Définitivement, une seule vie, ça n’est pas assez. Alors, j’ai décidé que j’en aurai davantage, beaucoup, au moins mille. Ce sont ces vies rêvées, imaginées, fantasmées que je vous présente dans ces pages.

Certaines sont plus longues que d’autres ; je les ai rangées dans des tiroirs spéciaux. C’est le cas pour " Volutes " et pour " Modèle vivant ".

Quand on a mille vies, il est normal qu’on en profite pour revisiter l’histoire. C’est ce que je fais dans " Fri(c)tions historiques ".

Tout le reste est rangé dans " Humeurs " ou "Histoires comme ça", tout simplement parce que je n’ai pas trouvé mieux que ces titres.

Bonnes Lectures

Roland 

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Jeudi 15 mai 2008
 

Une première fois


- On va où ?

- Au parc.

- Trop génial ! Je peux prendre ma patinette ?

- Pas la peine, j'ai mis ton vélo dans le coffre.

- Super.

 

Souvent nous prenons ce petit moment rien que pour nous deux. D'habitude, j'en profite pour faire quelques tours de footing pendant que mon garçon patine le long de l'allée parfaitement lisse qui fait le tour du parc. C'est le grand rendez-vous des amateurs de glisse car l'endroit est ombragé et très agréable. C'est aussi le lieu que j'ai choisi pour le lancer sans les stabilisateurs. Mais ça, Pierre l'ignore encore.



Dès notre arrivée, il enfile son casque et se précipite vers le hayon arrière en attendant que j'en sorte son vélo. Il ne remarque pas tout de suite qu'il manque quelque chose...


- Mais, où sont les petites roues ?

- Je les ai retirées. Je crois que tu peux t'en passer.

- J'ai trop la trouille...

- C'est normal d'avoir peur mais je vais t'aider. Et puis, tu ne vas être le seul de ta classe à ne pas faire du vélo sans petites roues. Ne t'inquiète pas, je sais que tu vas y arriver.

 

Son visage s'est fermé. Une chose est claire : il ne partage pas mon assurance. L'enthousiasme qui était le sien a disparu.


- Allez, mon grand. On y va.

- Je ne vais pas y arriver. J'ai déjà essayé chez papi.

- C'est vrai. C'était l'été dernier et papi m'a dit que tu réussissais presque. Depuis, tu as grandi. Et comme tu fais beaucoup de patinette, tu maîtrises de plus en plus ton équilibre.

- Bon, d'accord... J'essaie une fois et si je n'y arrive pas, on arrête.

 

Ses mains se crispent sur le guidon. Je le sens tout crispé. Ses doigts se tendent vers les poignées de frein.


- Je vais courir à côté de toi en te tenant par la selle. Quand tu seras lancé, je te laisserai y aller seul. Mais je continuerai à courir. Si je sens que tu as un problème, je te rattrape. Quand tu voudras t'arrêter, tu freineras doucement des deux mains. Tu ne poses pas tes pieds avant que ton vélo soit arrêté. Tu as compris ?

- Oui, oui...

 

Même s'il ne me croit pas, je sais que cette fois sera la bonne. Je l'aide à se mettre bien dans l'axe de sa machine et je l'encourage. Dès les premiers coups de pédales, son vélo a trouvé son équilibre. Mon garçon est bien assis, ses bras se décontractent, son pédalage se fait bien régulier. Tout en courant près de lui, j'ouvre la main qui tient la selle.


- Tu me dis quand tu vas me lâcher ?

- C'est déjà fait depuis dix mètres.

- C'est pas vrai...

- Si, je t'assure. Regarde.

 

J'accélère un peu et je le double. Je vois son visage qui s'illumine. Et il répète à l'envi :


- Ça y est... Ça y est... Ça y est...

 

Tu as raison. Ça y est. Tu sais maintenant faire du vélo. Tout au long de l'après-midi, tu as savouré ce nouveau plaisir. Nous avons fait quatre tours du parc. Tu as même appris à te lancer tout seul. Pendant, ce temps, j'ai couru à côté de toi tout en pensant à ces premières fois que nous avons déjà partagées, depuis ton premier cri jusqu'à ce jour. J'ai repensé à ton premier bain, à ta première dent, à la première fois que tu as vu la mer, à ton premier jour à l'école...


Je ne sais pas pourquoi, j'ai aussi pensé à toutes les premières fois que tu vivras sans que je sois présent. Tu connaîtras des tas d'instants nouveaux sans moi. C'est la vie... J'espère que, d'ici là, je t'aurai donné suffisamment d'autonomie pour les négocier sans problème. En tout cas, aujourd'hui, je suis heureux, tout simplement.


Et, il y a eu un moment où nous avons dû nous arrêter. Nous nous sommes assis sur un banc de pierre et avons pris le temps de souffler. Ta bicyclette posée juste devant nous, nous partagions des gâteaux en sirotant une grenadine.


- Papa, t'es le plus champion des papas.

- Aujourd'hui, c'est toi le champion.

- Je t'aime, mon papa.

- Moi aussi, mon grand. Je t'aime.



par Roland Ivy publié dans : Histoires comme ça communauté : Au fil des mots
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Lundi 5 mai 2008

Ne bougez pas !

Madame, Monsieur,

Vous venez d’être pris en otage. Ne vous inquiétez. Ne bougez pas. Ne paniquez pas.

Je m’appelle Roland Ivy. Je suis Président du SAMEQPNLJ (syndicat des auteurs de modes d’emploi que personne ne lit jamais).

Nous tenons à nous faire entendre auprès de vous car nos conditions de travail s’aggravent de jour en jour.

En effet, même si personne de lit jamais les textes que nous produisons quotidiennement, ceux-ci doivent être d’une qualité pour laquelle vous n’imaginez pas la somme de travail que nous sommes obligés de fournir.

