Quand je gare la voiture, le soleil qui vient juste de se lever embrase la plaine en contrebas. Je fais quelques étirements dans la lumière orange avant de me lancer en savourant ces premiers instants de course quand la chaleur envahit mon corps qui s'habitue à l'effort. Après quelques minutes pendant lesquelles je reste sur les grandes allées du parc, je pique d'un seul coup à travers bois. Je sais que je ne pourrai pas maîtriser les éléments de mon entraînement mais je m'offre régulièrement une séance où je cours sans repères, à la sensation, pour le plaisir.
Et je saute par dessus les troncs des arbres tombés, j'enjambe les trous, je dévale et je gravis les côtes au hasard du terrain. Chacun de mes pas provoque des bruissements de feuilles et des craquements de branches. Seuls le souffle de ma respiration et les bips de mon cardio-fréquence-mètre me guident dans l'allure que je donne à ma progression.
A chaque fois que j'ai traversé une parcelle, je débouche dans une allée que j'emprunte pendant quelques secondes avant de replonger dans le taillis. Une douce sensation de bien-être s'est déjà emparée de moi. Oubliés mes tracas quotidiens et le stress. A cet instant-là, il n'y a que moi et mon corps qui ne font qu'un avec la nature environnante. Mes sens sont aux aguets, exclusivement centrés sur mes sensations et sur ma course.
Une fois encore, je me retrouve sur un chemin. Je profite de l'absence d'obstacles pour ralentir un peu et progresser les yeux fermés. D'un coup, j'entends un galop derrière moi. Je ne suis pourtant pas sur une allée cavalière... Je lève les bras en me serrant sur le côté pour laisser passer les chevaux. Mais ce ne sont pas des chevaux.
Elles sont trois. Une grande et deux plus jeunes. Je suis tout étonné de les voir progresser à mes côtés sans s'enfuir dans le sous bois. Pendant des siècles – peu importe le temps que ça dure en réalité – je cours dans les bois avec trois biches...
J'ai peur de les heurter en prolongeant cet instant magique. Alors, foulée après foulée, je ralentis mon allure jusqu'à l'arrêt complet. Les trois magnifiques animaux m'ont doublé. Elles se sont arrêtés quelques mètres plus loin et se sont retournées. Mes yeux sont grands ouverts. Je savoure chaque parcelle de ce moment dont je sais que je ne le vivrai jamais plus.
C'est la grande qui brise l'immobilité de l'instant. Elle s'approche de moi. Je ne sens aucune crainte dans son regard qui me fixe. Je n'ose pas tendre la main vers elle. La buée de nos deux souffles s'emmêle. Sa tête s'avance encore et cherche ma main gauche où mon cardio s'emballe. Elle frotte son cou contre mon buste et m'enveloppe de son odeur sauvage. Son poil est rêche et lisse à la fois.
Avec la même douceur, elle se retire finalement. Je reste immobile. Je voudrais que ce moment ne s'arrête pas. Pourtant, tout d'un coup, comme si elles répondaient à un signal qu'elles seules peuvent percevoir, elles bondissent avec grâce dans le bois. En quelques sauts, elles disparaissent.
C'est en marchant que je regagne le parking. Ma journée sera belle.
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