Définitivement, une seule vie, ça n’est pas assez. Alors, j’ai décidé que j’en aurai davantage, beaucoup, au moins mille. Ce sont ces vies rêvées, imaginées, fantasmées que je vous présente dans ces pages.

Certaines sont plus longues que d’autres ; je les ai rangées dans des tiroirs spéciaux. C’est le cas pour " Volutes " et pour " Modèle vivant ".

Quand on a mille vies, il est normal qu’on en profite pour revisiter l’histoire. C’est ce que je fais dans " Fri(c)tions historiques ".

Tout le reste est rangé dans " Humeurs " ou "Histoires comme ça", tout simplement parce que je n’ai pas trouvé mieux que ces titres.

Bonnes Lectures

Roland 

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Vendredi 25 avril 2008
 

J'ai treize ans. Je viens juste de m'empêtrer dans mon adolescence. Pourtant, je fais mon entrée dans un monde de jeunes adultes. Pas vraiment à l'aise ; personne dans ma famille n'a jamais mis les pieds dans un lycée avant moi. Pas notre culture, pas notre milieu. Dans notre cité, la sortie de troisième, ça sonnait plutôt la fin de l'école et l'entrée dans l'apprentissage...


Mais pour moi, les profs en ont décidé autrement. Après m'avoir fait sauter deux classes dans mon cursus, ils nous ont persuadés que je devais faire des études supérieures et qu'il fallait commencer par passer mon Bac...


Je me retrouve tout seul dans cette grande cour au milieu de jeunes gens tout souriants et sapés à la dernière mode. Je baisse les yeux sur mes baskets trouées et je me demande ce que je fais là. Il y a de grands types mal rasés et de superbes jeunes filles aux poitrines arrogantes qui se jettent dans les bras les uns des autres, qui s'interpellent et qui rient bruyamment tout en tirant sur leurs cigarettes...


Je m'approche des panneaux et je repère le numéro de la salle où je dois suivre mon premier cours.


- 101. Merde. A tous les coups, on a la Mère Le Guern, la femme du protal !

- Fatal ! De toute façon, elle n'a que des secondes...


La sonnerie retentit et je suis à distance ce groupe qui a l'air de bien connaître la maison. Elle nous attend, assise derrière son bureau sur l'estrade, droite comme si elle avait un balai dans le cul. Une vieille décolorée et permanentée, coincée dans son tailleur chic qui la boudine un peu.


- Entrez et installez-vous en silence. Doucement avec vos chaises et cessez de traîner vos pieds avec vos horribles semelles suédoises. J'ai horreur du bruit. Les redoublants vous le diront... Inutile de perdre du temps, prenez une demi-feuille dans le sens de la hauteur. Vous y reportez vos nom, prénom, date de naissance, le numéro de téléphone de vos parents et leur profession. Je n'ai pas besoin d'autre information, je me ferai une opinion sur vous très vite...


Ce rituel des petites fiches m'est familier et je sais que je vais devoir m'y plier au moins dix fois au cours de cette première semaine. Pendant que j'écris, je m'inquiète un peu de ce qu'elle dira quand elle lira que je ne mentionne pas mon père qui nous a quittés, que ma mère en manutentionnaire et que nous n'avons plus le téléphone depuis qu'on nous l'a coupé.


Toutes les fiches sont sur le bureau. Elle les passe en revue une par une en nous demandant de nous lever à l'appel de notre nom. Les autres ne font pas les fiers quand ses commentaires fusent. Les redoublants se font moucher. Les frères ou soeurs d'un qui est déjà passé par là sont repérés. Souvent c'est par une invitation à se montrer plus brillant que leur aîné, rarement par une injonction à être aussi sérieux.


- Il semble que, cette année, nous ayons dans la classe un élève tellement demeuré qu'il ne connaît même pas sa date de naissance...


Silence...


- Monsieur Ivy ?

- C'est moi, Madame.