Pour information, sachez que la maîtrise du français, de l’anglais, de l’espagnol n’est même plus le minimum requis pour trouver un emploi dans notre branche.

Personnellement j’ai dû me mettre au russe, au coréen, au japonais, au chinois et à l’espéranto rien qu’au cours de la dernière année.

On nous oblige à écrire dans des formats de plus en plus petits et des volumes de plus en plus grands. Il n’est pas rare que nous soyons obligés de produire un livret de 180 pages pour accompagner un grille-pain. Pour autant, cet accroissement de travail ne s’est pas accompagné d’une augmentation de nos revenus.

De plus, nous ne sommes plus libres de nos productions. Désormais, les textes qui nous sont demandés doivent répondre aux normes américaines de façon à se protéger d’éventuels procès. C’est pourquoi j’ai du insérer dans la notice d’un micro-ondes : " ne pas utiliser pour réchauffer un animal vivant ". Autre exemple : " Enlever l’emballage (film plastique, papier aluminium et carton) avant de consommer " que j’ai eu à rédiger pour un paquet de gâteaux.

Madame, Monsieur, nous demandons de vous un geste de compréhension.

La prochaine fois que vous achèterez un appareil électrique ne repoussez pas la notice avec dédain. Sortez-la de l’emballage en ayant une pensée pour nous avant de la conserver précieusement si vous ne prenez pas la peine de la lire.

D’avance merci.

par Roland Ivy publié dans : Histoires comme ça communauté : L'écriture dans tous ses états
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Vendredi 25 avril 2008
 

J'ai treize ans. Je viens juste de m'empêtrer dans mon adolescence. Pourtant, je fais mon entrée dans un monde de jeunes adultes. Pas vraiment à l'aise ; personne dans ma famille n'a jamais mis les pieds dans un lycée avant moi. Pas notre culture, pas notre milieu. Dans notre cité, la sortie de troisième, ça sonnait plutôt la fin de l'école et l'entrée dans l'apprentissage...


Mais pour moi, les profs en ont décidé autrement. Après m'avoir fait sauter deux classes dans mon cursus, ils nous ont persuadés que je devais faire des études supérieures et qu'il fallait commencer par passer mon Bac...


Je me retrouve tout seul dans cette grande cour au milieu de jeunes gens tout souriants et sapés à la dernière mode. Je baisse les yeux sur mes baskets trouées et je me demande ce que je fais là. Il y a de grands types mal rasés et de superbes jeunes filles aux poitrines arrogantes qui se jettent dans les bras les uns des autres, qui s'interpellent et qui rient bruyamment tout en tirant sur leurs cigarettes...


Je m'approche des panneaux et je repère le numéro de la salle où je dois suivre mon premier cours.


- 101. Merde. A tous les coups, on a la Mère Le Guern, la femme du protal !

- Fatal ! De toute façon, elle n'a que des secondes...


La sonnerie retentit et je suis à distance ce groupe qui a l'air de bien connaître la maison. Elle nous attend, assise derrière son bureau sur l'estrade, droite comme si elle avait un balai dans le cul. Une vieille décolorée et permanentée, coincée dans son tailleur chic qui la boudine un peu.


- Entrez et installez-vous en silence. Doucement avec vos chaises et cessez de traîner vos pieds avec vos horribles semelles suédoises. J'ai horreur du bruit. Les redoublants vous le diront... Inutile de perdre du temps, prenez une demi-feuille dans le sens de la hauteur. Vous y reportez vos nom, prénom, date de naissance, le numéro de téléphone de vos parents et leur profession. Je n'ai pas besoin d'autre information, je me ferai une opinion sur vous très vite...


Ce rituel des petites fiches m'est familier et je sais que je vais devoir m'y plier au moins dix fois au cours de cette première semaine. Pendant que j'écris, je m'inquiète un peu de ce qu'elle dira quand elle lira que je ne mentionne pas mon père qui nous a quittés, que ma mère en manutentionnaire et que nous n'avons plus le téléphone depuis qu'on nous l'a coupé.


Toutes les fiches sont sur le bureau. Elle les passe en revue une par une en nous demandant de nous lever à l'appel de notre nom. Les autres ne font pas les fiers quand ses commentaires fusent. Les redoublants se font moucher. Les frères ou soeurs d'un qui est déjà passé par là sont repérés. Souvent c'est par une invitation à se montrer plus brillant que leur aîné, rarement par une injonction à être aussi sérieux.


- Il semble que, cette année, nous ayons dans la classe un élève tellement demeuré qu'il ne connaît même pas sa date de naissance...


Silence...


- Monsieur Ivy ?

- C'est moi, Madame.


Jusqu'à présent, j'avais eu l'impression d'être passé inaperçu. Je sens les regards se porter sur moi lorsque je me lève. Quelques rires étouffés...


- Savez-vous, jeune homme, que si j'en crois ce que vous avez écrit, vous vous êtes trompé d'établissement ? Vous devriez être en quatrième si vous êtes né en 1962. J'imagine que vous avez fait une erreur en écrivant.

- Ce n'est pas une erreur, Madame. Je suis bien né en 62, le 8 mai 1962...

- Ah... Alors, vous êtes une espèce de petit surdoué !... Une tête d'oeuf... Et dans quel collège étiez-vous donc, Monsieur la tête d'oeuf ?

- Au collège Provence, Madame.


Elle éclate de rire. Sa permanente ne bouge pas mais la peau de son cou fripé tremble sous le fond de teint mal appliqué.


- Voyez-vous ça ? Le collège Provence... Jolie référence... Belle réputation... Décidément, jusqu'à la dernière année, ce métier m'aura réservé des surprises... Le collège Provence... Asseyez-vous donc, Monsieur Tête d'oeuf, on verra ce qu'on pourra faire de vous si toutefois vous restez longtemps dans cet établissement... Le collège Provence... On aura tout vu.


