Si je vous dis que je n'ai rien fait pendant une semaine, me croirez-vous ? Je découvre vos travaux de vacances et
je constate que vous n'avez pas beaucoup travaillé. Ce n'est pas grave. Pour vous remercier d'être quand même passés me voir au cours de la semaine dernière, une petite histoire imaginée en
marchant sur les volcans, pas très loin de chez Noute.
Au bord du quai
- A ce soir.
- Bonne journée, chéri.
Elle lui tend ses lèvres et se précipite dans l'escalier descendant vers le quai. Il continue sur quelques mètres et
enfile les marches qui le mènent de l'autre côté de la voie. Maintenant, ils sont face à face, séparés par le fossé où passent les rails. Quand le premier train arrive, il lui fait un petit signe
de la main avant le passage de la rame qui va l'emmener vers sa journée. Le métro repart. Le quai d'en face s'est vidé. Il jette un regard vaguement intéressé aux affiches jusqu'à ce que son
métro entre dans la station dans un vacarme assourdissant.
Les gens autour de lui se précipitent et se jettent dans la chaleur des voitures à la recherche d'une place
disponible. Le signal sonore retentit, les portes vitrées coulissent sur leurs rails. Un léger cliquetis et le train disparaît dans le tunnel. Il reste seul sur le quai.
Il n'a pas bougé.
Déjà de nouveaux voyageurs apparaissent. Une nouvelle rame pour le quai d'en face. Une autre pour le sien. Cette
fois, il recule de quelques pas et se pose sur l'un des inconfortables baquets en matière plastique qu'ils ont installés pour remplacer les bancs qui permettaient naguère à ceux qui cherchaient
un abri de s'allonger un peu...
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- Passé trente-cinq ans, il y a davantage de chances de tomber sur un rechapé que sur une première main. Et puis, tu
sais Delphine, un célibataire de cet âge, c'est plutôt suspect. A mon avis, tu devrais être moins difficile. Parfois sur le marché de l'occase, on trouve des trésors. Regarde le mien. Ses gosses
sont déjà grands. D'ici trois ans, cinq au maximum, ils voleront de leurs propres ailes. Et puis, il a déjà pris des claques dans la vie ; ça forge l'expérience.
Le « rechapé », la bonne « occase », c'est moi. Pendant que je prépare le thé, elle essaie de
remonter le moral à sa vieille copine qui m'a à peine salué tout à l'heure quand elle est arrivée toute dégoulinante de rimel le long de ses joues pleines de larmes. Tu parles d'une chieuse,
celle-là. Vingt ans qu'elle court le prince charmant.
Elle en a une vision absolument non conforme aux types qu'elle croise régulièrement. Si jamais j'avais ça dans mes
tablettes, je ne lui en parlerais même pas. Jeune, beau fort, intelligent, spirituel et attentionné, bonne situation obligatoire avec perspective d'héritage à moyen terme en vue et surtout, sans
enfants...
Ce dernier point est rédhibitoire. Après tout, c'est son droit. Il faut dire qu'elle a de quoi offrir en retour.
Plutôt massive, visage peu avenant, a dû oublier que sourire rendait les gens plus beaux, ne s'intéresse à rien, sans famille, propriétaire (dans 16 ans ½) d'un studio de 28 m² en banlieue est.
Mais elle, sans enfants... Et très bonne cuisinière (rendons-lui cette qualité).
Bref, la Delphine, qui a dû se prendre son soixante-quinzième râteau ou bien éconduire son dernier prétendant pour
cause de non conformité au cahier des charges est en train de se morfondre sur la canapé du salon pendant que ma légitime joue mission impossible auprès cette princesse pas vraiment charmante qui
n'a pas du tout envie qu'on lui remonte les bretelles, vu que la seule chose qui l'intéresse, c'est qu'on la plaigne ou alors qu'on lui présente un gugusse conforme à ses voeux.
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Quand tu te casses quelque chose, l'os qui se reforme a une espèce de petit renflement. Ça s'appelle un
cal. Pour une cicatrice, c'est pareil. La peau se referme mais là où il y avait la blessure, la peau ne retrouve pas son aspect initial. Pour les « rechapés », même si on a
remis de la gomme dessus, il y a tout de même une faiblesse. Pour peu que le type se soit fait larguer sans ménagement et sans raison objective autre que la lassitude, il en garde toujours une
blessure.
Là-dessus, elle n'a pas tout à fait tort ma nouvelle. Les claques que tu prends dans la poire, ça te forge. Parfois,
ça te rends plus fort, parfois c'est l'inverse. Mais de toute façon, il t'en reste toujours quelque chose.
Moi qui avait cru qu'une fois que cette chierie d'enfance serait loin derrière moi et que, enfin, la vie allait me
sourire une fois marié, je m'étais laissé aller dans le doux confort de cette vie à deux. Avec ma première, nous nous entendions bien, nous avions une vision plutôt semblable de la vie. Nous
avions de quoi vivre confortablement, sans excès, mais c'était suffisant pour nous. La vie s'écoulait doucement alors que nous voyions nos enfants grandir. Nous passions beaucoup de temps
ensemble, nous avions des activités rien que pour nous. C'était bien ainsi. C'est ce que croyais...
