Définitivement, une seule vie, ça n’est pas assez. Alors, j’ai décidé que j’en aurai davantage, beaucoup, au moins mille. Ce sont ces vies rêvées, imaginées, fantasmées que je vous présente dans ces pages.

Certaines sont plus longues que d’autres ; je les ai rangées dans des tiroirs spéciaux. C’est le cas pour " Volutes " et pour " Modèle vivant ".

Quand on a mille vies, il est normal qu’on en profite pour revisiter l’histoire. C’est ce que je fais dans " Fri(c)tions historiques ".

Tout le reste est rangé dans " Humeurs " ou "Histoires comme ça", tout simplement parce que je n’ai pas trouvé mieux que ces titres.

Bonnes Lectures

Roland 

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Jeudi 3 avril 2008
 

 

 

- Ah Père François, c'est vous. Bonjour. Entrez donc.

- Bonjour, Roland, bonjour. La petite est-elle prête ?

- Presque. Elle est déjà habillée. On lui a mis la robe que les gens de la Maison du Roi ont déposée hier. Sa mère est juste en train de la coiffer.

- Qu'elles se dépêchent, Roland. Le carrosse va bientôt arriver. C'est un grand jour pour notre paroisse, mon fils. Il ne s'agirait pas d'être en retard.

- Je vais les prévenir. Voulez-vous boire quelque chose en attendant ?

- Ma foi, pourquoi pas ? Mais vite.

- Servez-vous alors. Il y a des gobelets sur la table ; le cruchon contient du vin nouveau.

 

Lorsque je suis arrivé dans la chambre, j'ai eu de la peine à reconnaître ma petite Charlotte. Toute de blanc vêtue, elle semblait un ange dans sa robe de dentelle. Ses longs cheveux d'or avaient été tressés et Marie avait inséré des boutons de roses dans les plis des nattes remontées en couronne autour de la tête. Toutes les deux me souriaient lorsque nous avons entendu les chevaux qui arrivaient devant la maison.

 

- Roland, dépêchez-vous. Ils sont là.

- Nous arrivons, Père François.

 

Dans le carrosse, nous observions la foule qui s'était massée tout le long de la Côte des Bruyères. Les gens nous acclamaient, ils semblaient heureux de nous voir passer. Notre curé rayonnait.

 

- Quelle journée pour Meudon ! Quelle chance pour la paroisse de Bellevue ! Avoir été désignés par Monseigneur l'Evêque. C'est le plus beau jour de ma vie. Charlotte, je n'aurais jamais imaginé que je te doive un tel honneur le jour où je t'ai baptisée. Merci, ma petite, merci. Et merci à vous deux, Roland et Marie.

 

Nous étions tous les trois silencieux et plutôt impressionnés par ce qui nous arrivait. Parvenus au bord de la Seine, la foule était très nombreuse. Les cavaliers qui nous précédaient criaient en direction des badauds qui cherchaient à voir quels étaient les passagers de ce carrosse si pressé.

 

- Place ! Place ! Écartez-vous ! Place !

 

Presque sans ralentir, le carrosse s'est engouffré dans le parc du château de Saint Cloud et les grilles se sont refermées derrière nous. Nous nous sommes retrouvés à cheminer seuls sur les allées de sable sous les arbres taillés. Le silence qui contrastait avec la cohue de la rue était très étonnant. Puis, le carrosse s'est arrêté sur l'esplanade derrière le château. Le Père François en est sorti et a entraîné Charlotte avec lui.

 

- Je vous la ramène quand c'est terminé. Dieu vous bénisse, mes enfants.

 

Nous l'avons vu jouer des coudes pour se faire un chemin vers une estrade qui avait été dressée. Puis, ils ont disparu dans la foule des nobles personnes qui se pressaient autour de l'estrade.

 

Ce n'est qu'après quelques minutes que nous les avons vu surgir sur l'estrade où le Roi et sa suite attendaient. Le Roi semblait impatient, il arpentait l'estrade de long en large.

 

- Tout notre peuple aura pu l'admirer avant nous. Allons donc à sa rencontre.

- Voyons Majesté. C'est à la girafe d'être conduite au Roi, et non pas au souverain de se précipiter comme le vulgaire au devant du cadeau qu'on lui fait.

- C'est vrai, Sire. Le pacha d'Égypte vous a fait don de cet animal pour enrichir le zoo royal du Jardin des Plantes l'an dernier. Nous lui avons fait traverser les mers et venir à pied depuis Marseille. Elle est désormais pratiquement arrivée jusqu'à votre personne. C'est une question de minutes maintenant.

- Et bien qu'on nous serve des rafraîchissements. Nous n'en pouvons plus d'attendre.

 

C'est à ce moment là qu'elle est arrivée. D'abord, il y a eu comme une clameur, un flottement dans la foule massée à l'entrée principale du parc. Puis, on a pu deviner sa tête qui émergeait. Enfin, on a tous pu la voir remonter l'allée principale. Elle semblait immense accompagnée de chaque côté par deux personnes. Un vieil homme tout voûté marchait à sa droite. Ses pas étaient difficiles. Tous les regards se portaient sur l'homme à la peau sombre qui avançait de l'autre côté de la girafe en la tenant par une laisse.

 

- Majesté, l'animal va vous être présenté par Monsieur Geoffroy Saint Hilaire, c'est le directeur du Jardin des Plantes.

- Très bien, très bien. Mais pourquoi marche-t-il avec tant de difficultés ?

- Monsieur Saint Hilaire souffre de rhumatismes, Majesté. Il a tenu à se charger lui-même de la translation de l'animal avec lequel il a réalisé le voyage depuis la ville d'Alexandrie en Égypte.

- Bon. Pourvu qu'il ne traîne pas en route. Il me tarde de la voir de près.

 

Durant la longue procession depuis la porte d'honneur du parc jusqu'à l'estrade où se tenait le Roi, nous avons tous pu observer la girafe et son étrange guide. Sa peau jaune , toute tachée de brun, était en partie recouverte d'une longue robe ridicule dans laquelle elle se prenait les pattes.

 

- Majesté. J'ai l'honneur de vous amener ce jour un présent du Sultan d'Égypte Méhémet-Ali. Ce noble animal est une girafe. Elle a été baptisée Zarafa ce qui, en langue arabe, signifie charmante. Elle a fait toute la route depuis Marseille où nous l'avions fait venir par bateau spécial. Nous avions aménagé un trou dans le pont supérieur pour que son cou puisse en sortir. Elle est accompagnée de son gardien nubien, Atir. L'un et l'autre vous présentent tous leurs hommages...

 

Le Roi n'écoutait pas le long discours du vieux savant. Il n'avait d'yeux que pour la girafe dont le cou se balançait de droite à gauche. Quand les applaudissements ponctuant la fin du discours l'ont sorti de sa rêverie, Charles X s'est avancé vers Zarafa.

 

- Qu'est-ce qu'elle mange ?

- Elle est herbivore, Majesté. Si vous voulez lui faire goûter quelques fleurs. La demoiselle que voilà va vous les apporter.