Trop content qu'elle me lâche sans évoquer ma situation familiale, je me rassieds en encaissant le coup.


Avec les première notes, le surnom de « tête d'oeuf » m'est resté collé à la peau. A vrai dire, c'était plutôt sympa de la part des autres. J'étais le bon élève discret qui ne refusait jamais de laisser un camarade pomper sur mes devoirs mais auquel on n'adressait pas la parole pour autre chose.


Peu après les vacances de la Toussaint, une élève est tombée gravement malade. Les chimios et les rayons l'ont tenue éloignée de la classe jusqu'en mars. Aujourd'hui, elle revient. Retour salle 101, avec la Mère Le Guern.


- Ah, Mlle Perraudin fait son retour parmi nous. Installez-vous, Mademoiselle. J'espère que vous êtes bien reposée après de si longues vacances. Mais avant de commencer, retirez-moi ce fichu ridicule. J'ai horreur des excentricités, surtout vestimentaires. Allez...


Estelle n'a pas bougé. Elle n'a rien répondu, interdite.


- Mais, Madame.

- Et bien, Monsieur la tête d'oeuf, on fait le chevalier servant ? Je ne vous ai rien demandé. Mlle Perraudin, ôtez-moi ça !

- Mais...

- Taisez-vous, Ivy !

- Laisse, Roland. Ca ira...


Dans un silence de mort, Estelle découvre son crâne chauve et la vieille commence son cours.


Le lendemain, je me pointe au lycée avec un bonnet enfoncé sur ma tête. J'entre en classe, je m'installe face à la vieille et je m'assieds sans bouger.


- Monsieur Ivy, il me semble avoir été claire hier. Découvrez-vous immédiatement. Arrêtez donc de faire le zouave, contentez-vous d'être la tête d'oeuf...

- C'est bien moi que vous appelez « tête d'oeuf », Madame.

- Qui voulez-vous que ce soit ? Retirez donc de bonnet.

- Bien, Madame.


Fixant la vieille de mon regard le plus compatissant, je retire mon bonnet. Mon crâne totalement rasé brille sous les néons. Tandis que montent les applaudissements, j'entends les autres qui scandent mon nom.


La vieille s'est mise en congé et n'a pas reparu de l'année. Je n'ai plus jamais mangé seul à la cantine.

par Roland Ivy publié dans : Histoires comme ça communauté : Au fil des mots
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Mercredi 23 avril 2008

Elle m’attendait dans le café d’en face quand je suis sorti du commissariat. Elle m’a fait des grands signes de la main pour que je vienne la rejoindre.

- Et bien. C’était long.

- En effet, sept heures d’audition pour un simple témoignage, ça commence à faire.

- Je voulais avoir de vos nouvelles… J’avais peur de vous avoir causé des problèmes.

- Des problèmes, pourquoi donc ?

- A cause de ma méprise quand je leur ai donné votre nom en les appelant hier soir. Quand l’inspecteur qui vous a interrogé vous a emmené dans le bureau du commissaire, j’ai cru qu’il y avait un souci. Je me sens tellement bête d’avoir cru que votre nom sur le billet était celui du type.

- Ca n’a rien à voir. Ne vous inquiétez pas. En fait, il voulait m’entendre parce que moi aussi j’avais appelé la police hier soir avant de redescendre. Au départ, quand je suis rentré chez moi, j’ai cru que le pauvre gars voulait forcer la porte. Comme il me semblait bizarre, je voulais qu’ils viennent voir par eux-mêmes.

- Et alors ?

- L’agent que j’ai eu au téléphone ne m’a pas pris au sérieux et comme il semble qu’en ce moment il ne soit pas au mieux dans son travail, le commissaire voulait connaître ma version des faits et puis excuser l’attitude de son gars…

- Il va avoir des ennuis ?

- J’en sais rien. J’espère que non.

- Et vous avez des nouvelles du blessé ?

- Il va s’en sortir. Il a été salement amoché. Avec ça, il n’est pas en très bon état général. La rue, ça démolit… Ils sont à la recherche de sa famille.

- Tant mieux. Tant mieux… Bon, je vais devoir vous laisser. Vous savez comment je peux aller à la gare de Lyon ?

- Le mieux, ce serait de prendre un taxi. A moins que vous souhaitiez que je vous y dépose .

- Ca serait rudement gentil. J’ai appelé mon fiancé, il arrive par le train de 17h56.

- On a juste le temps, alors.

- Pendant qu’on y est, vous ne connaîtriez pas un petit restaurant pas trop cher ? Avec tout ça, je n’ai pas eu le temps de faire les courses…

- Si vous voulez, passez donc à la maison ?

- Vraiment ? Ca ne vous dérange pas ?

- Si je vous invite… Mais votre fiancé, il ne va pas vouloir vous avoir rien que pour lui ?

- Non, non. Il est très cool et puis, on ne restera pas trop tard. Il faudra nous excuser.

- Alors, c’est parti. Juste le temps d’un coup de fil et on y va.

- D’accord…

- Allo… C’est moi… Et non, il m’ont libéré… Pat, s’il te plaît, tu ne pourrais pas baisser la musique ? … Ah, on s’entend mieux… Oui, j’ai reconnu… Tommy, des Who… Bon écoute… Ce soir, on a des invités… La jeune fille du troisième et son fiancé… Est-ce que tu peux nous préparer un petit quelque chose à ta façon ?… Un apéro amélioré ?… Si tu veux... Pas de problème… Je passe juste la déposer à la gare pour qu’elle récupère son ami et j’arrive… Oui, je rangerai avant… Je suppose qu’ils vont prendre un peu de temps pour eux quand même… A tout à l’heure… Attends… Patrice… Pas la peine d’en faire trois tonnes, on sera juste quatre… Je t’embrasse.

par Roland Ivy publié dans : Histoires comme ça communauté : Nouvelles d'ici et d'ailleurs
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Mercredi 23 avril 2008

- Qu’est-ce que tu en penses ?

