Roland Ivy
L'homme aux mille vies, et qui s'y accroche...
Lierre : n.m. (anc. fr. l'iere, du lat.
Hedera) Plante ligneuse grimpante à feuilles persistantes, à baies noires toxiques,
qui se fixe aux murs, aux arbres par des racines crampons. (Genre Hedera ; famille des araliacées).
Le Petit Larousse Illustré, édition 2007
Définitivement, une seule vie, ça n’est pas assez. Alors, j’ai décidé que j’en aurai davantage, beaucoup, au moins mille. Ce sont ces vies rêvées, imaginées, fantasmées que je vous présente dans ces pages.
Certaines sont plus longues que d’autres ; je les ai rangées dans des tiroirs spéciaux. C’est le cas pour " Volutes " et pour " Modèle vivant ".
Quand on a mille vies, il est normal qu’on en profite pour revisiter l’histoire. C’est ce que je fais dans " Fri(c)tions historiques ".
Tout le reste est rangé dans " Humeurs " ou "Histoires comme ça", tout simplement parce que je n’ai pas trouvé mieux que ces titres.
Bonnes Lectures
Roland
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J'ai treize ans. Je viens juste de m'empêtrer dans mon adolescence. Pourtant, je fais mon entrée dans un monde de jeunes adultes. Pas vraiment à l'aise ; personne dans ma famille n'a jamais mis les pieds dans un lycée avant moi. Pas notre culture, pas notre milieu. Dans notre cité, la sortie de troisième, ça sonnait plutôt la fin de l'école et l'entrée dans l'apprentissage...
Mais pour moi, les profs en ont décidé autrement. Après m'avoir fait sauter deux classes dans mon cursus, ils nous ont persuadés que je devais faire des études supérieures et qu'il fallait commencer par passer mon Bac...
Je me retrouve tout seul dans cette grande cour au milieu de jeunes gens tout souriants et sapés à la dernière mode. Je baisse les yeux sur mes baskets trouées et je me demande ce que je fais là. Il y a de grands types mal rasés et de superbes jeunes filles aux poitrines arrogantes qui se jettent dans les bras les uns des autres, qui s'interpellent et qui rient bruyamment tout en tirant sur leurs cigarettes...
Je m'approche des panneaux et je repère le numéro de la salle où je dois suivre mon premier cours.
- 101. Merde. A tous les coups, on a la Mère Le Guern, la femme du protal !
- Fatal ! De toute façon, elle n'a que des secondes...
La sonnerie retentit et je suis à distance ce groupe qui a l'air de bien connaître la maison. Elle nous attend, assise derrière son bureau sur l'estrade, droite comme si elle avait un balai dans le cul. Une vieille décolorée et permanentée, coincée dans son tailleur chic qui la boudine un peu.
- Entrez et installez-vous en silence. Doucement avec vos chaises et cessez de traîner vos pieds avec vos horribles semelles suédoises. J'ai horreur du bruit. Les redoublants vous le diront... Inutile de perdre du temps, prenez une demi-feuille dans le sens de la hauteur. Vous y reportez vos nom, prénom, date de naissance, le numéro de téléphone de vos parents et leur profession. Je n'ai pas besoin d'autre information, je me ferai une opinion sur vous très vite...
Ce rituel des petites fiches m'est familier et je sais que je vais devoir m'y plier au moins dix fois au cours de cette première semaine. Pendant que j'écris, je m'inquiète un peu de ce qu'elle dira quand elle lira que je ne mentionne pas mon père qui nous a quittés, que ma mère en manutentionnaire et que nous n'avons plus le téléphone depuis qu'on nous l'a coupé.
Toutes les fiches sont sur le bureau. Elle les passe en revue une par une en nous demandant de nous lever à l'appel de notre nom. Les autres ne font pas les fiers quand ses commentaires fusent. Les redoublants se font moucher. Les frères ou soeurs d'un qui est déjà passé par là sont repérés. Souvent c'est par une invitation à se montrer plus brillant que leur aîné, rarement par une injonction à être aussi sérieux.
- Il semble que, cette année, nous ayons dans la classe un élève tellement demeuré qu'il ne connaît même pas sa date de naissance...
Silence...
- Monsieur Ivy ?
- C'est moi, Madame.
Jusqu'à présent, j'avais eu l'impression d'être passé inaperçu. Je sens les regards se porter sur moi lorsque je me lève. Quelques rires étouffés...
- Savez-vous, jeune homme, que si j'en crois ce que vous avez écrit, vous vous êtes trompé d'établissement ? Vous devriez être en quatrième si vous êtes né en 1962. J'imagine que vous avez fait une erreur en écrivant.
