En lisant l'article de Chris, ce matin, j'ai
senti un léger picotement dans l'abdomen, juste à l'endroit de la cicatrice. Alors, je vous raconte :
Elle a mis sa main sur la mienne pour m'empêcher de me lever.
- Laisse, Roland.
- Je ne peux pas.
- Je t'en prie...
C'est vrai que le gros tas de bidoche qui se tenait devant le comptoir avait de quoi impressionner. Massif, immense,
d'immondes tatouages mal faits sur les avant-bras, un poitrail velu sortant de sa chemise ouverte jusqu'au milieu du ventre, un front bas, un cou court auquel une lourde chaine en or avec une
immense tête de Christ était suspendue. La raie de ses fesses débordait de son jean dégueulasse. Je ne juge jamais les gens sur leur apparence, pourtant, quand il a poussé la porte du bar, j'ai
pensé qu'il avait une tête de tueur.
- Eh, la grosse, tu me mets une mousse.
Sans un mot, la serveuse s'est exécutée. Tout en allumant sa cigarette, il s'est tourné vers la salle qu'il a scrutée
de son regard pisseux. Un vieux type qui faisait son tiercé s'est plongé dans son journal. Un couple de voyageurs entre deux âges a pris sa valise et s'est glissé vers la sortie. Trois gamins
martyrisaient le flipper ; je me rappelle qu'il s'agissait du modèle Hulk dont le film venait de sortir. Muriel consultait notre billet et elle m'a dit que notre train entrerait en gare dans la
demi-heure. Elle m'a glissé le billet sous le nez pour me forcer à le regarder.
C'est à ce moment précis que la fille est entrée. La gamine a eu un geste de recul quand elle l'a aperçu. Elle devait
avoir dans les dix-huit vingt ans, pas plus. Ses jambes toutes maigres dont le collant avait un accroc au genou semblaient à peine tenir en équilibre sur les hauts talons aiguilles de ses
chaussures rouges. Sa jupe aussi aussi était rouge, de même que le foulard qu'elle avait noué sur ses cheveux passés à l'eau oxygénée et mal permanentés. Et puis, elle portait un tee-shirt noir
avec un cœur en paillettes. Elle m'a fait penser à Jeanne Mas. « Rouge et noir », c'est ce qui m'est venu à l'esprit en la voyant avancer vers le comptoir. A part les cheveux, c'était
pratiquement ça, version gare de province.
- Alors connasse, ça a marché comment cette nuit ?
- Pas trop mal.
- C'est ce qu'on va voir. Fait passer la monnaie. Grouille-toi un peu, salope, j'ai pas que ça à faire.
Elle a posé son sac sur le comptoir et s'est mise sur la pointe des pieds pour fouiller dedans. Quand elle a relevé
ses bras, son tee-shirt s'est relevé découvrant le bas de son dos qui était couvert de bleus. Mes mains se crispaient sur ma tasse vide et j'ai senti que Muriel se serrait contre
moi
- T'en mêle pas.
Sa voix s'est perdue parce que, au comptoir, l'autre venait d'attraper la gamine par les cheveux.
- Bon, tu te magnes maintenant...
- Attends...
- Grouille, j'ai dit...
Elle a sorti une poignée de billets de 50 francs de son sac. Le type les lui a arrachés des mains.
- Tu te fous de ma gueule ? C'est tout ?
- Mais...
- Ta gueule ! Je vais t'expliquer moi.
Sans lâcher les cheveux de la fille, il lui a donné un coup de genou dans le flanc. Elle s'est pliée en
deux.
- Ça suffit, maintenant.
Pendant un instant, tout s'est arrêté. Le gros a tourné sur lui-même et m'a toisé.
- De quoi y se mêle le merdeux ?
- Je vous ai dit de vous arrêter.
- Qu'est-ce t'as ? Occupe-toi de c'qui te regarde.
- Laissez-la.
- Et c'est toi qui va m'empêcher de faire c'que je veux, peut-être ? Tu t'es vu, avec tes petits bras musclés ?
Retourne t'asseoir auprès de ta gonzesse et va faire tes mots croisés, j'te dis.
- Et moi je vous dis que vous n'avez pas le droit.
- C'est ce qu'on va voir.
Lentement, il a porté sa main à la poche arrière de son jean. La lame du couteau à cran d'arrêt est sortie en un
éclair. Elle était longue et brillait sous les néons. Le type s'est approché, prêt à bondir. Je me suis écarté de la table et je ne quittais pas son regard des yeux. Muriel était tétanisée. La
fille pleurait dans le dos du type. Quand il s'est précipité, le tabouret de bar à côté de lui a volé. J'ai été surpris par le bruit. La lame m'a accroché sur le côté gauche juste sous les côtes
mais elle n'a fait que m'effleurer lorsque j'ai pivoté. J'ai attrapé le poignet que j'ai tordu. Le gars est passé sous mon aisselle, bras bien tendu. J'ai pesé de tout mon poids sur l'arrière du
coude et il a craqué d'un coup. Le gros s'est affaissé avec un cri de chien battu. L'espace d'un instant, j'ai eu envie d'écraser sa tête à coups de pied. Muriel s'est jetée sur moi. La fille
s'est mise à hurler :
- Philippe... Mon amour, t'as mal ?
Vous me l'avez écrit