- Elle n’est pas mal.

- Je ne te parle pas de la fille, je veux dire de cette affaire.

- Ils m’ont l’air clean. A mon avis, ça s’est passé comme ils l’ont raconté. Faudra quand même vérifier… N’empêche qu’elle est plutôt mignonne la nana. Trempée comme elle l’était, avec sa robe qui lui collait au corps, ses courbes étaient bien en valeur. Pas un pet de jeu, un vrai canon…

- Arrête ! De toute façon, il n’y en avait que pour l’autre, le Roland Ivy. Pendant que je l’interrogeais, elle ne l’a pas quitté des yeux. Si tu veux mon avis, ces deux-là vont finir par se retrouver à un moment ou à un autre. Tiens, si ça se trouve, ils sont déjà en tête à tête à se réchauffer l’un l’autre et à se dire que cette affaire leur aura au moins permis de se rencontrer.

- Pas si sûr. Je crois plutôt qu’ils ont été trop secoués pour penser à autre chose. En tout cas, à sa place à lui, moi, je me la ferais bien la minette.

- Tu te la ferais volontiers. Bien, ça reste à voir…

- On dirait ta femme quand elle me parle de toi, connard… Il y a quand même un truc qui me chiffonne. Le gars a dit qu’il avait appelé le commissariat juste avant et qu’on l’avait envoyé bouler… Qui est de permanence au poste ?

- C’est Dubroc. T’as raison mais il m’a raconté que l’appel du type était pas net, qu’il parlait tout le temps de la pluie et qu’il voulait qu’on vienne voir parce qu’il y avait un mec louche qui voulait rentrer dans l’immeuble.

- Dubroc ? Pas très en forme en ce moment… Tu crois qu’il a recommencé à boire ?

- J’en sais rien. Ca va pas fort en ce moment... Je crois qu’il a des problèmes avec son fils aîné... J’espère que cette affaire va bien se terminer parce que le commissaire va être furieux si le SDF y laisse la peau.

- On va aller voir à l’hosto comment il va. Où est-ce qu’ils l’ont transféré ?

- A Robert Debré. Allez, démarre au lieu de traîner.

- Ok, mais tu ne fumes pas dans la caisse.

- Ah, c’est vrai que t’as arrêté… Pas la peine de mettre le pin-pon et le gyro, on va y aller tranquilles…

- En tout ca, demain, on échange. Quand ils vont venir déposer, c’est moi qui m’occupe de la fille. Toi, tu prendras le mec…

par Roland Ivy publié dans : Histoires comme ça communauté : Nouvelles d'ici et d'ailleurs
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Mercredi 23 avril 2008


J'ai dû passer pour une idiote !

 

Il faut dire que j'ai eu si peur. Quand je suis sortie du métro, la pluie s'est mise à tomber d'un coup. Tu parles d'une averse ! Comme de juste, je m'étais trompée de porte et je m'étais retrouvée du mauvais côté du carrefour... Je ne m'y ferai jamais à cette ville. Ça fait déjà une semaine que j'habite là et je n'arrive toujours pas à rentrer chez moi sans me perdre...

 

J'ai profité qu'il n'y avait pas de voiture et j'ai traversé le carrefour en diagonale. Avec mes talons, j'ai failli me tordre la cheville à cause des pavés. Une fois sur le bon trottoir, j'ai foncé tête baissée jusqu'à mon immeuble.

 

Mon père qui disait qu'il m'avait déniché un appartement dans un quartier tranquille, tu parles, oui ! Il y avait un type allongé sur le trottoir devant chez moi. C'est fou ce qu'il y a comme SDF dans cette ville. Mais en passant près de lui, j'ai vu qu'il avait les yeux grands ouverts et qu'il était couvert de sang. J'ai cru qu'il était mort...

 

Vite, j'ai appelé la police. J'ai même pu leur donner le nom du type. Il était inscrit sur un billet d'avion qu'il avait dans la main. Finalement, ce n'était peut-être pas un SDF ?

 

Et puis, j'ai vu la lumière du hall qui s'est allumée. La porte s'est ouverte. Je suis rentrée me mettre à l'abri. Il y avait le grand du quatrième qui sortait. Ça m'a fait du bien de rencontrer une tête connue. Ça m'a rassurée. Pourtant, je ne lui avais jamais parlé à ce gars... A peine bonjour-bonsoir dans l'escalier.

 

Il s'est précipité dehors et m'a dit que l'autre, le SDF, n'était pas mort. Il m'a crié d'appeler les secours. Et puis, il a éclaté de rire...

 

Le SAMU est arrivé très vite. Entre temps, mon voisin s'est occupé du mort. Il a trouvé des sacs en plastique dans la poubelle du hall. Il s'est enroulé les mains dedans avant d'appuyer sur les entailles que le SDF avait dans le ventre. Comme ça, le sang a arrêté de couler. Il m'a demandé de vérifier que le blessé respirait toujours. Dans le feu de l'action, j'ai fait ce qu'il m'a dit, sans réfléchir. Et puis, les urgentistes ont pris le relais.

 

L'ambulance avait déjà tourné l'angle de la rue quand le gyrophare de la voiture de police a éclaboussé la nuit de ses éclairs bleus. Ils nous ont fait rentrer dans le hall et ils nous ont posé des tas de questions. Nous étions chacun à un bout du corridor. Finalement, j'ai compris que Roland Ivy, ce n'était pas le type sur le trottoir mais mon voisin. D'ailleurs, je savais bien que ce nom me disait quelque chose. Je pouvais le lire par dessus l'épaule du flic qui m'interrogeait. Il était écrit sur l'une des boîtes aux lettres, en petites lettres très fines tracées au stylo-plume. Pour finir, ils ont pris nos identités et nous ont remis des convocations au commissariat pour le lendemain.