 

Poussée en avant par le Père François, notre petite Charlotte s'est approchée. Elle portait un panier rempli de pétales de roses. Le roi de France y plongea une main tremblante qu'il tendit ensuite pleine de fleurs vers sa girafe.

par Roland Ivy publié dans : F(r)ictions historiques communauté : Au fil des mots
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Jeudi 10 janvier 2008

 

- Tiens, salut, ça va ? Mais qu’est-ce qui t’est arrivé ? Pourquoi portes-tu une minerve ?
- C’est rien. J’ai juste eu un petit accident en rentrant et j’ai mal au cou.
- Rien de grave, j’espère ?
- Non, non. Je te remercie.
- Tu as vu Jésus ?
- Non, pas encore. Je le cherchais pour l’embrasser.
- Alors tu n’es pas au courant ?
- …
- Il nous a raconté ses vacances ce matin dans la navette.
- Et alors ?
- Il a passé ses congés sur une petite planète du secteur 3. La Terre, je crois qu’elle s’appelle. Tu connais Jésus ? Il faut toujours qu’il fasse le rigolo. Déjà au bahut, alors t’imagines en vacances…
- Tu as raison.
- Rien que pour son arrivée, il a eu problème avec le pilote automatique de son vaisseau. En entrant dans l’atmosphère, ça a fait une grande traînée lumineuse, genre météore qui tombe. T’imagines le feu d’artifice ?
- Oui, oui…
- Alors jésus se cogne un atterrissage de fortune dans un bled nommé Bethléem. Pas une chambre de libre. Il a été obligé de passer la nuit dans une étable avec un couple de passage. Des gens très sympas, un charpentier et sa femme venus dans le coin pour une histoire de recensement et avec qui il a passé la première partie de ses vacances.
- Et après ?
- Des types avaient vu son astronef qui s’était mis en torche. Alors, ils sont venus voir ce qui se passait. Arrivés à l’étable, ils trouvent notre jésus, roupillant comme un sonneur entre un bœuf et un âne. Ils lui ont filé des tas de cadeaux et après ils ont fait une grande fête en se partageant un gâteau aux amandes. Mais je n’ai rien compris à cette histoire de galette.
- Et après ?
- Après, Jésus a fait un long trekking dans le désert, il est allé se baigner dans un fleuve qui s’appelle le Jourdain et il a même fait du ski nautique sur un lac. Il paraît que sa ceinture antigravitationnelle a fait un effet sensationnel.
- Et ensuite ?
- Il a rencontré une douzaine de types qui zonaient dans le coin et ils ont fait les 400 coups ensemble. Ils ont même été invités à une noce au cours de laquelle Jésus a fait son numéro de magicien en transformant de l’eau en vin.
- Et après ?
- Petit à petit, Jésus a commencé à devenir célèbre et ses potes l’ont convaincu d’aller se produire à la capitale Jérusalem. Ca faisait un drôle de chemin. A la fin Jésus était crevé, alors il a fini la route sur un âne. Mais il faisait une chaleur d’enfer et les gens qui l’ont vu passer tout transpirant ont ramassé des rameaux d’olivier pour l’éventer sur son passage.
- Et après ?
- Je crois qu’il a eu des embrouilles avec les stars locales qui avaient sans doute peur que Jésus leur pique leur job. En tout cas, il avait du succès auprès des filles. Un jour, il y en a une qui lui renversé son parfum sur la tête pendant que d’autres embrassaient ses pieds sur son passage.
- Et alors ?
- Et bien comme on approchait de la fin des vacances, Jésus a organisé un banquet avec ses copains. Une super fête. T’imagines la Cène ?
- Pas trop, non.
- Bon, c’est pas grave. Après le repas, il y a eu des types qui trouvaient qu’il y avait trop de bruit et qui ont appelé les flics pour arrêter jésus.
- Alors ?
- Jésus a dû se sauver et montant au sommet d’une grande colline. Là, il a failli se faire très mal.
- Pourquoi ?
- En sautant de l’autre côté de la colline, Jésus n’avait pas remarqué qu’il y avait une espèce de décharge avec des pieux et des rouleaux de fils de fer barbelé qui traînaient. Jésus s’est embroché là-dedans. Tu verrais les blessures qu’il s’est fait aux mains, aux pieds, sur la tête et le long du corps. Sévère…
- Et après ?
- Et bien, Jésus a récupéré son vaisseau qu’il avait réparé depuis et il est rentré. Quelle aventure, hein ?
– Ouais, ouais…
- Dis donc. Tu m’as l’air bien sceptique. Tu n’y crois pas, toi, à ce qu’il nous a raconté ?
- Ce que j’en dis, moi…dit Judas.

par Roland Ivy publié dans : F(r)ictions historiques communauté : L'écriture dans tous ses états
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Mercredi 9 janvier 2008

undefinedLa pente est sévère. Les bretelles de mon sac à dos me cisaillent les épaules. Chaque pas est une souffrance. A mi-chemin du raidillon, je décide de faire une pause. Je tourne sur moi-même et je découvre la vallée des Laumes qui s’étend à mes pieds. Je ne m’attarde pas sur Vennarey et porte mon regard sur la grappe de collines teintées d’une couleur foncée, presque noire, à cause de l’orage qui approche. Mon cœur bat à tout rompre. Pourtant, je reprends ma lente et douloureuse ascension vers Alise-Sainte-Reine. La buraliste m’avait pourtant prévenu : " La montée sur Alésia, ça se mérite... Bon courage à vous ".  Je l’ai à peine remerciée en empochant ma monnaie et mon paquet de bonbons. Pour l’heure, tout mon corps est en douleur.

 

Le plateau est étonnamment dégagé. Passé le bourg qui a vu naître le Chanoine Kir, on arrive sur un vaste espace où sont encore visibles les vestiges de la ville gallo-romaine qui s’est édifiée sur le site. Il faut encore monter sur quelques hectomètres pour accéder à la statue de Vercingétorix. Il est tel qu’on nous a toujours dit à l'école : grand, fier, moustachu et chevelu. Son regard altier tourné à l’opposé de l’endroit où campait César. Ses mains sont posées sur ses armes. Mais ce visage n’est pas le sien. L’artiste l’a façonné en prenant modèle sur Napoléon III qui avait ordonné l’édification du monument. Malgré tout, du haut de ses sept mètres, juché sur son piédestal, Vercingétorix est véritablement imposant. Je l’observe depuis déjà de longues minutes mais mon cœur n’a toujours pas repris son rythme normal. Je le sens dans ma poitrine bien sur, mais surtout dans ma tête où les pulsations résonnent de plus en plus fort.

 

D’un coup, le vent se lève. D’énormes nuages menaçants s’amassent sur le plateau. Il faut partir rapidement. Je cours chercher refuge en plongeant vers le village. Des branches fouettent mon visage quand je rentre dans le sous-bois. Mes pieds glissent sur les cailloux de l’étroit sentier qui mène au théâtre de Roches où je pense m’abriter. Soudain, la foudre tombe sur l’arbre contre lequel je m’appuyais il y a un instant dans l’espoir de ralentir ma course. Le vacarme est assourdissant. Je bute contre une racine. Je tombe. J’entends mon épaule craquer en heurtant un rocher. La douleur est insoutenable. Je hurle. Je hurle et je sombre.