- Ce n'est pas une erreur, Madame. Je suis bien né en 62, le 8 mai 1962...
- Ah... Alors, vous êtes une espèce de petit surdoué !... Une tête d'oeuf... Et dans quel collège étiez-vous donc, Monsieur la tête d'oeuf ?
- Au collège Provence, Madame.
Elle éclate de rire. Sa permanente ne bouge pas mais la peau de son cou fripé tremble sous le fond de teint mal appliqué.
- Voyez-vous ça ? Le collège Provence... Jolie référence... Belle réputation... Décidément, jusqu'à la dernière année, ce métier m'aura réservé des surprises... Le collège Provence... Asseyez-vous donc, Monsieur Tête d'oeuf, on verra ce qu'on pourra faire de vous si toutefois vous restez longtemps dans cet établissement... Le collège Provence... On aura tout vu.
Trop content qu'elle me lâche sans évoquer ma situation familiale, je me rassieds en encaissant le coup.
Avec les première notes, le surnom de « tête d'oeuf » m'est resté collé à la peau. A vrai dire, c'était plutôt sympa de la part des autres. J'étais le bon élève discret qui ne refusait jamais de laisser un camarade pomper sur mes devoirs mais auquel on n'adressait pas la parole pour autre chose.
Peu après les vacances de la Toussaint, une élève est tombée gravement malade. Les chimios et les rayons l'ont tenue éloignée de la classe jusqu'en mars. Aujourd'hui, elle revient. Retour salle 101, avec la Mère Le Guern.
- Ah, Mlle Perraudin fait son retour parmi nous. Installez-vous, Mademoiselle. J'espère que vous êtes bien reposée après de si longues vacances. Mais avant de commencer, retirez-moi ce fichu ridicule. J'ai horreur des excentricités, surtout vestimentaires. Allez...
Estelle n'a pas bougé. Elle n'a rien répondu, interdite.
- Mais, Madame.
- Et bien, Monsieur la tête d'oeuf, on fait le chevalier servant ? Je ne vous ai rien demandé. Mlle Perraudin, ôtez-moi ça !
- Mais...
- Taisez-vous, Ivy !
- Laisse, Roland. Ca ira...
Dans un silence de mort, Estelle découvre son crâne chauve et la vieille commence son cours.
Le lendemain, je me pointe au lycée avec un bonnet enfoncé sur ma tête. J'entre en classe, je m'installe face à la vieille et je m'assieds sans bouger.
- Monsieur Ivy, il me semble avoir été claire hier. Découvrez-vous immédiatement. Arrêtez donc de faire le zouave, contentez-vous d'être la tête d'oeuf...
- C'est bien moi que vous appelez « tête d'oeuf », Madame.
- Qui voulez-vous que ce soit ? Retirez donc de bonnet.
- Bien, Madame.
Fixant la vieille de mon regard le plus compatissant, je retire mon bonnet. Mon crâne totalement rasé brille sous les néons. Tandis que montent les applaudissements, j'entends les autres qui scandent mon nom.
La vieille s'est mise en congé et n'a pas reparu de l'année. Je n'ai plus jamais mangé seul à la cantine.
(site web)
le: 27/04/2008 23:49:34
Alors joyeux non-anniversaire à toi !
Bisous
(site web)
le: 28/04/2008 22:07:24 Le coeur qui tape à lire ça...je respire à peine...l'angoisse du nouveau...peut-être la honte de l'innocent si on lui demande au sujet de son père ( seuls les innocents connaissent la honte ) ...et plus de respiration quand il fut demandé...Quelle houle tu soulèves à raconter ça cher Roland ...Qui se plaindrait de la disparition de la vieille desséchée ?...juste bonne pour devenir de la cendre !!! Récit magnifique ( je préfère te signaler que mes félicitations ne sont JAMAIS INCONDITIONNELLES ! Bonne journée à toi Roland Ivy :-)
Vérifies tes stats, je ne suis jamais partie... J'ai juste fais une grève de commentaires, jamais de ta lecture!!
Si mes félicitations te sont agréables Roland c'est parce que tu te rends bien compte qu'elles sont circonstanciées par rapport à tes récits . Surtout pas inconditionnelles (là ...NIET ! ) et j'apprécie que tu donnes interactivité à ton blog - je me détourne de ceux qu'on peut admirer mais qui restent en dehors de tout dialogue - d'où mes grands ciseaux (LOL)...
Tu voulais me faire pleurer ce matin ? Pari réussi !
Il y a des cons parmi les profs ! ...aussi !
... mais de très belles histoires... chez toi !
T'en fais pas, je vais me remettre...
Je t'embrasse...
Estelle est sans doute la plus à plaindre dans cette histoire de toute façon.
Bon week-end à toi.