 

Maintenant, trempés comme des soupes, nous montons les escaliers. On ne sait pas trop quoi se dire. Il m'a salué quand nous sommes arrivés sur mon palier et il a repris sa montée.

 

J'ai dû passer pour une idiote !

par Roland Ivy publié dans : Histoires comme ça communauté : Nouvelles d'ici et d'ailleurs
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Mardi 22 avril 2008
 

Je reprends les choses là où je les avais laissées ou plutôt là où Patrice les avaient mises après mon texte d'hier (cf son commentaire)

Petit résumé : Un pauvre type, un « cassé de la vie », qui s'était trouvé un moyen pour se mettre à l'abri dans la cave d'un immeuble assiste à l'agression d'une femme par un inconnu. Il s'interpose et permet la fuite de la dame. Mais il est blessé par l'agresseur qui le tabasse avant de disparaître. Notre pauvre hère cherche à rejoindre son abri mais découvre qu'il a perdu le passe qui lui permettait d'ouvrir la porte. A ce moment, Roland Ivy arrive et entre dans l'immeuble. Notre homme se précipite mais Roland Ivy prend peur en le voyant et il claque la porte. En remontant chez lui, un peu inquiet, il décide d'appeler la police. On ne le prend pas au sérieux alors il redescend voir ce qui se passe. Peu après, un nouvel appel au commissariat annonce qu'un cadavre a été découvert à la porte de l'immeuble et qu'il s'agit de Roland Ivy...

 

Je repose le combiné totalement interloqué. Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? Qu'est-ce qu'il voulait ce type ? Et pourquoi ne veulent-ils pas venir voir se qui se passe ? Je ne sais pas pourquoi mais je suis un peu inquiet. En y réfléchissant, ce que j'ai pris pour une attaque de sa part n'était peut-être qu'un appel au secours. Non, décidément, je ne peux pas faire comme s'il ne s'était rien passé. Il faut que j'aille voir. Si jamais il avait besoin d'aide...

 

J'enfile à nouveau mon imperméable que j'avais jeté sur le radiateur en entrant et je tire la porte derrière moi. Je palpe à travers l'étoffe pour m'assurer que mon portable est bien là tandis que mon autre main se tend vers le commutateur de la minuterie. Je me demande bien ce que je vais trouver en bas. Si ça se trouve, tout sera rentré dans l'ordre et il n'y aura personne. Allez, Roland, on y va !

 

Quand je tire la lourde porte de l'immeuble, je me retrouve nez à nez avec la jeune femme qui a emménagé au troisième la semaine dernière. Elle a l'air affolée et se précipite dans le hall.

 

- Tout va bien ?

- Moi, oui. Par contre, il y a un homme dehors. Il est mort.

- Mort ?

- Il a du sang partout sur lui. Je crois bien qu'il est mort.

 

Je me précipite. Juste sous le réverbère, il y a le type que j'ai aperçu tout à l'heure. La pluie continue à tomber et l'eau qui ruisselle est mélangée à du sang. Je vois de la vapeur qui sort de sa bouche.

 

- Il respire. Il est vivant. Appelez les secours. Faites le 15 ! Et la police aussi.

- J'ai déjà appelé la police.

- Et alors ?

- Ils arrivent. Quand je leur ai donné son nom, ils m'ont dit qu'il les avait appelés il y a quelques minutes.

- Vous le connaissez ?

- Il s'appelle Roland Ivy. Il avait à la main un billet d'avion. Son nom est écrit dessus...

 

Instinctivement, je porte ma main à la poche intérieure de mon imperméable. Elle est vide. J'éclate de rire...

 

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Lundi 21 avril 2008
 

Il y a peu, je vous avais donné des devoirs à faire pendant MES congés. Parmi les réponses qui m'ont été faites, Polly a mis en ligne un texte intitulé « Tranche de vie ». Elle concluait sur une invitation à le poursuivre. Je n'avais pas eu le temps de le faire mais je répare ce manque.

 

Comme souvent, en tant que mauvais élève, je ne proposerai pas une suite mais des tranches parallèles dont voici le premier service.

 

 

