Avant que je les oublie

Mardi 30 juin 2009

 

 

Des bruits dans la chambre d'à côté. Aux petits pas rapprochés, je sais que c'est le plus jeune. La poignée de la porte descend doucement. Un coin d'obscurité se découpe sur le mur quand il pousse le battant qui ouvre sur le pallier resté dans le noir.


- Papa... J'arrive pas à dormir.

- Qu'est-ce qui t'arrive ? Tu as trop chaud ?

- J'ai soif.

- Viens, on va descendre boire un verre d'eau fraiche.

 

Nous n'allumons pas la lumière. Les bruits de la nuit nous parviennent par la fenêtre de la cuisine qu'on a laissée ouverte en espérant que la fraicheur entre.


- Qu'est-ce qu'il y a dehors ?

- Rien de spécial. C'est le jardin la nuit.

- Alors qu'est-ce qui fait ce bruit ?

 

Je n'y avais pas prêté attention, sans doute l'effet de l'habitude.


- Ça doit être une chouette ou quelque chose comme ça. Elle fait ça tout le temps.

- On peut aller la voir ?

- Je ne sais pas si on la verra mais on peut sortir un peu si tu veux. D'abord, tu vas mettre quelque chose à tes pieds. Tiens, tes sandales sont juste en bas de l'escalier. On va aller s'installer dans les fauteuils du jardin.

 

Son visage s'est littéralement arrondi comme si on le gonflait comme un ballon. Les yeux d'abord puis son sourire. Le genre de vision que je souhaite à chaque papa de vivre un jour dans sa vie.

 

Dehors, il fait à peine moins chaud que dans la maison. Juste l'illusion qu'il y a davantage d'air. On s'installe sur le transat. Il se glisse entre mes jambes. La tête dans les étoiles, on sirote nos verres sans un mot. Sa respiration se fait plus régulière. Il ne remarque pas quand le chat s'approche pour vérifier qui ose envahir son territoire.

 

Il ne faut pas que je le réveille en le montant dans son lit.

 

 

 

 

Par Roland Ivy
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Mardi 9 septembre 2008
 

Au cours d'une récente réunion de famille, quelqu'un qui ne m'avait pas vu depuis plus de 30 ans ne parvenait pas à identifier lequel des trois garçons de ma fratrie j'étais. Après quelques échanges, il a fini par lâcher : « Alors, tu es le numéro 2... »

 

Ca m'est revenu d'un seul coup. C'était une série télévisée britannique de mon enfance. Ca s'appelait: « Le Prisonnier ». C'était l'histoire d'un agent secret qui se retrouvait dans un village au décor surréaliste et totalement kitch. Chacun des habitants était porteur d'un badge numéroté. Ils n'avaient pas de nom et étaient appelés par leur numéro. Le héros, interprété par Patrick Mc Goohan semblait être le seul à trouver que le confinement dans le village au sein duquel ils menaient des activités toutes les plus futiles et dérisoires les unes que les autres était absurde. Bien sûr, il cherchait à s'en évader. Le Numéro 2, un personnage qui changeait à chaque épisode cherchait à l'en empêcher. Le Numéro 1, bizarrement, n'apparaissait jamais.

 

J'ai totalement oublié les péripéties des différents épisodes mais je me souviens bien de l'ambiance On se déplaçait en voiturettes de golf, il y avait des téléphones portables, les habitants semblaient déguisés avec des vêtements hyper colorés.

 

Et puis, il y avait la scène finale où le Prisonnier croyait parvenir à s'échapper. A chaque fois, le Numéro 2 libérait une grosse boule qui ressemblait à une bulle de chewing-gum géante. La boule poursuivait le Numéro 6 dans une course effrénée et finissait toujours par l'engloutir et mettre fin à son projet.

 

Que de cauchemars j'ai pu faire au cours desquels je me suis retrouvé happé par la boule géante, moi qui ne rêvait que de quitter le monde dans lequel je grandissais... J'en ai encore des frissons dans le dos rien qu'en écrivant ces mots.

 

L'autre jour, j'ai failli répondre : « Je ne suis pas un numéro. Je suis un homme libre. » Et puis, je n'avais pas envie de discuter avec le pauvre vieux. J'ai souri. J'ai hoché la tête et je n'ai rien dit.

 

Bonjour chez vous.

Par Roland Ivy
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Vendredi 8 août 2008
 

 

- Mémé, Mémé... Regarde qui je t'amène. C'est Tonton Michel...

