La pente est sévère. Les bretelles de mon sac à dos me cisaillent les épaules. Chaque pas est une souffrance. A mi-chemin du
raidillon, je décide de faire une pause. Je tourne sur moi-même et je découvre la vallée des Laumes qui s’étend à mes pieds. Je ne m’attarde pas sur Vennarey et porte mon regard sur la grappe de
collines teintées d’une couleur foncée, presque noire, à cause de l’orage qui approche. Mon cœur bat à tout rompre. Pourtant, je reprends ma lente et douloureuse ascension vers
Alise-Sainte-Reine. La buraliste m’avait pourtant prévenu : " La montée sur Alésia, ça se mérite... Bon courage à vous ". Je l’ai à peine remerciée en empochant ma monnaie et
mon paquet de bonbons. Pour l’heure, tout mon corps est en douleur.
Le plateau est étonnamment dégagé. Passé le bourg qui a vu naître le Chanoine Kir, on arrive sur un vaste espace où sont encore visibles les vestiges de la ville
gallo-romaine qui s’est édifiée sur le site. Il faut encore monter sur quelques hectomètres pour accéder à la statue de Vercingétorix. Il est tel qu’on nous a toujours dit à l'école : grand,
fier, moustachu et chevelu. Son regard altier tourné à l’opposé de l’endroit où campait César. Ses mains sont posées sur ses armes. Mais ce visage n’est pas le sien. L’artiste l’a façonné en
prenant modèle sur Napoléon III qui avait ordonné l’édification du monument. Malgré tout, du haut de ses sept mètres, juché sur son piédestal, Vercingétorix est véritablement imposant. Je
l’observe depuis déjà de longues minutes mais mon cœur n’a toujours pas repris son rythme normal. Je le sens dans ma poitrine bien sur, mais surtout dans ma tête où les pulsations résonnent de
plus en plus fort.
D’un coup, le vent se lève. D’énormes nuages menaçants s’amassent sur le plateau. Il faut partir rapidement. Je cours chercher refuge en plongeant vers le village.
Des branches fouettent mon visage quand je rentre dans le sous-bois. Mes pieds glissent sur les cailloux de l’étroit sentier qui mène au théâtre de Roches où je pense m’abriter. Soudain, la
foudre tombe sur l’arbre contre lequel je m’appuyais il y a un instant dans l’espoir de ralentir ma course. Le vacarme est assourdissant. Je bute contre une racine. Je tombe. J’entends mon épaule
craquer en heurtant un rocher. La douleur est insoutenable. Je hurle. Je hurle et je sombre.
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Un hennissement me tire du sommeil. Je repousse ma cape dans laquelle je m’étais enveloppé pour la nuit et me dirige vers le feu que Hervélix a maintenu allumé tout
au long de sa garde. J’ai faim mais il ne reste presque plus rien. Je me contente de boire un peu et cherche à tromper mon estomac en croquant quelques herbes. Mes membres sont douloureux. C’est
la bataille que nous avons menée hier. Cela fait une lune et demie que César nous a piégés sur cette hauteur. Nos réserves sont pratiquement épuisées mais nous tenons. Les secours que
Vercingétorix a envoyé chercher dans toute la Gaule seront bientôt là. Vercassivellaunos est enfin arrivé. Mais césar n’a pas perdu son temps. Au début, il nous a encerclés en créant autour de
nous une énorme barrière près de laquelle il a fait disposer des pièges rendant notre sortie impossible. Ensuite, pour se prémunir de l’armée de secours, il a fait construire une deuxième
barrière encerclant la première à plusieurs milliers de pas. Ses hommes ont travaillé jour et nuit pendant que nous attendions, faits comme des rats. Quand les vivres ont commencé à manquer
Vercingétorix a voulu faire sortir les femmes et les enfants qui étaient avec nous. Ce chien de César les a renvoyés. Si jamais j’ai la chance de m’approcher de lui pendant la bataille, je le
transpercerai de mon glaive. J’en fais le serment.