« Allo, c'est bien la Police ?... Voilà, je me permets de vous appeler parce qu'il vient de se passer quelque chose en bas de chez moi... Mon nom ?... Je m'appelle Ivy, Roland Ivy... Mon adresse ?... J'habite au 37 de la rue des Roses... Mais est-ce que vous allez m'écouter au lieu de me poser des questions ?... Attendez que je vous raconte... Laissez-moi parler au moins... Bon, j'y vais... Il y a un homme qui a tenté de se précipiter dans notre cage d'escalier au moment où je rentrais chez moi... Oui... Non... Je ne quitte pas... Allo ?... Bonsoir... Votre collègue vous a raconté ?... Ecoutez, on ne va pas recommencer... Ah, si... Il faut que je recommence depuis le début... Non ?... Si... Il y a à peine dix minutes, je rentrais chez moi... Pourquoi à cette heure ?... Je suis désolé, je travaille tard et je rentrais juste chez moi... Mon travail ?... Je travaille pour une société d'import-export... Mais écoutez-moi enfin... Mais non, c'est normal que je rentre si tard... Je travaille avec les états de l'Amérique du sud... Si... Bref, il y a du décalage horaire et je finis souvent tard dans la nuit... Mais enfin... Ecoutez-moi, il y a peut-être urgence... Je rentrais chez moi... J'étais plutôt content parce que, pour une fois, j'avais trouvé une place à proximité... Avec le froid qu'il fait en ce moment, j'étais plutôt pressé... Je courais sur le trottoir... J'avais mes clés à la main... Il commençait à pleuvoir... Pardon ?... Oui, il pleut maintenant... Mais le problème n'est pas là... Je peux continuer ?... Je me suis précipité sur la porte cochère... Non... Il y a un code mais il ne fonctionne pas la nuit... C'est pour ça que j'avais mes clés... Je me suis jeté à l'intérieur quand je l'ai vu se précipiter sur la porte... C'était une ombre... Une espèce de type tout sombre... Avec un chapeau... Il avait une laine polaire déchirée... Non... Je ne le connaissais pas... Il poussait une espèce de râle... Et là, comment dire ?... J'ai eu peur... La porte, je l'ai repoussée... Mais j'ai bien vu qu'il se précipitait dessus... Quoi ?... Non, il n'a pas cherché à l'ouvrir... Je l'ai juste vu qui se précipitait... Après ?... Je ne sais pas, moi... Je suis monté chez moi... Dans l'escalier, j'ai... Non.. J'ai pris l'escalier, il n'y a pas d'ascenseur... En montant les marches, je me suis dit que, peut-être, il avait besoin de quelque chose... Mais... Vous n'allez pas venir ?... Pour vous, il n'y a pas eu tentative d'effraction?... Vous ne vous déplacez pas en pleine nuit pour si peu?... Mais qu'est-ce que je peux faire ?... Aller voir moi-même?... Comment ?... Oui, il pleut toujours... Mais le problème n'est pas là... Bon j'y vais... Et si je prends une balle, un coup de couteau ou juste un coup dans la figure, après je vous rappelle... Mais non ce n'est pas une plaisanterie... Allo ?... Allo ?... Allo ?...»

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Lundi 14 avril 2008
 

Si je vous dis que je n'ai rien fait pendant une semaine, me croirez-vous ? Je découvre vos travaux de vacances et je constate que vous n'avez pas beaucoup travaillé. Ce n'est pas grave. Pour vous remercier d'être quand même passés me voir au cours de la semaine dernière, une petite histoire imaginée en marchant sur les volcans, pas très loin de chez Noute.

 

 

 

Au bord du quai



- A ce soir.

- Bonne journée, chéri.


Elle lui tend ses lèvres et se précipite dans l'escalier descendant vers le quai. Il continue sur quelques mètres et enfile les marches qui le mènent de l'autre côté de la voie. Maintenant, ils sont face à face, séparés par le fossé où passent les rails. Quand le premier train arrive, il lui fait un petit signe de la main avant le passage de la rame qui va l'emmener vers sa journée. Le métro repart. Le quai d'en face s'est vidé. Il jette un regard vaguement intéressé aux affiches jusqu'à ce que son métro entre dans la station dans un vacarme assourdissant.


Les gens autour de lui se précipitent et se jettent dans la chaleur des voitures à la recherche d'une place disponible. Le signal sonore retentit, les portes vitrées coulissent sur leurs rails. Un léger cliquetis et le train disparaît dans le tunnel. Il reste seul sur le quai.


Il n'a pas bougé.


Déjà de nouveaux voyageurs apparaissent. Une nouvelle rame pour le quai d'en face. Une autre pour le sien. Cette fois, il recule de quelques pas et se pose sur l'un des inconfortables baquets en matière plastique qu'ils ont installés pour remplacer les bancs qui permettaient naguère à ceux qui cherchaient un abri de s'allonger un peu...





*****************




- Passé trente-cinq ans, il y a davantage de chances de tomber sur un rechapé que sur une première main. Et puis, tu sais Delphine, un célibataire de cet âge, c'est plutôt suspect. A mon avis, tu devrais être moins difficile. Parfois sur le marché de l'occase, on trouve des trésors. Regarde le mien. Ses gosses sont déjà grands. D'ici trois ans, cinq au maximum, ils voleront de leurs propres ailes. Et puis, il a déjà pris des claques dans la vie ; ça forge l'expérience.


Le « rechapé », la bonne « occase », c'est moi. Pendant que je prépare le thé, elle essaie de remonter le moral à sa vieille copine qui m'a à peine salué tout à l'heure quand elle est arrivée toute dégoulinante de rimel le long de ses joues pleines de larmes. Tu parles d'une chieuse, celle-là. Vingt ans qu'elle court le prince charmant.


Elle en a une vision absolument non conforme aux types qu'elle croise régulièrement. Si jamais j'avais ça dans mes tablettes, je ne lui en parlerais même pas. Jeune, beau fort, intelligent, spirituel et attentionné, bonne situation obligatoire avec perspective d'héritage à moyen terme en vue et surtout, sans enfants...


Ce dernier point est rédhibitoire. Après tout, c'est son droit. Il faut dire qu'elle a de quoi offrir en retour. Plutôt massive, visage peu avenant, a dû oublier que sourire rendait les gens plus beaux, ne s'intéresse à rien, sans famille, propriétaire (dans 16 ans ½) d'un studio de 28 m² en banlieue est. Mais elle, sans enfants... Et très bonne cuisinière (rendons-lui cette qualité).


Bref, la Delphine, qui a dû se prendre son soixante-quinzième râteau ou bien éconduire son dernier prétendant pour cause de non conformité au cahier des charges est en train de se morfondre sur la canapé du salon pendant que ma légitime joue mission impossible auprès cette princesse pas vraiment charmante qui n'a pas du tout envie qu'on lui remonte les bretelles, vu que la seule chose qui l'intéresse, c'est qu'on la plaigne ou alors qu'on lui présente un gugusse conforme à ses voeux.




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Quand tu te casses quelque chose, l'os qui se reforme a une espèce de petit renflement. Ça s'appelle un cal. Pour une cicatrice, c'est pareil. La peau se referme mais là où il y avait la blessure, la peau ne retrouve pas son aspect initial. Pour les « rechapés », même si on a remis de la gomme dessus, il y a tout de même une faiblesse. Pour peu que le type se soit fait larguer sans ménagement et sans raison objective autre que la lassitude, il en garde toujours une blessure.