- C'est pas vrai ?...

- Si, si maman. J'avais un rendez-vous juste à côté et j'ai fini plus tôt que prévu. Je me suis dit que j'allais venir te faire une petite bise.

- Tu as déjà mangé ?

- Oui, oui. Ne t'inquiète pas.

- Tu prendras bien un petit café ?

- Volontiers.

- Je m'en occupe, Mémé. Reste avec Tonton.

- C'est gentil, Roland.

 

Je me précipite dans la cuisine et j'ouvre le porte du buffet. Je saisis la boîte en fer que je secoue.

 

- Vide !... Chouette, je vais devoir en écraser un peu.

 

Je tire le tabouret que je dispose près du buffet et je grimpe dessus pour attraper le vieux moulin que j'ai déniché au grenier l'autre jour.

 

C'est un moulin métallique jaune avec un petit tiroir en bois. La manivelle est en fer forgé. Elle ressemble à un grand S tout stylisé. La poignée était cassée mais je l'ai remplacée avec un bouton de porte. Il faut dire que mon nouveau trésor était tout poussiéreux et un peu rouillé. Alors, j'ai passé tout mon jeudi à le nettoyer avant de le remettre en état. J'espère qu'il fonctionne bien car je ne l'ai encore pas essayé.

 

Je saisis la petite casserole que je glisse sur la cuisinière dont j'allume le petit feu avec une allumette. Quand les parents sont là, je n'ai pas le droit de le faire mais quand je suis seul avec Mémé, je peux me permettre ce genre de chose. Comme si je n'étais pas capable de faire chauffer une casserole d'eau...

 

Je dispose le filtre grillagé au dessus que la grande cruche qui fait office de pot à café et je retourne à mon moulin dans lequel je verse trois cuillerées à soupe de café en grains. Je m'installe sur le tabouret et je cale le moulin entre mes deux cuisses. Attention, j'actionne la manivelle.

 

CRRR... CRRR... CRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRR

 

- Tu t'en sors, Roland ?

- Oui Mémé. Pas de problème.

 

CRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRRR

 

Au début, ça accrochait un peu mais très vite j'ai pris mon rythme de croisière et je sens maintenant que je tourne la manivelle dans le vide. Je dépose le moulin sur la toile cirée de la cuisine et je tire sur le petit bouton. Un peu de poudre marron tombe sur la nappe mais le tiroir est bien plein. Il me semble que mon café moulu est moins fin que celui du moulin électrique mais je suis tout de même satisfait du résultat.

 

Je vide mon tiroir dans le filtre et je retourne à la cuisinière où l'eau frémit dans la casserole. Je tourne le bouton et la flamme s'éteint. Je verse le contenu de la casserole dans le filtre et j'entends les gouttes qui tombent dans le pot.

 

Je saisis deux tasses que je pose sur le grand plateau de bois avec le sucrier et deux cuillers. Je retourne à mon pot. Les dernières gouttes sont en train de passer. Je secoue le filtre et je jette le marc dans la cagette sous l'évier. Mémé l'utilise dans les plantes vertes. Il paraît que c'est bon pour les caoutchoucs...

 

Je prends le plateau et je fais une entrée triomphale dans le salon.

 

- Alors, mon Roland. Tu t'en est tiré.

- Oui, Mémé. Je vous laisse vous servir.

 

Pendant que que je retourne à mon livre, ma grand-mère sert son fils qui souffle sur le contenu de sa tasse avant d'en avaler une gorgée.

 

- Ah ça mon neveu, le moins qu'on puisse dire c'est que tu fais du café d'homme. Je ne suis pas certain de pouvoir en boire plusieurs tasses mais au moins, je ne vais pas m'endormir au volant...

 

 

 

Par Roland Ivy
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Mardi 24 juin 2008


 

Tchic, tchic, tchic... Elle agite un paquet enroulé dans une feuille de papier journal. Tchic, tchic, tchic... Elle me regarde par dessus la monture de ses lunettes. Tchic, tchic, tchic... Mon air étonné l'amuse. Tchic, tchic, tchic...



- Qu'est-ce que c'est ?

- Une surprise. C'est Mme Renard qui me l'a donné pour vous. Elle dit que son fils ne l'utilise plus.

- Chouette !... Mais c'est quoi ce bruit ? On dirait que c'est cassé.

- Non, non. C'est normal.