Jusqu'à présent, j'avais eu l'impression d'être passé inaperçu. Je sens les regards se porter sur moi lorsque je me lève. Quelques rires étouffés...


- Savez-vous, jeune homme, que si j'en crois ce que vous avez écrit, vous vous êtes trompé d'établissement ? Vous devriez être en quatrième si vous êtes né en 1962. J'imagine que vous avez fait une erreur en écrivant.

- Ce n'est pas une erreur, Madame. Je suis bien né en 62, le 8 mai 1962...

- Ah... Alors, vous êtes une espèce de petit surdoué !... Une tête d'oeuf... Et dans quel collège étiez-vous donc, Monsieur la tête d'oeuf ?

- Au collège Provence, Madame.


Elle éclate de rire. Sa permanente ne bouge pas mais la peau de son cou fripé tremble sous le fond de teint mal appliqué.


- Voyez-vous ça ? Le collège Provence... Jolie référence... Belle réputation... Décidément, jusqu'à la dernière année, ce métier m'aura réservé des surprises... Le collège Provence... Asseyez-vous donc, Monsieur Tête d'oeuf, on verra ce qu'on pourra faire de vous si toutefois vous restez longtemps dans cet établissement... Le collège Provence... On aura tout vu.


Trop content qu'elle me lâche sans évoquer ma situation familiale, je me rassieds en encaissant le coup.


Avec les première notes, le surnom de « tête d'oeuf » m'est resté collé à la peau. A vrai dire, c'était plutôt sympa de la part des autres. J'étais le bon élève discret qui ne refusait jamais de laisser un camarade pomper sur mes devoirs mais auquel on n'adressait pas la parole pour autre chose.


Peu après les vacances de la Toussaint, une élève est tombée gravement malade. Les chimios et les rayons l'ont tenue éloignée de la classe jusqu'en mars. Aujourd'hui, elle revient. Retour salle 101, avec la Mère Le Guern.


- Ah, Mlle Perraudin fait son retour parmi nous. Installez-vous, Mademoiselle. J'espère que vous êtes bien reposée après de si longues vacances. Mais avant de commencer, retirez-moi ce fichu ridicule. J'ai horreur des excentricités, surtout vestimentaires. Allez...


Estelle n'a pas bougé. Elle n'a rien répondu, interdite.


- Mais, Madame.

- Et bien, Monsieur la tête d'oeuf, on fait le chevalier servant ? Je ne vous ai rien demandé. Mlle Perraudin, ôtez-moi ça !

- Mais...

- Taisez-vous, Ivy !

- Laisse, Roland. Ca ira...


Dans un silence de mort, Estelle découvre son crâne chauve et la vieille commence son cours.


Le lendemain, je me pointe au lycée avec un bonnet enfoncé sur ma tête. J'entre en classe, je m'installe face à la vieille et je m'assieds sans bouger.


- Monsieur Ivy, il me semble avoir été claire hier. Découvrez-vous immédiatement. Arrêtez donc de faire le zouave, contentez-vous d'être la tête d'oeuf...

- C'est bien moi que vous appelez « tête d'oeuf », Madame.

- Qui voulez-vous que ce soit ? Retirez donc de bonnet.

- Bien, Madame.


Fixant la vieille de mon regard le plus compatissant, je retire mon bonnet. Mon crâne totalement rasé brille sous les néons. Tandis que montent les applaudissements, j'entends les autres qui scandent mon nom.


La vieille s'est mise en congé et n'a pas reparu de l'année. Je n'ai plus jamais mangé seul à la cantine.

par Roland Ivy publié dans : Histoires comme ça communauté : Au fil des mots
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Commentaires

Boudiou, Roland !!!

Tu voulais me faire pleurer ce matin ? Pari réussi !

Il y a des cons parmi les profs ! ...aussi !

... mais de très belles histoires... chez toi !