Ma lame est encore toute rouge du sang des Romains que j’ai tués hier. Je la jette au feu pour la nettoyer. Quand la flamme l’aura rendue blanche je la martèlerai à
nouveau et la plongerai dans l’eau. Ensuite je l'aiguiserai contre une pierre. Elle sera effilée comme un rasoir.
- Et bien, Mariamix, mon frère, tu me sembles bien pensif ce matin.
Je n’ai pas vu Vercingétorix venir vers moi. Je le serre contre ma poitrine et baisse la tête quand il relâche son étreinte. Nous avons grandi ensemble. Ma mère
étant morte en me mettant au monde, je fus confié à la sienne qui nous éleva comme frères. Nous avons appris à marcher en nous tenant l’un sur l’autre, nous avons appris à nous battre en nous
affrontant, nous avons appris à être des hommes en nous épaulant mutuellement. Pourtant, maintenant, il est notre chef et je lui dois obéissance. Quand son propre père fut assassiné par son
oncle, il a pris la tête du peuple des Arvernes. C’est sous son impulsion que les tribus gauloises se sont réunies suite au concile des druides à la forêt des Carnutes. Enfin, c’est lui que nous
avons choisi pour chef à Bibracte au cours de l’hiver dernier. Je ne comprends pas toujours toutes ses décisions mais il y a autour de lui comme une clarté. Il donne l’impression de comprendre
tout ce que nous ne comprenons pas. Depuis les premières invasions romaines, c’est la première fois que l’assaillant est bousculé. J’ai été avec lui tout au long de son parcours et je le suivrai
jusqu’à ma mort.
- Je réfléchissais en effet, Vercingétorix. Je réfléchissais à tout ce chemin que nous avons parcouru ensemble.
- Et tu te demandais comment il se faisait que je nous aie tous embourbés dans cette souricière ?
- Ca n’est pas vraiment ça. Je pensais à toutes ces batailles, à tous ces morts parmi nos amis et même chez les Romains. L’affrontement d’hier a véritablement été terrible. J’ai presque cru un
instant que nous allions percer les fortifications et rejoindre l’armée de secours.
- Je l’ai cru aussi. Si nous l’avions fait, César serait déjà en déroute. Il s’en est fallu d’un rien…
- Mais nous tenterons notre chance à nouveau. Ils nous ont contenus par deux fois, la prochaine sera la bonne. César sera défait. La Gaule ne sera jamais romaine.
- Puissent les Dieux t’entendre et t’exaucer, mon frère.
Sur ces mots, il tourne les talons et va s’enquérir de la survie des quelques guerriers blessés que nous avons réussi à ramener jusqu'au camp. C’est la première fois
que je sens du doute dans la voix de mon ami de toujours. Cette sensation me trouble mais j’imagine que je le perçois ainsi à cause de la faim qui me tenaille et des images de la bataille
d’hier.
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Il fait nuit lorsque je reprends connaissance. Je suis étendu sur le dos. J’ai perdu mon sac dans la chute. C’est la pluie qui m’a réveillé. Je suis complètement
trempé et j’ai froid. J’essaie de me relever mais la douleur de mon épaule m’empêche de bouger. Au moins mon cœur est-il plus calme mais ma tête est toujours aussi lourde. Qu’est-ce donc que ces
visions qui m’ont assailli tout à l’heure ? Quel est donc ce rêve que je viens de faire ? Qu’est-ce qui m’arrive ? La fièvre me reprend et je sombre à nouveau.
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- Aux armes !
Les Romains nous attaquent pour la troisième fois. Je sens un goût de fer et de sang monter dans ma bouche. L’ultime bataille. Celle où tout se joue. Si nous
réussissons à repousser les Romains et à établir la jonction avec l’armée de secours, tous nos efforts n’auront pas été vains. Il me semble qu’aujourd’hui est un jour où tout est possible. C’est
la fin de l’été, le temps des récoltes. En nous affamant, César n’aura fait qu’attiser notre ardeur au combat.