- Allez, donne, s'il te plaît.

- Tiens.



Je saisis le paquet que je tâte à travers la feuille. C'est léger, un peu plus grand qu'un album. Ça me semble être en matière plastique. Il y a deux bosses sur le paquet dans les coins. Et puis, ce bruit quand on le secoue. Tchic, tchic, tchic...



N'y tenant plus, je déchire les feuilles maintenues par une ficelle de cuisine. C'est une espèce de télé aux bords rouges avec deux boutons situés de chaque côté de l'écran. Je distingue une inscription presque totalement effacée sur le bord du haut.



- TE... LE... CRAN

- Télécran. C'est un appareil pour faire des dessins.

- Comment ça marche ?

- Il faut tourner les boutons et il y a une pointe qui dessine à l'intérieur.

- Oui... Ça y est... J'ai compris... Celui de gauche permet d'aller de gauche à droite et l'autre de haut en bas. Et puis si tu veux aller de travers, il faut tourner les deux en même temps. Oups... C'est pas facile !

- Pour effacer, tu le retournes et tu secoues.



Tchic, tchic, tchic... La poudre située dans l'appareil se dépose sur la surface de l'écran et je retrouve une page totalement vierge.


- Oh merci, Mémé, merci.

- C'est pour vous trois. Il faudra le prêter à tes frères.

- D'accord, d'accord. Je vais profiter qu'ils ne sont pas là en attendant.


Je me précipite hors de la cuisine et je vais m'installer à mon endroit favori. Tchic, tchic, tchic... Je m'assieds sur la troisième marche de l'escalier qui conduit aux chambres, là où j'ai déjà fait des quantités de voyages en compagnie du Club des cinq, des Sept compagnons, de Croc blanc et plus récemment du Capitaine Némo.

Comme je me suis souvent fait gronder d'y laisser la lumière allumée, je n'actionne plus l'interrupteur. Je me recroqueville sur moi-même le nez à quelques centimètres de la page.



- Mais tu vas finir par te bousiller les yeux à lire tout le temps. Tu n'as vraiment rien de plus intelligent à faire pour occuper tes dix doigts ?



S'ils savaient... S'ils savaient que c'est en lisant que je trouve que ma vie à le plus d'intérêt. S'ils savaient toutes ces découvertes que j'ai faites dans les livres. S'ils savaient que j'y ai compris qu'il y a une vie après l'enfance. S'ils savaient que maintenant, je rêve de grands espaces, d'aventures, de rencontre et d'amitiés. S'ils savaient... S'ils savaient...



Mais cette fois, pas question d'évasion par la lecture. Je tiens entre les mains un jouet, un vrai jouet comme en ont d'autres enfants. Pas un de ces jouets que je suis obligé de fabriquer avec des bouts de cartons et de la ficelle.



Tchic, tchic, tchic... J'essaie de tracer une maison. Tchic, tchic, tchic... Une voiture... Tchic, tchic, tchic... Un bateau à voiles... Tchic, tchic, tchic... J'ai du mal à faire des courbes et des obliques mais je recommence sans cesse. Tchic, tchic, tchic...



Quand mes deux frères arrivent, je leur montre fièrement notre nouveau jouet. Je suis obligé de fixer des règles pour qu'ils ne se battent pas. Ils montent à l'étage avec le Télécran. Moi, je reste sur mon escalier. Je retourne à mes livres.

Par Roland Ivy
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Vendredi 20 juin 2008

 

 

 

- Roland... Roooland...

- Salut, Fabrice. Ca va ?

- Le cantonnier est là. On y va ?

- Il est où ?

- Il est en train de désherber les caniveaux devant chez moi. Il va bientôt attaquer la rue Piron. On a juste le temps. T'as des feuilles ?

- Attends. J'ai encore mieux que des pliages.

- Qu'est-ce que c'est ?

- Des coques de noix. On les a mangées dimanche. Tu vas voir, on va faire des caravelles avec.

- Génial !


Mon pote pousse la grille et entre dans le jardinet pendant que je vais chercher mon trésor que j'ai caché dans la véranda.


- J'ai déjà réfléchi. On va mettre un peu de savon dans le fond de la coque. Comme ça, on pourra planter des allumettes pour faire le mat et on enfilera des voiles découpées dans du journal. Qu'est-ce que t'en dis ?

- Ben mon vieux, t'as une sacrée imagination, toi.