 

************

 

Un hennissement me tire du sommeil. Je repousse ma cape dans laquelle je m’étais enveloppé pour la nuit et me dirige vers le feu que Hervélix a maintenu allumé tout au long de sa garde. J’ai faim mais il ne reste presque plus rien. Je me contente de boire un peu et cherche à tromper mon estomac en croquant quelques herbes. Mes membres sont douloureux. C’est la bataille que nous avons menée hier. Cela fait une lune et demie que César nous a piégés sur cette hauteur. Nos réserves sont pratiquement épuisées mais nous tenons. Les secours que Vercingétorix a envoyé chercher dans toute la Gaule seront bientôt là. Vercassivellaunos est enfin arrivé. Mais césar n’a pas perdu son temps. Au début, il nous a encerclés en créant autour de nous une énorme barrière près de laquelle il a fait disposer des pièges rendant notre sortie impossible. Ensuite, pour se prémunir de l’armée de secours, il a fait construire une deuxième barrière encerclant la première à plusieurs milliers de pas. Ses hommes ont travaillé jour et nuit pendant que nous attendions, faits comme des rats. Quand les vivres ont commencé à manquer Vercingétorix a voulu faire sortir les femmes et les enfants qui étaient avec nous. Ce chien de César les a renvoyés. Si jamais j’ai la chance de m’approcher de lui pendant la bataille, je le transpercerai de mon glaive. J’en fais le serment.

 

Ma lame est encore toute rouge du sang des Romains que j’ai tués hier. Je la jette au feu pour la nettoyer. Quand la flamme l’aura rendue blanche je la martèlerai à nouveau et la plongerai dans l’eau. Ensuite je l'aiguiserai contre une pierre. Elle sera effilée comme un rasoir.

 

 

- Et bien, Mariamix, mon frère, tu me sembles bien pensif ce matin.

 

 

Je n’ai pas vu Vercingétorix venir vers moi. Je le serre contre ma poitrine et baisse la tête quand il relâche son étreinte. Nous avons grandi ensemble. Ma mère étant morte en me mettant au monde, je fus confié à la sienne qui nous éleva comme frères. Nous avons appris à marcher en nous tenant l’un sur l’autre, nous avons appris à nous battre en nous affrontant, nous avons appris à être des hommes en nous épaulant mutuellement. Pourtant, maintenant, il est notre chef et je lui dois obéissance. Quand son propre père fut assassiné par son oncle, il a pris la tête du peuple des Arvernes. C’est sous son impulsion que les tribus gauloises se sont réunies suite au concile des druides à la forêt des Carnutes. Enfin, c’est lui que nous avons choisi pour chef à Bibracte au cours de l’hiver dernier. Je ne comprends pas toujours toutes ses décisions mais il y a autour de lui comme une clarté. Il donne l’impression de comprendre tout ce que nous ne comprenons pas. Depuis les premières invasions romaines, c’est la première fois que l’assaillant est bousculé. J’ai été avec lui tout au long de son parcours et je le suivrai jusqu’à ma mort.

 

 

- Je réfléchissais en effet, Vercingétorix. Je réfléchissais à tout ce chemin que nous avons parcouru ensemble.
- Et tu te demandais comment il se faisait que je nous aie tous embourbés dans cette souricière ?
- Ca n’est pas vraiment ça. Je pensais à toutes ces batailles, à tous ces morts parmi nos amis et même chez les Romains. L’affrontement d’hier a véritablement été terrible. J’ai presque cru un instant que nous allions percer les fortifications et rejoindre l’armée de secours.
- Je l’ai cru aussi. Si nous l’avions fait, César serait déjà en déroute. Il s’en est fallu d’un rien…
- Mais nous tenterons notre chance à nouveau. Ils nous ont contenus par deux fois, la prochaine sera la bonne. César sera défait. La Gaule ne sera jamais romaine.
- Puissent les Dieux t’entendre et t’exaucer, mon frère.

 

 

Sur ces mots, il tourne les talons et va s’enquérir de la survie des quelques guerriers blessés que nous avons réussi à ramener jusqu'au camp. C’est la première fois que je sens du doute dans la voix de mon ami de toujours. Cette sensation me trouble mais j’imagine que je le perçois ainsi à cause de la faim qui me tenaille et des images de la bataille d’hier.

 

************

 

Il fait nuit lorsque je reprends connaissance. Je suis étendu sur le dos. J’ai perdu mon sac dans la chute. C’est la pluie qui m’a réveillé. Je suis complètement trempé et j’ai froid. J’essaie de me relever mais la douleur de mon épaule m’empêche de bouger. Au moins mon cœur est-il plus calme mais ma tête est toujours aussi lourde. Qu’est-ce donc que ces visions qui m’ont assailli tout à l’heure ? Quel est donc ce rêve que je viens de faire ? Qu’est-ce qui m’arrive ? La fièvre me reprend et je sombre à nouveau.

 

************

 

 

- Aux armes !

 

 

Les Romains nous attaquent pour la troisième fois. Je sens un goût de fer et de sang monter dans ma bouche. L’ultime bataille. Celle où tout se joue. Si nous réussissons à repousser les Romains et à établir la jonction avec l’armée de secours, tous nos efforts n’auront pas été vains. Il me semble qu’aujourd’hui est un jour où tout est possible. C’est la fin de l’été, le temps des récoltes. En nous affamant, César n’aura fait qu’attiser notre ardeur au combat.

 

Je me place à la droite de Vercingétorix. Je suis prêt à faire un rempart de mon corps si, par aventure dans la bataille, une lance ou une flèche risquait de le toucher. Tous les soldats romains seront sur lui. Celui qui tuera ou capturera Vercingétorix sera couvert d’or. D’ailleurs il le sait. Dans la bataille, de sa haute taille, il domine tout et ne se cache pas.

 

Comme à son habitude, il s’est totalement rasé le visage. Contrairement à nous tous qui portons moustache, il est parfaitement glabre ce qui lui donne l’air d’avoir dix ans de moins que moi. Son visage est clair, lumineux à nouveau. Disparu le doute que je croyais percevoir ce matin. Vercingétorix nous conduira jusqu’à la victoire. Cette fois j’en suis certain.

 

Tout la journée dure la terrible bataille. La victoire semble hésiter à choisir son camp. Nous croyons cent fois enfoncer les lignes romaines, cent fois ils nous repoussent. Nous pensons cent fois fléchir sous les coups, cent fois nous redressons la tête. N’y tenant plus, Vercingétorix décide de lancer toutes nos forces dans une sortie. La masse de nos troupes galvanisées par leur chef se rue sur une cohorte de légionnaires qui est laminée en quelques instants. Emportée par l’élan, nous dévalons la pente et nous retrouvons tous au fond d’une combe. C’est cet instant que César attendait. Du haut des collines qui nous entourent, des milliers d’archers se mettent en action. Nos camarades tombent tout autour de nous sous la pluie de flèches. C’est la déroute. Nous fuyons vers notre camp. Dans notre course, un pilum me frappe à l’épaule m’arrachant un cri de douleur. La nuit se fait autour de moi.

