Définitivement, une seule vie, ça n’est pas assez. Alors, j’ai décidé que j’en aurai davantage, beaucoup, au moins mille. Ce sont ces vies rêvées, imaginées, fantasmées que je vous présente dans ces pages.

Certaines sont plus longues que d’autres ; je les ai rangées dans des tiroirs spéciaux. C’est le cas pour " Volutes " et pour " Modèle vivant ".

Quand on a mille vies, il est normal qu’on en profite pour revisiter l’histoire. C’est ce que je fais dans " Fri(c)tions historiques ".

Tout le reste est rangé dans " Humeurs " ou "Histoires comme ça", tout simplement parce que je n’ai pas trouvé mieux que ces titres.

Bonnes Lectures

Roland 

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Lundi 10 décembre 2007
Vous êtes plusieurs à m'avoir demandé de revoir mon texte Volutes. C'est désormais chose faite. J'ai ajouté quelques modifications dont j'espère qu'elles donneront de la fluidité et rendront la lecture plus facile.
Amitiés à tous.
Roland
 
par Roland Ivy publié dans : Volutes communauté : Au fil des mots
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Vendredi 7 décembre 2007
-Comme je pars en week-end, je vous mets une longue histoire en trois parties que je poste dans l'ordre qui aidera à la lecture. A bientôt.
Roland


- Est-ce que je peux fumer ?

 

Un signe de tête de ma part et je m'étends au dessus de la table pour lui faire glisser le cendrier. Pendant ce temps, elle ramasse son sac à main d'où elle extrait une pochette en cuir et une longue boîte d'allumettes. Elle fouille dans la poche de son imperméable et pose sur la table un drôle d'objet métallique qui ressemble à un masque de hibou. Lentement, elle ouvre son étui de cuir d'où dépassent trois énormes cigares.

- Vous en voulez un ?
- Non, je vous remercie, j'ai cessé de fumer depuis deux ans.
- C'est une sage décision. Mais le cigare est tellement différent, une véritable passion.

 

Fasciné, je la regarde palper de ses doigts délicats, dont les ongles sont vernis d'un rouge profond, le corps de son cigare.

- C'est un puro, un havane si vous préférez. Nous les faisons directement venir de Cuba.

 

Sans l'avoir allumé, elle en aspire deux ou trois longues bouffées et semble déjà en savourer les délices. Elle saisit l'objet métallique qu'elle ajuste sur l'extrémité de son cigare et la sectionne d'un geste sec. Elle sort ensuite une longue allumette. Elle passe la flamme le long du corps de son havane avant d'en allumer l'extrémité tout en procédant à quelques petites aspirations suivies d'une longue bouffée. Elle rejète la tête en arrière et souffle une épaisse fumée bleue vers le plafond. Les yeux fermés, elle commence son récit.

- C'est mon père qui m'a initiée. Depuis ma plus tendre enfance, je l'ai toujours vu terminer sa journée par un cigare qu'il fumait après le repas du soir, confortablement installé dans la bibliothèque qui lui servait de bureau à la maison. Ma mère détestait cette odeur. Mes soeurs aussi. Mais moi, j'adorais les arômes particuliers des volutes de fumée qui se répandaient dans la pièce. Chaque soir, je m'asseyais à ses pieds pour lire un peu avant d'aller me coucher. Il m'a offert mon premier panatella quand j'avais à peine douze ans. Ma mère regardait cette extravagance d'un oeil sombre mais elle n'a jamais fait la moindre remarque. Peu à peu, je suis passée à des cigares plus importants, plus corsés dont j'apprenais progressivement les caratéristiques. Vous voyez ce que je veux dire ?
- Oui ,bien sûr. C'est un peu... surprenant mais je vous suis.
- Une fois par mois, mon père m'emmenait à son club d'amateurs situé dans un immeuble cossu du XVIème arrondissement. Je ne me mêlais pas des conversations qui tournaient autour de la politique et des cours de la bourse. J'observais en silence en respirant les odeurs et en savourant un double corona dans mon coin sans que jamais personne ne semble se préoccuper de ma présence. C'est là que j'ai fait la connaissance de Jacques. Il avait à peine vingt ans et paraissait aussi à l'aise dans ce club qu'un caniche au milieu d'une meute de loups. Il s'est approché de moi, s'est présenté et m'a demandé ce qu'une jeune demoiselle pouvait bien faire de ce lieu où il n'y avait que des hommes d'un âge plutôt avancé par rapport à celui que devaient avoir mes camarades. J'ai commencé par lui répondre que la valeur n'attendait pas le nombre des années mais très vite, je lui ai raconté ma passion pour les cigares. Nous avons passé la soirée ensemble à discuter de nos vies qui commençaient, de nos projets. Les siens promettaient. Il venait juste de finir HEC et avait proposé ses services à un grand groupe bancaire américain. Le lendemain, il devait prendre l'avion pour New-York. Et puis nous avons parlé sans fin de notre passion commune pour les cigares. Il semblait aussi accroché que moi mais ses moyens ne lui permettaient pas véritablement d'assouvir ses envies. 

