. Quand tu voudras t'arrêter, tu freineras doucement des deux mains. Tu ne poses pas tes pieds avant que ton vélo soit arrêté. Tu as compris ?

- Oui, oui...

 

Même s'il ne me croit pas, je sais que cette fois sera la bonne. Je l'aide à se mettre bien dans l'axe de sa machine et je l'encourage. Dès les premiers coups de pédales, son vélo a trouvé son équilibre. Mon garçon est bien assis, ses bras se décontractent, son pédalage se fait bien régulier. Tout en courant près de lui, j'ouvre la main qui tient la selle.


- Tu me dis quand tu vas me lâcher ?

- C'est déjà fait depuis dix mètres.

- C'est pas vrai...

- Si, je t'assure. Regarde.

 

J'accélère un peu et je le double. Je vois son visage qui s'illumine. Et il répète à l'envi :


- Ça y est... Ça y est... Ça y est...

 

Tu as raison. Ça y est. Tu sais maintenant faire du vélo. Tout au long de l'après-midi, tu as savouré ce nouveau plaisir. Nous avons fait quatre tours du parc. Tu as même appris à te lancer tout seul. Pendant, ce temps, j'ai couru à côté de toi tout en pensant à ces premières fois que nous avons déjà partagées, depuis ton premier cri jusqu'à ce jour. J'ai repensé à ton premier bain, à ta première dent, à la première fois que tu as vu la mer, à ton premier jour à l'école...


Je ne sais pas pourquoi, j'ai aussi pensé à toutes les premières fois que tu vivras sans que je sois présent. Tu connaîtras des tas d'instants nouveaux sans moi. C'est la vie... J'espère que, d'ici là, je t'aurai donné suffisamment d'autonomie pour les négocier sans problème. En tout cas, aujourd'hui, je suis heureux, tout simplement.


Et, il y a eu un moment où nous avons dû nous arrêter. Nous nous sommes assis sur un banc de pierre et avons pris le temps de souffler. Ta bicyclette posée juste devant nous, nous partagions des gâteaux en sirotant une grenadine.


- Papa, t'es le plus champion des papas.

- Aujourd'hui, c'est toi le champion.

- Je t'aime, mon papa.

- Moi aussi, mon grand. Je t'aime.



par Roland Ivy publié dans : Histoires comme ça communauté : Au fil des mots
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