 

************

 

 

- Et bien, mon bon monsieur, on peut dire que vous l’avez échappé belle. Vous avez fait une sacrée chute et vous avez perdu beaucoup de sang.
- Qu’est devenu Vercingétorix ?
- Mais il est là-haut , sur la colline. Ce n’est pas la peine de vous agiter. J'ai fait appeler les secours. Les pompiers ne vont plus tarder.

 

 

Je ferme les yeux. Je ne suis plus avec lui.

 

************

 

C’est Vercingétorix qui m’a tiré de ma torpeur. Il me passait un linge sur le visage. La fraîcheur de l’eau m’a réveillé.

 

- Alors, chef, quelles sont les nouvelles ?
- Elles ne sont pas bonnes, mon frère. Pas bonnes du tout.
- Nos pertes ?
- Moins d’un de nos hommes sur dix est revenu après la dernière charge.
- Des blessés ?
- La moitié de ceux qui sont là.
- ….
- Et… Je te dois la vérité. Il semble que le druide ne puisse rien faire pour toi, mon frère… Je…
- Ne t’inquiète pas pour moi. Ca devait arriver un jour. Mais toi, comment vas-tu ?
- Je suis indemne, Mariamix. A peine quelques égratignures. Il faut que tout cela cesse. Mon frère, je te le dis à toi qui es mon plus fidèle ami. Demain, je vais me rendre à César. Qu’il prenne ma vie s’il la veut. Avec un peu de chance il saura conduire notre peuple dans la paix. Qui sait ?
- Je ne sais quoi te dire mon frère. Peut-être as-tu raison comme toujours.
-Je ne sais pas. Je ne sais plus...

Mais déjà, sa voix se trouble. Une étrange obscurité semble entourer son doux visage. A cet instant, moi, Mariamix, sur les collines d’Alésia, dans les bras de mon ami de toujours Vercingétorix, mon frère qui m’a conduit jusqu'ici, je rends mon âme aux esprits .

 

 

par Roland Ivy publié dans : F(r)ictions historiques communauté : Nouvelles d'ici et d'ailleurs
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Samedi 29 décembre 2007

C'est à l'occasion d'un simple trek sur le Mont Sinaï qu'une des plus étonnante découverte de ce début de siècle a été réalisée. Elle vient juste d'être rendue publique suite aux recherches et vérifications effectuées, dans le plus grand secret, par une équipe internationale d'archéologues, de théologiens et de spécialistes des langues anciennes.

A en croire la très sérieuse revue scientifique The Lancet, il a été découvert une grotte contenant des fragments de pierre sur lesquels sont gravés des textes en araméen. Ces derniers pourraient être attribués à Moïse et constitueraient des documents de travail à la rédaction définitive du Pentateuque, les cinq premiers livres de la Bible. Nous publions ci-dessous, les premiers des textes qui ont été dévoilés lors d'une conférence de presse qui s'est tenue jeudi dernier à Jérusalem.

Livre I – La genèse – Episode le Jardin d'Eden (Projet)

Etat de lieux (Résumé synthétique des épisodes précédents) : Le monde a été créé. Dieu l'a peuplé à sa convenance et a finalement modelé l'homme à Son image. Considérant qu'une compagne lui était nécessaire, Il s'est servi d'une côte de ce premier pour créer la femme. Ensuite, Il a placé Adam et Eve dans le jardin d'Eden les engageant à profiter pleinement de tout ce qu'Il mettait à leur disposition. Pour autant, afin de tester leur libre arbitre et leur capacité à Lui obéir sans réfléchir, Il leur a interdit de goûter au fruit de l'arbre de la connaissance.

Scénario 1 :

Adam et Eve obéissent aveuglément à cet interdit et jouissent paisiblement jusqu'à la fin des temps des bienfaits du jardin d'Eden. Les humains qu'ils engendrent croissent et se multiplient de manière exponentielle dans la joie et la paix.

Point positif :

Dieu se félicite de la perfection de son travail et pourvoit sans compter au développement de cette humanité.

Point négatif :

Outre l'ennui que génère chez Yahvé sa création, les coûts d'entretien qu'Il doit supporter sont exorbitants.

Conclusion :

Ne pas développer ce modèle. Le conserver toutefois comme récompense suprême promise/accordée (à définir) pour les meilleurs éléments de l'humanité (critères de sélection à élaborer dans les livres suivants)

Scénario 2 :

Eve obéit strictement à l'interdiction divine mais Adam croque le fruit défendu. Dieu, très en colère, les chasse du Jardin d'Eden. L'homme est condamné à faire deux journées dans l'une. Après avoir marné toute la journée pour gagner (petitement) de quoi nourrir sa famille, il devra, une fois rentré chez lui, s'occuper de la maison, faire la cuisine, torcher les gosses. Et les soirs où Eve caressera l'espoir de prendre un peu de bon temps sous la couette, Adam devra s'exécuter même quand il aura mal à la tête. Ses douleurs seront atroces au moment de l'accouplement.

Point positif :

Ce modèle de fonctionnement est beaucoup plus facile à équilibrer sur le plan économique. La moitié de l'humanité étant au service de l'autre, les coûts pour le Créateur sont minimes.

Point négatif :

Scénario peu compatible avec mon statut de mâle rédacteur du présent ouvrage. De plus, l'homme étant créé à l'image de Dieu ne peut pas être responsable de sa propre chute.

Conclusion :

Ne peut pas être diffusé dans l'état. Un réaménagement doit être apporté. Trouver un élément extérieur qui met un grain de sable dans la belle mécanique infaillible créée par Dieu (A étudier)

Scénario 3 :

Adam et Eve trouvent conjointement que Dieu a des exigences trop importantes. Ils décident de s'autogérer en constituant une communauté égalitaire aux droits et devoirs strictement identiques pour tous ses membres.

Point positif :

Coût pratiquement nul pour le Créateur qui perd sa mise initiale mais n'a pas à supporter les frais d'entretien. Peut se targuer en réunion divine d'avoir lancé ce concept révolutionnaire.

Point négatif :

Absolument en dehors du cahier des charges. Ne surtout pas ébruiter une telle possibilité de fonctionnement. Les conséquences pourraient être catastrophiques pour l'équilibre divin. Si d'aventure, certains éléments des générations futures venaient à avoir cette idée, prévoir des stratagèmes pour faire capoter leurs projets.