T'en fais pas, je vais me remettre...
Je t'embrasse...
commentaire n° : 1 posté par : Quichottine (site web) le: 25/04/2008 11:59:01
Désolé Quich'...
Estelle est sans doute la plus à plaindre dans cette histoire de toute façon.
Bon week-end à toi.
réponse de : Roland Ivy (site web) le: 26/04/2008 22:53:58
Excellent, cette petite tête d'oeuf est merveilleusement sympathique
commentaire n° : 2 posté par : Martine27 (site web) le: 25/04/2008 15:28:40
Comme quoi, les plus petits ne sont pas toujours les moins courageux.
Merci de ton passage et à bientôt.
réponse de : Roland Ivy (site web) le: 26/04/2008 22:55:40
Je suis heureuse de la fin de ton récit. C'est un grand soulagement de voir ce petit bout avoir autant de courage et humilier cette ... je ne trouve pas de nom... peut-être que c'est inommable.
Bisous Roland.
commentaire n° : 3 posté par : polly (site web) le: 25/04/2008 21:46:06
Cette vieille conne... C'était une vieille conne, Polly.
Bisous à toi et bon wekk-end
réponse de : Roland Ivy (site web) le: 26/04/2008 22:56:58
La bêtise n'est ni une question d'âge,ni d'éducation,tu nous le prouves bien avec ce texte.
Un vrai petit bijou,une leçon de vie.
Bisous
commentaire n° : 4 posté par : Constance (site web) le: 26/04/2008 12:27:40
Merci Constance. Mais tu sais, je ne cherche pas à prouver quoi que ce soit ; je raconte des histoires, moi. C'est tout.
Bisous et à bientôt.
réponse de : Roland Ivy (site web) le: 26/04/2008 22:58:42
Y m'énerve !!!!......y m'énerve !!!!.....ce mec !

On ne sait jamais si c'est vrai ou pas !
commentaire n° : 5 posté par : chris (site web) le: 27/04/2008 21:31:00
Gniark... Gniark... Gniark...
Va savoir Chris. Et de toute façon, est-ce si important que cela ?...
Gniark... Gniark... Gniark...
réponse de : Roland Ivy (site web) le: 27/04/2008 23:25:50
Il a une bonne tête ce petit héros ! Se raser la tête aujourd'hui c'est monnaie courante mais à l'époque des pattes d'ef et des cheveux longs il était bien courageux ce petit Roland.
Bien jolie histoire.
PS: pour la date anniversaire ça n'a pas changé ? Méga teuf chez Roland Ivy le 8 mai ?
commentaire n° : 6 posté par : Ruegy (site web) le: 27/04/2008 22:31:37
Quand on a treize ans les cheveux, ça repousse vite...

La date est toujours la même mais aujourd'hui, c'est chez Quichottine que ça se passe.
réponse de : Roland Ivy (site web) le: 27/04/2008 23:27:23
Merci d'avoir prévenu Ruegy... Merci d'avoir été là aussi...

Je suis heureuse que tu aies été là.
commentaire n° : 7 posté par : quichottine (site web) le: 27/04/2008 23:49:34

Alors joyeux non-anniversaire à toi !
Bisous

réponse de : Roland Ivy (site web) le: 29/04/2008 06:47:35
Belle histoire.
Qu'est-ce qu'il a de si particulier ce collège Provence? Il est pourri?
commentaire n° : 8 posté par : val'r (site web) le: 28/04/2008 22:07:24

Tellement pourri qu'ils l'ont détruit depuis...


réponse de : Roland Ivy (site web) le: 29/04/2008 06:48:16
Salut Roland... Je suis rentré, mais j'ai vraiment plein de boulot ! J'ai même pas lu au-dessus... Demain, je bosse à Toulouse - promo télé - je serai pas trop là non plus... Mais dès que je peux je viens discuter avec ta prof qui t'a laissé apprendre l'anglais avec les voyous de Liverpool... A+
commentaire n° : 9 posté par : pb-r (site web) le: 28/04/2008 22:52:48
Salue le Capitole pour moi et bravo au Stade pour sa place en finale.
Pour la vieille, elle peut attendre ton retour. Bon courage.
réponse de : Roland Ivy (site web) le: 29/04/2008 06:50:34