Là-dessus, elle n'a pas tout à fait tort ma nouvelle. Les claques que tu prends dans la poire, ça te forge. Parfois, ça te rends plus fort, parfois c'est l'inverse. Mais de toute façon, il t'en reste toujours quelque chose.


Moi qui avait cru qu'une fois que cette chierie d'enfance serait loin derrière moi et que, enfin, la vie allait me sourire une fois marié, je m'étais laissé aller dans le doux confort de cette vie à deux. Avec ma première, nous nous entendions bien, nous avions une vision plutôt semblable de la vie. Nous avions de quoi vivre confortablement, sans excès, mais c'était suffisant pour nous. La vie s'écoulait doucement alors que nous voyions nos enfants grandir. Nous passions beaucoup de temps ensemble, nous avions des activités rien que pour nous. C'était bien ainsi. C'est ce que croyais...


Un soir, elle n'est pas rentrée. Sur la table, elle avait laissé un message : « Ne m'attends pas ». Toute la soirée et toute la nuit pourtant, je l'ai attendue. Au matin, elle n'était pas là. Son portable basculait toujours sur messagerie. Alors, j'ai levé les enfants, je les ai conduits à l'école et je suis aller travailler. A midi, je me suis précipité à la maison. Elle était repassée prendre quelques affaires. Un autre mot m'attendait : « J'ai besoin de prendre l'air. Je m'absente quelques jours. Ne cherche pas à me joindre. » Pas un mot pour les enfants...


Quinze jours. Quinze nuits sans sommeil. Onze kilogrammes disparus dans la nature. Des sourires devant les enfants (« Maman est en voyage pour son travail... »). Le désespoir. L'angoisse. Le vide.


Et puis, au bout de ce tunnel-là un appel sur mon téléphone. « Faut qu'on se parle. Où est-ce qu'on peut se voir ? ». Je lui ai donné rendez-vous dans un parc. Quand elle est arrivée, je ne l'ai pas reconnue tout de suite. Elle s'était fait couper les cheveux et avait fait une teinture. Elle s'est assise sur le banc à côté de moi. Tout le temps où elle a parlé, ses yeux n'ont pas quitté les canards sur l'île au milieu du bassin.


A la fin de ce long monologue qu'elle semblait réciter par coeur, tout était déjà plié. A quoi bon discuter ? Elle avait rencontré un autre homme. Elle partait. Elle n'avait rien à me reprocher. Elle voulait quelqu'un de moins « parfait », de plus fou. Elle avait l'impression d'étouffer. On verrait pour la suite dans quelques temps. Elle me chargeait de m'occuper des enfants. « De toute façon, ils ne manqueront de rien avec toi. »




*****************




La nouvelle s'est répandue comme une traînée de poudre. Il y en a eu des gazelles qui ont fait les belles devant le vieux lion blessé. Moi je n'avais rien demandé, j'avais juste envie qu'on me foute la paix. Quand tu prends un tel coup de massue sur la tête, tu n'as pas vraiment envie de faire confiance à nouveau.


En plus, depuis la déclaration du parc, elle avait changé son fusil d'épaule. Le « je pars » s'est transformé en « il faut que tu partes ». J'ai donc recherché un appartement et je l'ai laissé s'installer chez nous avec son nouveau mec. Les enfants n'ont pas vraiment réagi à cette situation. Les procédures de sa saloperie d'avocat, mon studio sordide, les pensions à régler ont fini de m'anéantir.


Ayant définitivement perdu le sommeil, je passais mes nuits à marcher dans les rues. J'ai cru que je n'étais plus rien. Mille fois, j'ai souhaité mourir, pour que ça s'arrête. A chaque fois, j'ai pensé que mes enfants ne méritaient pas un père qui disparaîtrait comme ça.


Pourtant, un soir, trop fatigué par ces nuits ou je n'en pouvais plus de ne pas sombrer dans le sommeil, un soir où j'étais trop abattu par ce qu'elle me faisait subir, un soir où je voulais la punir, j'ai avalé une boîte de cachets après avoir recopié ces vers de Victor Hugo que j'ai laissés en évidence sur la table.


Il dort. Quoique le sort fût pour lui bien étrange,

Il vivait. Il mourut quand il n'eut plus son ange ;

La chose simplement d'elle même arriva,

Comme la nuit se fait lorsque le jour s'en va.




*****************



Je me suis réveillé vingt et une heures plus tard dans un lit d'hôpital. Sans doute a-t-on compris que j'appelais au secours et l'on m'a soutenu pour reprendre goût à la vie. Ça a pris de longs mois. D'abord avec des béquilles, puis en liberté semi-surveillée. Il a fallu qu'un jour je gueule plus fort que les autres pour dire au monde que j'étais sorti de cette ornière.


Pour preuve, je me suis cherché un nouvel appartement, je suis parti en vacances à l'autre bout du monde et j'ai commencé à répondre aux oeillades des gazelles. Timidement, d'abord. A vingt ans, tu fonces et tu ne calcules rien. Si tu te plantes, tu ramasses tes gaules et tu vas pêcher plus loin. Mais à quarante, tu sais que ton matériel est fragile alors tu ne lances pas ta ligne à la légère... Il faut dire que sur le marché des « rechapés », le nombres de vieux lions sérieux est considérablement plus faible que celui des gazelles. Ça te laisse quand même l'opportunité de ne pas te précipiter sur la première gentille. Mais d'un coup, sans crier gare, ça fait flash et tu sais que celle qui est en face de toi vaut le coup alors tu abandonnes tes craintes et tu oses...


A ce moment là, tu n'as plus d'âge...