Conclusion :

Ne pas développer ni même aborder cette solution devant qui que se soit ! (se montrer vigilant en cas de cuite entre copains)

Scénario 4 :

Eve tombe dans le panneau aidée par un élément extérieur, un serpent par exemple (Ouais, un serpent, c'est bien. J'ai jamais pu supporter ces bestioles moi). Elle entraîne Adam dans sa chute, les éléments du scénario 2 sont valables. Quelques personnages mâles particulièrement audacieux et utilisant tous les rouages du système peuvent en tirer des bénéfices pendant des siècles.

Point positif :

cf. scénario 2 inversé. De plus, le confort et le pouvoir donnés aux mâles me conviennent tout à fait pour quand je vais descendre de cette foutue montagne.

Point négatif :

D'éventuels éléments mâles déviants pourraient, dans les siècles à venir se mettre à penser que la situation est par trop déséquilibrée en leur faveur, surtout si les femmes finissent par se manifester trop bruyamment.

Conclusion :

Scénario à adopter dans l'ouvrage définitif.

Pour pallier les éventuels débordements évoqués ci-dessus, prévoir les ajouts suivants (liste à compléter) :

  • Développer le sentiment de culpabilité féminine;
  • Organiser au besoin des séances de celui qui crache le plus loin, de celui qui pisse debout, de celui qui peut boire plus que les autres sans tomber à la renverse pour renforcer le légitime sentiment de suprématie masculine;
  • Faire identifier, par tous les autres les mâles déviants comme indignes de l'humanité;
  • Instiller une dose de proportionnelle par l'introduction progressive de religions concurrentes;
  • Mettre sur le marché quelques produits de contrefaçon tels que les guerres, les épidémies, la famine, les catastrophes naturelles, l'attaque d'extra-terrestres (à étudier, ce dernier point); ...

Scénario 4 (bis) :

Si Eve, malgré l'intervention extérieure, ne commet pas l'irréparable, lui mettre sur le dos n'importe quelle autre broutille. Les hommes seront toujours prompts à accuser les femmes de tous les maux dès lors qu'ils auront compris leur intérêt...

par Roland Ivy publié dans : F(r)ictions historiques communauté : Au fil des mots
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Mardi 25 décembre 2007

- Chéri, quand tu auras fini de mettre la table, tu pourras venir ouvrir les huîtres ?

- Pas de problème. Je m'en charge, j’ai l'habitude.

 

Il est comme ça, mon homme. Quand on a besoin de lui, toujours prêt ! Il n'a pourtant pas été scout. N'empêche, je suis bien contente qu'il les ouvre ces huîtres parce que ça me prendrait des heures. Je ne sais pas comment il fait mais il se débarrasse de cette corvée avec une facilité déconcertante. En moins d'un quart d'heure, c'est expédié. Il enfile son tablier. Il dispose les plateaux devant lui. Il prend un torchon dans une main et son petit couteau noir dans l'autre et c'est parti. Une à une les huîtres quittent la bourriche pour se retrouver en une seconde sur le plateau.

 

Déjà 18h30, j'ai le temps mais j'ai encore pas mal de travail avec les toasts à préparer, la dinde à surveiller et mes salades à laver. Mon plateau de fromages est prêt. Pour le dessert, je ne me suis pas cassé la tête. J'ai commandé une bûche au beurre chez Martial. Je l'ai mise à la cave, bien au frais au dessus des grands bacs en plastique où plongent déjà les bouteilles de Champagne avec la glace pilée qu'on a rapportée de chez le poissonnier.

 

Tiens, il a allumé la télé. D'habitude, il met un disque. Qu'est-ce qu'il écoute ?... Je n'entends rien alors je mets la radio. De toute façon, je suis obligée de fermer la porte avec la dinde qui est au four. Sinon, ça va sentir dans toute la maison. A propos de disque, je lui ai préparé une petite surprise. J'ai déniché la réédition de Foxtrot en CD. C'est son album préféré. Je ne crois pas qu'il sache qu'il est sorti. Son vinyle est tellement usé qu'on n'entend plus rien au milieu des craquements. Je le glisserai dans son assiette avant de passer à table.

 

18h45, c'est bon. J'ai encore le temps. Ils ne se rendent pas compte, les autres. Ils vont se pointer à 20 heures, la gueule enfarinée et ils vont se mettre les pieds sous la table. Tous les ans, c'est pareil. Il n'y en a pas un qui te propose de venir t'aider. C'est usant à la fin. D'accord, ça se passe chez nous parce que nous avons une grande maison où on peut coucher tout le monde après la fête mais de là à ne pas participer aux préparatifs... Remarque, avec tout ce qu'on descend, je suis plus rassurée de ne pas reprendre la route à la fin de la soirée. En tout cas, j'en parlerai un peu à table parce que ça ne peut plus durer. L'an prochain, il faudra s'organiser autrement.

 

Bientôt 19 heures, je vais monter le son pour écouter les titres du flash. Après, j'irai passer un petit coup de fil à maman pour embrasser les enfants.

 

...

 

Bon maintenant, ma petite Marie, tu fais gaffe en arrosant la dinde. Il ne s'agirait pas de bousiller ta robe Marie-Antoinette avant la fête. Les autres nous ont annoncé des surprises dans leurs déguisements. Antoine a dit qu'ils viendraient en Sans-culotte. Telle que je la connais, Baby va nous montrer en pleine fête qu'effectivement elle n'en portera pas de culotte. Tous les ans elle nous montre ses seins ou ses fesses. Mais ça, ça va se passer plus tard dans la soirée...

 

Qu'est-ce que je disais. Les huîtres sont déjà ouvertes. Il a dû le faire quand j'étais au téléphone ou que je m'habillais. Quand j'y repense, quelle histoire tout de même. Les Ceaucescu arrêtés et fusillés. Pas le temps d'aller lui en parler. Je ne sais même pas s'il est au courant. On verra plus tard. Il est déjà 19h45 et ils ne vont pas tarder.

 

Tout de même, Lisa et Luc auraient pu venir un peu en avance. Je ne vois pas pourquoi je râle. Elle n'a jamais pu être à l'heure celle-là. Déjà au lycée, le nombre de fois où elle nous a fait rater le bus...

 

Ding-Dong... Ding-Dong...

 

J'en étais certaine. Vingt heures pétantes et les fauves sont là. Et bien : Que la fête commence !

par Roland Ivy publié dans : F(r)ictions historiques communauté : Nouvelles d'ici et d'ailleurs
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Lundi 24 décembre 2007

- Chéri, quand tu auras fini de mettre la table, tu pourras venir ouvrir les huîtres ?
- Pas de problème. Je m'en charge, j’ai l'habitude.

 

 

Je n’aime pas particulièrement les huîtres. Mais, comme tous les ans à Noël, je vais en ouvrir douze douzaines pour le plus grand plaisir des dix convives que nous attendons pour dîner. Hier soir pour le réveillon, c’était la soirée familiale que chacun d’entre nous a passée de son côté. Pour Marie et moi, c’était chez ses parents avec nos trois enfants, mon frère, sa femme et leurs jumelles.