Je me place à la droite de Vercingétorix. Je suis prêt à faire un rempart de mon corps si, par aventure dans la bataille, une lance ou une flèche risquait de le
toucher. Tous les soldats romains seront sur lui. Celui qui tuera ou capturera Vercingétorix sera couvert d’or. D’ailleurs il le sait. Dans la bataille, de sa haute taille, il domine tout et ne
se cache pas.
Comme à son habitude, il s’est totalement rasé le visage. Contrairement à nous tous qui portons moustache, il est parfaitement glabre ce qui lui donne l’air d’avoir
dix ans de moins que moi. Son visage est clair, lumineux à nouveau. Disparu le doute que je croyais percevoir ce matin. Vercingétorix nous conduira jusqu’à la victoire. Cette fois j’en suis
certain.
Tout la journée dure la terrible bataille. La victoire semble hésiter à choisir son camp. Nous croyons cent fois enfoncer les lignes romaines, cent fois ils nous
repoussent. Nous pensons cent fois fléchir sous les coups, cent fois nous redressons la tête. N’y tenant plus, Vercingétorix décide de lancer toutes nos forces dans une sortie. La masse de nos
troupes galvanisées par leur chef se rue sur une cohorte de légionnaires qui est laminée en quelques instants. Emportée par l’élan, nous dévalons la pente et nous retrouvons tous au fond d’une
combe. C’est cet instant que César attendait. Du haut des collines qui nous entourent, des milliers d’archers se mettent en action. Nos camarades tombent tout autour de nous sous la pluie de
flèches. C’est la déroute. Nous fuyons vers notre camp. Dans notre course, un pilum me frappe à l’épaule m’arrachant un cri de douleur. La nuit se fait autour de moi.
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- Et bien, mon bon monsieur, on peut dire que vous l’avez échappé belle. Vous avez fait une sacrée chute et vous avez perdu beaucoup de sang.
- Qu’est devenu Vercingétorix ?
- Mais il est là-haut , sur la colline. Ce n’est pas la peine de vous agiter. J'ai fait appeler les secours. Les pompiers ne vont plus tarder.
Je ferme les yeux. Je ne suis plus avec lui.
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C’est Vercingétorix qui m’a tiré de ma torpeur. Il me passait un linge sur le visage. La fraîcheur de l’eau m’a réveillé.
- Alors, chef, quelles sont les nouvelles ?
- Elles ne sont pas bonnes, mon frère. Pas bonnes du tout.
- Nos pertes ?
- Moins d’un de nos hommes sur dix est revenu après la dernière charge.
- Des blessés ?
- La moitié de ceux qui sont là.
- ….
- Et… Je te dois la vérité. Il semble que le druide ne puisse rien faire pour toi, mon frère… Je…
- Ne t’inquiète pas pour moi. Ca devait arriver un jour. Mais toi, comment vas-tu ?
- Je suis indemne, Mariamix. A peine quelques égratignures. Il faut que tout cela cesse. Mon frère, je te le dis à toi qui es mon plus fidèle ami. Demain, je vais me rendre à César. Qu’il prenne
ma vie s’il la veut. Avec un peu de chance il saura conduire notre peuple dans la paix. Qui sait ?
- Je ne sais quoi te dire mon frère. Peut-être as-tu raison comme toujours.
-Je ne sais pas. Je ne sais plus...
Mais déjà, sa voix se trouble. Une étrange obscurité semble entourer son doux visage. A cet instant, moi, Mariamix, sur les collines d’Alésia, dans les bras de mon
ami de toujours Vercingétorix, mon frère qui m’a conduit jusqu'ici, je rends mon âme aux esprits .
Vous me l'avez écrit