Elle tire deux longues bouffées et regardant le plafond. J'attends qu'elle reprenne dans le silence.

- Vers minuit, j'eus envie de partir. Mais mon père qui venait d'allumer un Davidoff m'a demandé d'attendre un peu. Jacques a proposé de me raccompagner. Mon père a accepté. Et nous nous sommes retrouvés sur le boulevard périphérique dans sa Fiat 500 qui faisait un boucan d'enfer. Arrivés à la Porte Dorée, je lui ai annoncé la sortie. Mais plutôt que de le mener vers la Nation, je l'ai engagé à prendre la direction du bois de Vincennes. C'est derrière l'institut national des sports que nous avons fait l'amour. Nous nous sommes chacun offerts moi mes seize ans et lui son inexpérience. Je ne garde pas un souvenir impérissable de ce moment. Mais nous étions jeunes. La vie était devant nous. Nous la découvrions, exaltés et déçus à la fois. Nous étions certains des promesses qu'elle allait tenir pour nous.


par Roland Ivy publié dans : Volutes communauté : Au fil des mots
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Vendredi 7 décembre 2007

Depuis quelques minutes, elle a laissé son cigare se consumer seul. Je regarde le bout de cendres grises qui va tomber sur la table quand elle tapote légèrement son cigare au-dessus du cendrier. Il y a à peine un petit point incandescent à l'extrémité qu'elle ravive rapidement en quelques aspirations. Elle contemple quelques instants ce lumignon revigoré. Elle porte son cigare à la bouche et son visage s'illumine de plaisir quand la fumée sort de sa bouche.


- Je ne l'ai revu que sept ans plus tard. J'avais terminé mes études – je suis chimiste - et j'avais été invitée à une fête organisée par une de mes camarades de promotion. Quand il m'est apparu, je l'ai reconnu tout de suite. Son allure avait changé mais pas son regard. Il portait de riches vêtements qui témoignaient de son indéniable réussite professionnelle. Il avait fait fortune en Amérique au cours de ces années passées en tant que trader. Il me raconta qu'il était rentré à Paris depuis trois mois. Il venait de créer une entreprise de conseil financier qui démarrait très fort. Il écarta le revers de sa veste. De la poche intérieure dépassait un étui de cuir. « Seriez-vous intéressé par la dégustation d'un Romeo y Julieta ? » me demanda-t-il ? Je l'ai pris par la main à la recherche d'un coin tranquille. 

Elle fait une pause dans son récit pendant qu'elle se plonge dans la dégustation de son cigare. Sa jubilation, proche de l'extase est telle que je ne l'ose pas l'interrompre pour lui demander de reprendre son histoire.


- Je pense que vous avez compris que nous sommes sortis ensemble et que très vite nous avons décidé de nous marier. Nous menions grand train. Tout nous réussisait. L'argent arrivait à flots, nous dînions dans les meilleurs restaurants, nous nous habillions chez les couturiers les plus chics. Nous voyagions toujours en classe affaires et passions nos vacances dans les palaces. Nous avons beaucoup voyagé. Nous sommes allés dans tous les pays où sont produits les meilleurs cigares : en Indonésie et au Cameroun mais surtout en Amérique du Sud, au Honduras, au Brésil, au Nicaragua et bien sûr à Cuba. De nos voyages nous avons ramené des pièces extraordinaires. Notre cave personnelle compte plus de mille exemplaires. 

J'essaie d'imaginer cette vie tellement différente de la mienne. Mentalement, je suis leurs périples à travers le monde. Je vois la carte se zébrer de flêches dans toutes les directions.