 

Mais ce soir, nous avons laissé les petits à leurs grands-parents à Chartres et nous sommes rentrés sur Verrières où nous nous apprêtons à recevoir, comme tous les ans à Noël, notre bande de copains du lycée. Nous étions huit inséparables auxquels se sont greffés des conjoints plus ou moins bien assortis. J’ai épousé Marie peu de temps après notre sortie de la fac. Lisa vit avec Luc, mon frère. Antoine s’est trouvé une bombe répondant au surnom de Baby aussi idiote que belle et qui rit niaisement à chacune de ses vannes graveleuses. Marc et Philippe arriveront cinq minutes l’un après l’autre car ils n’ont toujours pas osé – même à nous – annoncer qu’ils vivent ensemble. Isabelle viendra avec Pierre, un médecin très rigolo qu’elle a rencontré en vacances il y a trois ans et qu’elle n’a pas quitté depuis. Quant à Thierry, on ne sait pas avec qui il viendra. La seule chose dont nous soyons tous certains, c'est que la fille qui l’accompagnera ce soir ne sera pas celle qui est venue l’année dernière et qu’elle ne sera pas avec nous l’an prochain.

 

Dans quelques heures, nous serons tous les douze réunis, déguisés comme tous les ans. Cette année, ça sera le style Révolution Française. Forcément, en 1989, aucun autre thème n’aurait pu être retenu. En sortant les assiettes que je pose sur la table, je regarde sur le buffet la perruque blanche qui doit parfaire mon costume d’aristo. Je porte déjà mes hauts de chausse, ma chemise à jabot et mon gilet brodé couvert d'une veste à longs pans tous deux réalisés dans le même tissu. Sans parler des chaussures à boucle et à talons hauts. Je nous imagine déjà en fin de soirée en braillant " Roxanne " et tous les autres tubes de la fin des années 70 que nous passons en boucle lors de nos rencontres. Je vérifie la présence de mes disques fétiches que je viens de m’offrir en version CD. C'est vraiment une invention révolutionnaire…

 

Presque machinalement, je mets en route la télé en sortant les verres à pied. Je n’ai pas particulièrement envie de me taper l’un de ces innombrables bêtisiers qu’on nous sert en cette période mais comme Noël, nous réserve toujours des surprises, je me dis que cette année encore…

 

Sur l’écran apparaît un vieux type aux cheveux hirsutes et une barbe de trois jours. Il est accompagné d’une espèce de mémé aux yeux exorbités qui se pelotonne dans son imperméable fripé. Je les connais mais je ne les reconnais pas. Le bonhomme s’énerve en frappant du poing sur la table de cuisine derrière laquelle ils sont assis.

 

Je suis médusé. J’ai totalement oublié la table à dresser, les huîtres à ouvrir et ma femme qui s’affaire dans la cuisine. Je fixe l’écran. Je ne comprends rien. L’image est figée. On entend une voix dans une langue que je ne comprends pas avec à l’écran l’image du vieux dont je cherche encore le nom. Soudain, l’image s’anime à nouveau. Le vieux, je le reconnais. C’est Nicolae Ceausescu. La vieille à côté de lui, c’est sa femme Elena.

 

Alors, on les a retrouvés. On les a attrapés. Depuis une semaine, ça cogne en Roumanie depuis que Ceausescu a fait tirer sur la foule à Timisoara. Ensuite, l’armée et le peuple ont fraternisé. Alors le vieux s’est sauvé en hélicoptère avec son Elena. Le pilote a prétexté une panne de carburant et les a déposés en pleine campagne. Depuis trois jours, on les cherche partout.

 

Mais qu’est ce donc que cette émission ? Je lis les sous-titres et je comprends qu’il s’agit d’une espèce de procès. Lorsque les Ceausescu parlent, l’image s’anime. Quand d’autres interlocuteurs prennent la parole, l’image se fige. Qu’est-ce que c’est que cette mascarade ? Gorby va l’avoir sévère, lui qui prône la transparence avec sa Glasnost. Je me dis que ce n’est pas la première fois que la Roumanie prend ses distances avec le " Grand-frère " mais là, quel simulacre. Même Louis XVI avait eu droit à un procès moins expéditif. Tout à coup, les choses s’emballent, Elena se fâche face à ses accusateurs. Elle les traite de chiens et leur envoie tout le fiel dont elle est capable. Si ses yeux étaient des kalachnikof, je ne donnerais pas cher de leur peau. Et d’un coup alors que l’image est à nouveau fixe, la sentence tombe. La mort. Immédiatement.

 

L’image toujours figée, on entend un bruit de chaises qu’on repousse et la porte qu’on claque. Suit alors, dans le lointain, une rafale de mitraillette, puis deux coups séparés. L’image change, la caméra avance dans une cour qui ressemble à un chantier. Elle s’approche des deux corps des Ceausescu criblés d’impacts. C’est fini.

 

J’ai un drôle de goût dans la bouche. La nausée. J’éteins le poste et je retourne, sans un mot, à mes préparatifs.

 

Au cours de la fête, personne n’a évoqué l’événement. Je n’ai pas pu avaler les huîtres, et je n’avais pas d’appétit. J’ai trouvé le Champagne tiède…

 

 

par Roland Ivy publié dans : F(r)ictions historiques communauté : Nouvelles d'ici et d'ailleurs
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Jeudi 20 décembre 2007
Il y a Bill qui a publié un texte effroyable.

Moi, ça m'a remué ce texte, alors j'ai pondu celui-là, comme une réponse. Commencez par le sien mais n'oubliez pas de revenir me voir. 
Roland


Ceux d'en face


Ca a bougé là-bas. J'ai vu une ombre alors j'ai tiré. Comme des rats, il se sont plaqués au sol. Le brouillard les masque, mais je les entends qui rampent et qui chuchottent. Ils sont là. Pas les nôtres, mais ils sont là.


Ca fait maintenant, trois semaines qu'on a pris cette baraque au toit de tôle qu'on appelle le refuge des Tras. Trois semaines qu'on est monté à l'assaut et qu'on a massacré les mecs qui le tenaient avant nous. Dans la charge, on a perdu les trois quarts de notre groupe. On n'est plus que trois à attendre les renforts. C'est Jef qui les a appelés. C'est à lui qu'ils ont donné l'ordre de s'enfermer dans ce trou, de tout piéger et d'attendre qu'on vienne nous relever. Depuis, plus rien, les batteries de la radio ont rendu l'âme depuis longtemps. Alors, on attend, la peur au ventre, en essayant de dormir chacun à notre tour. On ne fait pas de feu pour ne pas se faire repérer. On a assez de rations pour tenir un siège mais quand est-ce qu'ils vont venir ?