Le coeur qui tape à lire ça...je respire à peine...l'angoisse du nouveau...peut-être la honte de l'innocent si on lui demande au sujet de son père ( seuls les innocents connaissent la honte ) ...et plus de respiration quand il fut demandé...Quelle houle tu soulèves à raconter ça cher Roland ...Qui se plaindrait de la disparition de la vieille desséchée ?...juste bonne pour devenir de la cendre !!!  Récit magnifique ( je préfère te signaler que mes félicitations ne sont JAMAIS INCONDITIONNELLES !  Bonne journée à toi Roland Ivy  :-)

commentaire n° : 10 posté par : La bernache (site web) le: 29/04/2008 10:58:52
Par contre tes félicitations me sont toujours très agréables à lire.
Bonne journée à toi aussi.
Bisous
réponse de : Roland Ivy (site web) le: 29/04/2008 18:03:14
Je m'égare sur les blogs, et me retrouve dans ton lycée. On a tous eu un prof qu'on appelait "la vieille" ou Folcoche, plus ou moins revèche, plus ou moins vieille, plus ou moins méchante.
Moi, non-violente j'ai eu envie de la frappée, la vieille!

à bientôt
commentaire n° : 11 posté par : maylodie (site web) le: 29/04/2008 13:58:24
Content que tes errements t'aient conduite jusqu'ici et j'espère t'y revoir bientôt.
Ne t'inquiète pas, la Vieille, il y a longtemps qu'elle a eu son compte...
A bientôt
réponse de : Roland Ivy (site web) le: 29/04/2008 18:05:13
Et voilà, encore une larme de versée... C'est la mode en ce moment de faire pleurer les gens?? En tous cas, je reste bon public...
Merci pour cette histoire!
commentaire n° : 12 posté par : noute (site web) le: 29/04/2008 15:49:59
C'est pas une mode, c'est l'hiver qui s'en va qui nous donne un peu la nostalgie.
Ravi de te revoir par là.
Bisous
réponse de : Roland Ivy (site web) le: 29/04/2008 18:06:35

Vérifies tes stats, je ne suis jamais partie... J'ai juste fais une grève de commentaires, jamais de ta lecture!!

commentaire n° : 13 posté par : noute (site web) le: 29/04/2008 20:47:54
La grève n'est utile que lorsqu'on a quelque chose à demander : Vas-y dépose ta requête à Tonton Roland...
:=)))
réponse de : Roland Ivy (site web) le: 29/04/2008 21:26:51
Aucune requète en vue...
Tes textes  se suffisent à eux même, pas besoin de commenter!!
 Heu finalement, je vais peut être te demander deux- trois trucs...
commentaire n° : 14 posté par : noute (site web) le: 29/04/2008 23:17:55

Tu vois que finalement tu as quelque chose à demander. Allez, je t'écoute...


réponse de : Roland Ivy (site web) le: 05/05/2008 14:08:47

Si mes félicitations te sont agréables Roland c'est parce que tu te rends bien compte qu'elles sont circonstanciées par rapport à tes récits . Surtout pas inconditionnelles (là ...NIET !  ) et j'apprécie que tu donnes interactivité à ton blog - je me détourne de ceux qu'on peut admirer mais qui restent en dehors de tout dialogue - d'où mes grands ciseaux (LOL)...

commentaire n° : 15 posté par : La bernache (site web) le: 01/05/2008 10:12:47

Alors merci tout plein à toi et des tas de grosses bises par la même occasion


réponse de : Roland Ivy (site web) le: 05/05/2008 14:17:04

Qui c'est celui-là ?

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