Un soir, elle n'est pas rentrée. Sur la table, elle avait laissé un message : « Ne m'attends pas ». Toute
la soirée et toute la nuit pourtant, je l'ai attendue. Au matin, elle n'était pas là. Son portable basculait toujours sur messagerie. Alors, j'ai levé les enfants, je les ai conduits à l'école et
je suis aller travailler. A midi, je me suis précipité à la maison. Elle était repassée prendre quelques affaires. Un autre mot m'attendait : « J'ai besoin de prendre l'air. Je m'absente
quelques jours. Ne cherche pas à me joindre. » Pas un mot pour les enfants...
Quinze jours. Quinze nuits sans sommeil. Onze kilogrammes disparus dans la nature. Des sourires devant les enfants
(« Maman est en voyage pour son travail... »). Le désespoir. L'angoisse. Le vide.
Et puis, au bout de ce tunnel-là un appel sur mon téléphone. « Faut qu'on se parle. Où est-ce qu'on peut se
voir ? ». Je lui ai donné rendez-vous dans un parc. Quand elle est arrivée, je ne l'ai pas reconnue tout de suite. Elle s'était fait couper les cheveux et avait fait une teinture. Elle s'est
assise sur le banc à côté de moi. Tout le temps où elle a parlé, ses yeux n'ont pas quitté les canards sur l'île au milieu du bassin.
A la fin de ce long monologue qu'elle semblait réciter par coeur, tout était déjà plié. A quoi bon discuter ? Elle
avait rencontré un autre homme. Elle partait. Elle n'avait rien à me reprocher. Elle voulait quelqu'un de moins « parfait », de plus fou. Elle avait l'impression d'étouffer. On verrait
pour la suite dans quelques temps. Elle me chargeait de m'occuper des enfants. « De toute façon, ils ne manqueront de rien avec toi. »
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La nouvelle s'est répandue comme une traînée de poudre. Il y en a eu des gazelles qui ont fait les belles devant le
vieux lion blessé. Moi je n'avais rien demandé, j'avais juste envie qu'on me foute la paix. Quand tu prends un tel coup de massue sur la tête, tu n'as pas vraiment envie de faire confiance à
nouveau.
En plus, depuis la déclaration du parc, elle avait changé son fusil d'épaule. Le « je pars » s'est
transformé en « il faut que tu partes ». J'ai donc recherché un appartement et je l'ai laissé s'installer chez nous avec son nouveau mec. Les enfants n'ont pas vraiment réagi à cette
situation. Les procédures de sa saloperie d'avocat, mon studio sordide, les pensions à régler ont fini de m'anéantir.
Ayant définitivement perdu le sommeil, je passais mes nuits à marcher dans les rues. J'ai cru que je n'étais plus
rien. Mille fois, j'ai souhaité mourir, pour que ça s'arrête. A chaque fois, j'ai pensé que mes enfants ne méritaient pas un père qui disparaîtrait comme ça.
Pourtant, un soir, trop fatigué par ces nuits ou je n'en pouvais plus de ne pas sombrer dans le sommeil, un soir où
j'étais trop abattu par ce qu'elle me faisait subir, un soir où je voulais la punir, j'ai avalé une boîte de cachets après avoir recopié ces vers de Victor Hugo que j'ai laissés en évidence sur
la table.
Il dort. Quoique le sort fût pour lui bien étrange,
Il vivait. Il mourut quand il n'eut plus son ange ;
La chose simplement d'elle même arriva,
Comme la nuit se fait lorsque le jour s'en va.
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Je me suis réveillé vingt et une heures plus tard dans un lit d'hôpital. Sans doute a-t-on compris que j'appelais au
secours et l'on m'a soutenu pour reprendre goût à la vie. Ça a pris de longs mois. D'abord avec des béquilles, puis en liberté semi-surveillée. Il a fallu qu'un jour je gueule plus fort que les
autres pour dire au monde que j'étais sorti de cette ornière.
Pour preuve, je me suis cherché un nouvel appartement, je suis parti en vacances à l'autre bout du monde et j'ai
commencé à répondre aux oeillades des gazelles. Timidement, d'abord. A vingt ans, tu fonces et tu ne calcules rien. Si tu te plantes, tu ramasses tes gaules et tu vas pêcher plus loin. Mais à
quarante, tu sais que ton matériel est fragile alors tu ne lances pas ta ligne à la légère... Il faut dire que sur le marché des « rechapés », le nombres de vieux lions sérieux est
considérablement plus faible que celui des gazelles. Ça te laisse quand même l'opportunité de ne pas te précipiter sur la première gentille. Mais d'un coup, sans crier gare, ça fait
flash et tu sais que celle qui est en face de toi vaut le coup alors tu abandonnes tes craintes et tu oses...
A ce moment là, tu n'as plus d'âge...
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Le train arrive en sifflant dans la station. Quand elle sort du wagon, il lève les yeux vers elle.
- Tiens, chéri, tu es là ?
- Euh oui, je suis sorti un peu plus tôt alors j'ai juste pris l'escalier et je me suis assis pour
t'attendre.
- C'est gentil ça. Comment s'est passé ta journée ? Qu'as-tu fait de spécial ?
- Rien, rien de spécial...
Ils se prennent par la main et se dirigent vers la sortie.
Vous me l'avez écrit