Je me rappelle le jour où les keufs se sont pointés devant notre block dans leur boîte de six. On avait reçu nos ordres de mobilisation la veille. On savait que c'était pour nous. Ils se sont précipités dans la cage d'escalier comme s'ils montaient à l'attaque de je ne sais quelle citadelle. Les coups ont résonné fort sur la porte. Quand Carla est allée leur ouvrir avec la petite dans les bras, ils les ont repoussées sèchement contre le mur. Ils se sont jetés sur moi en m'entraînant dans l'ascenseur. Je n'ai même pas eu le temps de les embrasser. Carla n'a pas dit un mot. Ses larmes coulaient le long de se joues. Ils m'ont balancé dans la cabine où je suis tombé à genoux. J'ai pris mes chaussures en pleine figure. J'avais même pas eu le temps de les mettre. J'allais leur foncer dans le lard. La main de Jeff s'est posée sur mon bras. Il y a longtemps qu'il a compris Jeff qu'on serait toujours les baisés de l'affaire. On est pas nés du bon côté du périph', nous. On a grandi ensemble avec Jef. Toujours fourrés dans les mêmes coups foireux et les mêmes galères. Pourtant, lui, il bossait bien à l'école. Il y a cru à sa chance. Faut dire qu'on a tous cru que si un de nous s'en sortait, ce serait Jef. Tout bardé de diplômes, il a essayé. Mais tu n'as pas ta chance quand tu viens de la Cité des Fleurs. N'empêche pourquoi, ils n'envoient pas là-bas les malabars qui viennent nous sortir de chez nous. Il seraient parfaits, eux, pour défendre leur chère patrie...


- Rol...? Ca va ?
- Ouais. On a de la visite. C'est pas des gars de chez nous. 
- Tu as pu voir combien ils sont ?
- Dix, douze, pas plus de quinze.
- C'est mal barré.
- C'est clair.

 

De toute façon, ça peut pas bien finir. Soit on les descend un par un pendant qu'ils chargent, soit ils nous enfoncent et quand ils rentrent, c'est toute la baraque qui les explose et les envoie en enfer. Vu qu'on n'a pas de FM pour les arroser, on a intérêt à avoir du bol en leur tirant dessus au coup par coup. J'aime pas ça moi, tirer sur les mecs en les visant. Au moins avec les FM, tu vides ton chargeur en balayant à droite et à gauche. Si tu touches, c'est un peu le hasard. Mais avec nos one-shot t'es obligé de viser. Ca a l'air de discuter en face. Mon premier coup de feu a dû les inquiéter. Ils ne peuvent pas savoir qu'on est que trois momes dedans et qu'à la première charge, ils vons nous balayer comme des mouches.


La petite doit maintenant avoir dix-huit mois. Je ne l'ai pas vu apprendre à marcher. Encore un truc qu'ils m'auront volé. Carla m'a envoyé des photos. Elle est belle ; elle ressemble à sa mère. Et puis elle m'a donné des nouvelles des autres qui sont partis avant ou juste après nous. Sur les six de notre escalier, deux sont déjà tombés. Elie, le fils des gens du troisième, est bien revenu lui mais qu'à moitié. Ses deux jambes et une partie de son bassin sont restés sur une mine vers Neuchâtel. Finie la neutralité de la Suisse. Tout fout le camp. Au moins, Elie et ses dix-neuf ans ne se poseront pas le problème de trouver un emploi avec sur son CV une adresse à la Cité de Fleurs... L'Etat lui versera une minable pension qui lui permettra de survivre.


Tout d'un coup, il y en a un qui se lève et se met à courir vers nous. J'essaie de le prendre dans mon viseur. Mes mains tremblent. Il court en zigzag. Je tire. Il continue sa course. J'arme à nouveau. Je le mets en joue. Le coup part, sa tête prend la balle en plein sur le casque. Il est corriace le salaud. J'ai à peine le temps d'armer à nouveau qu'il est plaqué contre le mur de la baraque. Qu'est-ce qu'on peut faire ? Avec Jef et le grand black qui répond au nom de Lewis, on se regarde comme trois cons alors qu'on entend que l'autre est en train d'escalader le mur. Des pas sur le toit de tôle à travers lequel on tire au jugé. Tu parles, il avance toujours. Pourvu qu'il se casse la gueule tout seul.


Nous restons immobiles, nous avons vidé nos flingues. Sur le toit, l'acrobate continue sa progression vers la cheminée. Les images défilent dans ma tête. La Cité des Fleurs, Jef, Elie, Carla, la petite, Les keufs, Carla, la petite, Carla...


Deux patates dégoupillées viennent de tomber par la cheminée. Le salaud nous a plombés...

 

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Samedi 10 novembre 2007

v2.jpg
Hooreleke. Armistice. 9h30, 11 novembre 1918. Cliché et légende d'Yves troadec
http://www.ac-rennes.fr/pedagogie/hist_geo/ResPeda/1418/GdeGuerre/photos/victoire/v2.jpg


Le docteur Bonenfant cherchait dans sa mémoire, répétant à mi-voix :
Un souvenir de Noël ?... Un souvenir de Noël ?... Et tout à coup, il s'écria : 
(Guy de Maupassant,
 Conte de Noël, paru le 25/12/1882 dans Le Gaulois et recueilli dans
Clair de lune)
- Mais si, j'en ai un, et un bien étrange encore ; c'est une histoire fantastique. J'ai vu un miracle ! Oui, mesdames, un miracle, la nuit de Noël.

 

Ca a commencé le lendemain du jour de l'Armistice. Je m'en souviens très bien parce j'avais une de ces migraines. On avait fêté la fin de la guerre au Café de la Place. D'habitude, je suis plutôt raisonnable. Mais là, je m'étais laissé allé. On en avait descendu des canons… J'étais chez moi à essayer de refaire surface lorsque j'ai entendu qu'on frappait à ma porte. C'était la petite Georgette. Elle m'expliqua que je devais aller au plus vite chez la Christiane.

 

Ca faisait un bout de temps que je ne l'avais pas vue la Christiane. Une belle jeune fille du village qui, comme beaucoup, attendait le retour de son Louis à qui elle était promise. Quel sacré gaillard le Louis, mobilisé en 1916, blessé en août 17 et reparti juste avant Noël. Il n'était pas revenu en permission depuis presque un an. Encore un à qui la guerre avait volé sa jeunesse. Mais tout ça allait bientôt prendre fin. Il allait être démobilisé. Il allait pouvoir retrouver sa Christiane. Il allait pouvoir l'épouser. La vie allait reprendre ses droits. "Saleté de guerre". C'est ce que je me disais lorsque je suis arrivé chez la Christiane.

 

J'ai été dessaoulé d'un coup. Elle était grosse la Christiane, grosse et en pleines douleurs. D'où diable venait-il ce bébé ? Je n'eus pas le temps d'interroger la jeune femme. Elle souffrait depuis des heures, le bébé se présentait mal, la mère avait perdu beaucoup de sang et elle était terriblement blanche. Elle ne dit pas un mot pendant que je m'affairais auprès d'elle. Lorsque j'ai extrait le bébé, une superbe fille de sept livres, elle a simplement soupiré : "Pardon, petite, pardon..." avant de perdre conscience. Je n'ai rien pu faire ; je n'ai pas pu la sauver. La pauvre gamine a été confiée aux Lyautey. Tout le village était retourné. On ne savait pas quoi faire.