*****************


Le train arrive en sifflant dans la station. Quand elle sort du wagon, il lève les yeux vers elle.


- Tiens, chéri, tu es là ?

- Euh oui, je suis sorti un peu plus tôt alors j'ai juste pris l'escalier et je me suis assis pour t'attendre.

- C'est gentil ça. Comment s'est passé ta journée ? Qu'as-tu fait de spécial ?

- Rien, rien de spécial...


Ils se prennent par la main et se dirigent vers la sortie.

par Roland Ivy publié dans : Histoires comme ça communauté : Au fil des mots
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Mardi 25 mars 2008

A Chris, qui saura bien pourquoi.


 

 

 

C'est arrivé d'un coup. Déjà depuis longtemps, j'avais ralenti le rythme, petit à petit, sans m'en rendre compte. Puis brusquement mes pas se sont arrêtés. Mon coeur et ma tête me disaient qu'il fallait continuer mais mes pieds refusaient de bouger. J'étais planté au beau milieu du chemin, les épaules tombantes et le regard vague.


Alors, j'ai laissé glisser au sol mon sac à dos qui semblait peser des tonnes. Pourtant, je ne me suis pas senti plus léger. Je me suis posé sur une pierre et j'ai contemplé la route.


A gauche, là d'où je venais, il y avait tous les souvenirs de ce que j'avais déjà parcourus, de tous ces gens que j'avais croisés, aimés et haïs. Parfois, ça avait été de grands moments, parfois de sinistres rencontres. Parfois, ça avait été merveilleux, parfois sordide. Parfois... Déjà tout ce chemin parcouru avec ses joies et ses peines. Déjà...


En regardant vers la droite, je savais que le chemin continuait, du moins je savais qu'il y avait encore un chemin jusqu'au prochain virage. Au-delà de ce virage, je ne voyais rien. De toute façon, on ne sait jamais ce qu'il y a après le prochain virage. Peut-être la rencontre de ma vie m'attendait-elle là-bas. Peut-être tout simplement la faucheuse... Chacun doit poursuivre sa route, rien n'est jamais écrit et on ne sait rien de ce qu'on va trouver au prochain carrefour.


Seulement, à cet instant précis, je n'avais aucune envie de me mettre à nouveau debout pour poursuivre. Il s'est mis à pleuvoir à grosses gouttes. Elles tombaient sur moi et sur mon sac resté en plein milieu. Une flaque s'est formée autour de cette île qui contenait toute ma vie. Une île déserte perdue dans la multitude des autres îles. Je voyais passer les autres voyageurs qui arpentaient la route les yeux baissés vers le sol prenant garde à éviter les flaques. Pas un d'entre eux n'a semblé m'apercevoir en passant près de moi. Chacun sa route... Même en couple, même en groupe, on voyage toujours tout seul.


L'averse était maintenant très forte. J'étais trempé jusqu'aux os mais je ne bougeais toujours pas. Personne n'était passé depuis déjà longtemps.


- Tu comptes attendre là encore longtemps ?


Je ne l'avais pas entendu arriver. La voix était douce et posée. Un homme. Vers la cinquantaine sans doute. Je ne me suis pas retourné pour vérifier.


- Belle averse, n'est-ce pas ?

- C'est vrai.

- Et là, au beau milieu de nulle part, sous la pluie, tu t'interroges et tu te demandes ce que tu fous sur ce chemin ?

- C'est à peu près ça.

- Ne tourne pas en rond, c'est tout à fait ça. Il y a un moment que je t'observe. J'ai l'habitude. Tu n'es pas le premier à poser ton cul sur cette pierre et je parierais bien mon chapeau que tu ne seras pas le dernier. Pourtant, tu es celui qui reste le plus longtemps. Surtout avec cette flotte, il y en a plus d'un qui aurait mis les bouts depuis une sâcrée lurette, mon gars. Comment tu t'appelles ?

- Roland, Roland Ivy.

- Ah, c'est toi, le Roland ou plutôt, je devrais dire les Roland...

- Oui, Roland Ivy, c'est moi.

- Pas facile de faire face à sa propre vie quand on en a mille, mon gars. Pas vrai ?

- En fait, je me demande à quoi cela peut bien servir de continuer. La route est longue et semée d'embûches et puis il y a des jours où je la trouve tellement vaine, tellement vide.

- Mais pourquoi tu ne changes pas de route ?

- Celle-là où une autre, ça sera toujours pareil.

- Tu en es déjà là ?

- Oui.

- Alors, il ne te reste plus qu'à emprunter la voie secrète.

- La quoi ?

- Parce que tu t'imagines que tu as tout vu, tout entendu, tout senti au motif que tu flânes en multipliant tes existences, mon pauvre vieux. La voie secrète, c'est le chemin que peu de voyageurs arrivent à trouver. La plupart du temps, ils s'engouffrent sur la route et enfilent les kilomètres sans lever le nez. Ils arrivent alors au bout du chemin et s'étonnent de n'y avoir rien vu. La voie secrète se mérite. Il faut ouvrir l'oeil si tu ne veux pas rater son embranchement.


Sa voix s'est tue et je n'entendais plus que les gouttes qui tombaient. J'ai bien senti qu'il n'était plus là. Alors, je suis resté immobile sous la pluie. Et les nuages se sont écartés dans mon dos. Le soleil a percé développant mon ombre jusqu'à mon sac au milieu de la route. La pluie continuait à tomber en gouttes plus molles. J'ai relevé la tête. Dans le lointain, il y avait un arc-en-ciel qui se déployait. Au pied de l'arc-en-ciel, juste après le virage, il y avait un petit sentier qui se perdait dans la forêt.


D'un bond, j'ai attrapé mon sac et j'ai repris ma route.

par Roland Ivy publié dans : Histoires comme ça communauté : Au fil des mots
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