- Notre vie a toujours été trépidante et formidable mais c'est surtout dans notre appartement près de Louvre que nous prenions le plus de plaisir. Chaque soir, nous nous intallions dans la pièce que nous avions aménagée à cet effet. Dans le silence le plus absolu, enfoncés chacun dans l'un des deux fauteuils anglais que nous avions installés l'un en face de l'autre nous savourions un cigare de notre réserve. Je crois qu'il s'agit là des meilleurs moments de nos vies. Pas un mot ne venait troubler notre dégustation qui agissait comme les préliminaires subtils à nos ébats qui suivaient lorsque l'un ou l'autre se levait, tendait la main à celui qui était resté assis et le conduisait doucement vers la chambre.
 

Elle a les yeux rivés dans les miens alors qu'elle raconte sa vie. Je n'y vois aucune gène lorsque la goumandise s'y allume à chaque bouffée qu'elle tire de son cigare. Il me semble qu'elle partage son plaisir avec moi et que je goûte, à ce moment précis, les délices qui sont les siens.

par Roland Ivy publié dans : Volutes communauté : Au fil des mots
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Vendredi 7 décembre 2007

- Pendant plus de quinze ans nous avons menés cette vie insouciante et magnifique. Bien que nous n'ayions jamais pris la moindre contraception, jamais je ne suis tombée enceinte. C'est, je crois, par cette triste réalité que la vie a commencé à nous rappeler que tout n'est pas que plaisir. Jamais nous ne nous sommes accrochés à ce sujet. Pour autant, à lui comme à moi, ce bébé qui n'est jamais venu nous a manqué. Notre bonheur était incomplet. Vous connaissez Let it bleed ?
- Let it be ? Des Beatles ?
- Non Let it Bleed, des Stones. C'est un album dans lequel il y a une chanson qui dit : "You can't always get what you want". 
- A oui. Ca me revient.
- Et bien c'est exactement ce que j'ai commencé à ressentir à cette époque. Avec le mini crac boursier qui a suivi le 11 septembre, les affaires se sont faites moins florissantes. Nous n'avons pas été ruinés mais il nous a fallu nous montrer plus raisonnables. En soit, les choses n'étaient pas si graves, mais c'était une nouvelle pierre dans notre jardin. Nous sommes moins souvent sortis, nous avons espacé nos voyages. Heureusement nous avions toujours les moyens de satisfaire notre passion commune et nous continuions à nous faire expédier des cigares des meilleurs crus.
 

Elle vient juste de grimacer à la dernière bouffée, comme si, dans la progression de sa longue dégustation, elle venait d'arriver à une partie plus âcre et moins agréable.


- Il y a un peu plus d'un an, la maladie lui est tombée dessus. On a toujours l'impression que c'est une injustice mais il l'a, quant à lui, vécu comme comme une suite logique aux ennuis qui s'étaient peu à peu insinués dans notre vie. Les traitements l'ont amoindri et les pronostics n'étaient pas bons. Il a décliné inexorablement ne supportant sa douleur que lors de nos séances du soir. Il ne s'est jamais plaint. 

Il y a des larmes dans ses yeux comme si la fumée qui a désormais envahi toute la pièce la dérangeait. Le néon au dessus d'elle lui donne une étrange allure. Elle semble avoir perdu de sa superbe. Je ne sais pas quoi dire.


- Ce matin, j'ai pris une grave décision. Il fallait en finir. J'ai rapporté quelques grains de cyanure de mon travail, je les ai insérés dans le corps du cigare que je lui ai tendu ce soir après le repas. Il a fait mine de ne pas en remarquer l'odeur lorsqu'il a humé son Pléïade, sa marque préférée. Lentement, il a pris une allumette. En me regardant, il a murmuré « Je t'aime » puis il a aspiré. Il a eu un léger spasme. C'était fini. J'ai éteint la lumière et je l'ai laissé dans son fauteuil. C'est là que vous le trouverez, Inspecteur, comme s'il était endormi. Je vous donne les clés. Je ne tiens pas à y retrouner. 

Ses larmes coulent le long de sa joue. Elle écrase rageusement ce qui reste de son cigare pendant que je me lève pour appeler le Commissaire.

par Roland Ivy publié dans : Volutes communauté : Au fil des mots
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