 

C'est à partir du jour de l'enterrement que les premiers bidasses ont commencé à revenir. A chaque fois, c'était la joie, les larmes, les embrassades. Puis sont revenus les premières gueules cassées. Des gars défigurés, l'oeil hagard. Ensuite, les gazés qui dégueulaient leurs poumons à chaque éternuement. Mais toujours aucune nouvelle du Louis.

 

Noël vint. On n'avait pas vraiment le coeur. Il manquait encore huit gars à l'appel. Ce jour-là, j'étais allé à la gare pour y retirer un colis. Pour Noël, je m'étais offert un exemplaire de l'édition originale de "Clair de Lune" de Maupassant. C'est mon péché mignon les livres anciens. J'étais donc là quand il arriva. Il descendit sur le quai, le regard clair, la tête haute. Il était majestueux. Selon toute vraisemblance, il nous revenait indemne. Il y eut un grand silence quand il traversa la salle des pas perdus. D'ordinaire, il y règne un vacarme épouvantable. Cette fois-là, pas un bruit.

 

C'est Léon Loustaud, le maire de l'époque, qui s'est approché de lui. Il n'a pas cillé. Après quelques échanges, il s'est dirigé chez les Lyautey. Il a frappé, la porte s'est ouverte, il est entré. Quelques minutes plus tard, il est ressorti, l'enfant dans les bras. Il s'est alors dirigé vers la Mairie et d'une voix claire, il a annoncé à l'officier de l'état civil :

  

- Je viens déclarer la naissance de ma fille. Elle s'appelle Clémence. Clémence, Christiane, Louise.

 

Personne n'a trouvé à redire. La petite a été enregistrée comme étant la fille de Louis et de Christiane. Le maire a même signé un acte de mariage en date du 11 novembre.

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Vendredi 9 novembre 2007

brb-tor.gifL’heure du départ approche. Peu à peu, la foule des concurrents s’est amassée. Chacun s’est échauffé tranquillement. J’ai terminé par quelques étirements suivis de trois lignes droites en accélération progressive. J’ai remis un tee-shirt, j’ai enfilé un grand sac poubelle percé pour conserver mon corps au chaud, j’ai pris ma bouteille d’eau et je me suis faufilé pour avoir une bonne place le long de la ligne de départ, juste derrière l’espace réservé à l’élite.

La tension est palpable. Il y a un silence inhabituel pour ce genre de manifestation. Comme si chacun voulait exprimer quelque chose, comme du recueillement, pour ce premier Marathon depuis la chute du Mur. Pour la première fois, on va enfin pouvoir courir librement dans Berlin réunifié.

J’ai presque été surpris par le coup de pistolet. Comme à mon habitude, je prends la précaution de ne pas partir trop vite. Les premiers kilomètres donnent toujours une impression de facilité. On se croit invincible. Les vraies difficultés débutent à partir du trentième. Les débutants sont toujours surpris ; ils ont l’impression d’un véritable mur.

Malgré la fraîcheur, le public est venu nombreux. Les gens sont souriants, enthousiastes. C’est une belle course, une vraie fête.

Puis, à un croisement, elle m’apparaît. Le quadrige d’abord, par-dessus les toits. Hitler l’avait fait tourner vers l’occident pour montrer la supériorité de la race aryenne. Au fur et mesure que j’avance vers elle, je prends la mesure de sa majesté. La Porte de Brandebourg est véritablement monumentale.

L’émotion m’envahit, trop forte. Je manque de tomber. Les larmes noient mon regard.  

 ****************

Elle marche d’un pas rapide dans les rues de Berlin. Elle a mis sa robe à pois et un petit gilet de laine. Il ne fait pas froid, c’est l’été. Mais on sent encore la fraîcheur de la nuit.

Anne travaille à l’Ambassade de France. Elle est secrétaire. Ca fait maintenant dix mois qu’elle est à Berlin. C’est là qu’elle a rencontré Dieter. Lui, il est étudiant en droit. Il occupe un emploi de coursier pour financer ses études. Un jour, c’était vers Noël, il était venu livrer une lettre à l’Ambassade. Il était frigorifié. Anne lui a offert un café. Et ils s’étaient revus. Et…

Anne pense à son père qui est Compagnon de la Résistance et ancien déporté. Elle sait que son amour ne sera pas le bienvenu quand elle rentrera chez elle. Son père le lui a dit juste avant son départ : " Je te préviens tout de suite, ma petite. Lorsque tu as voulu apprendre l’allemand malgré mon avis d’étudier l’anglais, je t’ai laissé faire. Aujourd’hui tu pars pour ce pays dans lequel j’ai juré de ne jamais remettre les pieds. Ne t’avise pas de nous ramener un frisé de là-bas. Je ne veux pas de ça chez moi. "

La voix de son père résonne encore dans la tête de la jeune femme mais elle s’en moque. Elle s’en moque parce qu’elle a rendez-vous avec Dieter. Dieter qu’elle aime. Dieter qui l’attend à la Porte de Brandebourg. Dieter à qui elle va dire quelque chose. Elle va lui raconter, qu’hier, elle est allée consulter un médecin. Elle lui dira que ce dernier avait annoncé que " la grenouille était morte " et qu’il lui avait confirmé, ce qu’elle savait déjà, qu’elle était enceinte. Elle va lui dire à Dieter qu’il va être papa et qu’elle est si heureuse.

Arrivée à La Porte de Brandebourg, il y a un attroupement et des soldats aussi. Anne interroge un vieux monsieur.

- On ne passe pas, Mademoiselle. Les soldats ont tout bloqué. Les gens d’en face sont coincés de l’autre côté des fils de fer barbelé. C’est une honte ! 
- Mais, c’est impossible. 
- Je sais, Mademoiselle. Ils nous ont dit qu’ils avaient des ordres et qu’ils n’hésiteraient pas à tirer. " 

Pourtant de l’autre côté du cordon de soldats, un homme se précipite dans sa direction. Anne voit qu’il est intercepté par trois militaires qui le ceinturent. Il se débat. Il perd son chapeau et Anne reconnaît Dieter. Celui-ci se libère de l’étreinte des soldats et se met à courir vers elle. Une rafale de kalachnikov le fauche en plein élan. 

Anne ne le voit pas tomber. Elle perd connaissance sous le choc.

  ****************

- Allô 
- Mutti ?
- Ah, Didier. Comment vas-tu mon chéri ? 
- Ca va, Mutti, ça va. Et toi ? 
- Très bien mon petit. Je te remercie. D’où m’appelles-tu aujourd’hui ? Où diable es-tu allé courir cette fois ? En Amérique ? Au japon ? A moins que tu ne sois en Ardèche ? 
- Je suis à Berlin. 
- … 
- Mutti ? 
- Oui. Je suis là. 
- Je l’ai fait, Mutti. J’ai traversé le Mur. Je suis passé sous la Porte de Brandebourg. En plein milieu de l’arche centrale et en courant. 
- Bravo, mon petit. 
- Ich liebe dich, Mutti. 
- Ich auch, Dieter. Ich liebe dich.

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