Avec toute mon amitié
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Il parait qu'on voit défiler sa vie en l'espace d'un instant. Pour moi, il n'en a rien été. Pourtant, je peux bien affirmer que la mort a étendu ses ailes sur moi, même si elle m'a finalement laissé repartir, à moins que ma bonne fée ne l'ait persuadée de le faire.
C'était un soir de décembre, il y a presque vingt-cinq ans. Je venais juste de saluer mes camarades de club à la fin de l'entraînement. Sur le parking du stade, ils m'avaient chambré parce que j'avais pris la grosse berline familiale alors qu'ils commençaient à s'entasser dans leur vieille 4L. Mon antique 2CV avait refusé de démarrer à la suite des premiers gros frissons de l'hiver. J'étais parti juste devant eux. Je surveillais les phares de leur voiture dans le rétroviseur. Souvent je pense à ce qui se serait passé si j'avais eu ma vieille guimbarde ou même s'ils avaient été devant moi et non l'inverse.
J’étais à une centaine de mètres du feu tricolore qui donnait accès à la nationale quand une grosse voiture est arrivée en sens inverse. Vite, trop vite. Le conducteur n'a pas réussi à maîtriser sa trajectoire. La voiture folle faisait des embardées sur la droite et la gauche, sur toute la largeur de la chaussée. Immédiatement, j'ai eu la certitude qu'elle allait me heurter. Je me suis arrêté et j'ai mis au point mort. J'ai étendu mes bras, saisissant le volant avec fermeté. J'ai voulu vérifier que mes potes avaient bien stoppé et j'ai jeté un regard dans le rétroviseur. Dans le miroir, une femme habillée de blanc me souriait comme si elle se penchait vers moi dans mon dos pour me dire quelque chose depuis la banquette arrière. Devant moi, l'autre fou continuait à zigzaguer dans le crissement des pneus. J'ai fermé les yeux en pensant " c'est fini ! " et j'ai commencé à compter dans ma tête : 1...2...3...
Le choc a été terrible. Terrible le bruit de la tôle qui se froisse en un éclair. Terrible le pare-brise qui éclate. Terrible la sensation d'être projeté en arrière et en avant simultanément. Terrible la douleur dans les bras arc-boutés sur le volant. Terrible la durée de la glissade jusqu'au deuxième choc par l'arrière contre le mur où ma voiture a fini sa course.
Je me souviens que j'ai ouvert la portière. Je me souviens que j'ai décroché ma ceinture. Je me souviens que je suis sorti de ce qui restait de l'habitacle. Je me souviens d'avoir fait quelque pas avant que le monde autour de moi se mette à vaciller. Je me souviens des étoiles qui brillaient dans la nuit d'hiver. Je me souviens de la dame en blanc qui a passé sa main dans mes cheveux et puis, plus rien.
Ce qui s'est passé ensuite, ce sont les autres qui me l'ont raconté. A les entendre, ils n'avaient pas assisté au même accident. Olivier a été le premier à sortir de la 4L. Il s'est précipité sur l'autre véhicule bien décidé à casser la figure du conducteur. En fait, s'il a dû jouer des coudes, c'est pour retenir la fille qui s'en prenait au jeune type qui était au volant. Il voulait impressionner sa copine avec la BMW qu'il avait empruntée à son père, tout fier de son permis tout neuf. Murielle s'est jetée sur moi et, après m’avoir examiné, s'est dépêchée de me faire un massage cardiaque. Elle s'en est voulu longtemps de m'avoir cassé trois côtes. Moi, je me souviens surtout qu'elle m'a sauvé la vie. C'est l'état de ma voiture qui avait rétréci de moitié qui a littéralement soufflé Stéphane. Le bloc moteur avait totalement été enfoncé dans l'habitacle au niveau du siège passager, pas une vitre n'avait résisté, le coffre arrière semblait n'avoir jamais existé. Enfin, Luc m'a parlé de cet homme qui s'est arrêté pour proposer son aide. Il avait un téléphone dans sa voiture. Ce n'était pas courant à l'époque. Il a appelé les secours qui sont arrivés très vite.
Lorsque mon grand-frère a débarqué avec ma mère à l'hôpital, j'avais déjà été transféré des urgences à la réanimation. L'interne qui les a reçus leur a expliqué que les lésions semblaient bénignes mais que je n'avais pas repris connaissance. Pour eux, a commencé une sale attente qui a duré six jours.
Six jours, c'est le temps que j'ai passé dans le coma. Six jours pendant lesquels ils ont attendu dans le couloir à l'affût de la moindre information. Six jours pendant lesquels le personnel m'a veillé. Au cours de ces six jours, j’ai à nouveau croisé la dame en blanc. J’avançais doucement dans la lumière d’un long couloir qui s’ouvrait devant moi. Elle m’a pris par la main et m’a obligé à repartir en sens inverse. Et un matin, j'ai ouvert les yeux, j'entendais un bourdonnement et des bips qui venaient régulièrement de ma gauche. La porte s'est ouverte. Un grand infirmier s'est approché en criant par la porte pour qu'on vienne. La lumière avait disparu, la dame blanche aussi.
Bien des semaines plus tard, le jour de ma sortie, on m'avait assis dans un fauteuil roulant pour me conduire à l'ambulance qui devait me conduire au centre de rééducation. L'ambulancier poussait le fauteuil, mon frère marchait devant avec mes affaires et ma mère trottinait comme elle le pouvait en tentant de suivre. En arrivant près des grandes portes vitrées, j'ai levé la main. Interdite, ma mère a demandé si j'avais besoin de quelque chose. J'ai secoué la tête en disant que ce n'était rien, que je croyais avoir oublié un livre dans la chambre mais que je me rappelais l'avoir glissé dans mon sac. L'ambulancier a repris ses grandes enjambées et les pieds de ma mère leur tricot frénétique. Je ne pouvais tout de même pas leur dire que je saluais le reflet de la dame blanche sur la porte coulissante. Elle me faisait un signe de la main.
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