Sans plus attendre, nous nous mettons au travail. En quelques minutes, nous avons déjà constitué une flottille d'une dizaine de bateaux que nous plaçons délicatement dans ma chemise relevée pour ne pas les abîmer.


Fabrice avait bien vu. Après avoir passé sa binette dans les caniveaux, le cantonnier a mis en route le système d'eau. Elle s'écoule doucement le long du trottoir de la ruelle en pente. Arrivée au carrefour, elle oblique guidée par l'espèce d'assemblage de vieux morceaux de moquette que le père Soubiran a ficelés avec du fil électrique pour former une improbable digue. Elle continue son chemin dans la deuxième rue sur une cinquantaine de mètres avant de disparaître dans la bouche d'égout.


Comme à son habitude, le vieil homme est allé prendre un verre au Café de la Place. L'eau qui coule finira bien son travail toute seule.


- On va faire une course avec les premiers bateaux. Moi je prends celui où il y a le soleil de la carte météo sur la voile. Et toi ?

- Je choisis celui avec la publicité de la R16.

- C'est bon. Tu es prêt ? On les lâche au signal. 1... 2... 3... C'est parti.


Et les deux frêles esquifs dévalent la pente pendant que nous courons à leur poursuite. Celui de Fabrice a pris la tête et va prendre le virage en premier. Non ! Il s'est coincé dans la moquette... Je hurle de joie en voyant le mien disparaître au coin de la rue. Alors que je me précipite, mon pied éclabousse tout autour de moi. Pas de chance c'est le pied où ma semelle est percée. J'ai de l'eau plein la chaussure. Pas le temps de constater les dégâts. Déjà, ma caravelle s'approche dangereusement de la bouche d'égout. Trop tard...


- Mesdames, Messieurs. Chers amis. C'est avec une énorme tristesse que j'ai le devoir d'évoquer devant vous la mémoire de notre valeureux et intrépide explorateur, Roland Ivy. Ce farouche navigateur a disparu corps et biens lors de l'exploration des mers des Caraïbes qu'il réalisait à bord de son bateau La Sémillante. Il venait de conduire son invincible armada à travers un passage totalement inconnu. Le capitaine Fabricio n'a rien pu faire pour sauver son amiral quand le bateau de ce dernier s'est retrouvé pris dans un tourbillon qui l'a entraîné par le fond.

- Que Dieu et la Reine prient pour lui !

- Qu'il en soit ainsi ! Allez, grouille, on y retourne.


Pendant plus d'une demi-heure, nous lançons des bateaux qui descendent les rapides des rues Piron et Flammarion. Il paraît que c'étaient des savants. Je le sais parce que j'ai regardé dans le dictionnaire à la bibliothèque. Pas terrible pour des navigateurs. Vasco de Gama, Amerigo Vespucci ou Christophe Colomb, ça aurait été mieux mais ces rues-là sont de l'autre côté du quartier et sont plates comme la cour de l'école.


La disparition de mon navire amiral nous a un peu secoués alors, nous sommes plus prudents. Nous nous mettons chacun à un bout de notre fleuve et nous interceptons les bateaux avant qu'ils ne sombrent et disparaissent dans l'égout. A chaque fois, nous nous éclaboussons en nous précipitant comme des fous mais nous sommes heureux comme jamais.


- Eh ! Les gamins. C'est pas bientôt fini votre histoire. De toute façon, je vais couper l'eau.


C'est le père Soubiran qui vient réunir ses affaires.


- S'il vous plaît. Encore cinq minutes.

- Pas question, il est déjà quatre heures vingt et faut que je rentre à la Mairie déposer mon fourbi. Allez, ouste ! . Du balai.

 

 

.........................

Epilogue : Totalement inutile à l'histoire et que vous n'êtes pas obligés de lire. Et pourtant...

 

Il est dix-neuf heures trente. C'est en pyjama que nous attendons qu'il rentre pour passer à table. Pendant le repas où la télévision restera allumée, il ne faudra pas faire de bruit au risque de s'entendre crier :


- Tu ne peux pas la fermer. J'essaie d'écouter les informations.


Dix-neuf heures trente donc. La vieille 2CV fourgonnette se gare devant le portail. La boîte de vitesse craque quand il enclenche la marche arrière. La portière claque suivi de peu par la porte arrière de la fourgonnette d'où il sort sa lourde caisse à outils. On l'entend tousser quand il enfile l'allée qui mène à la véranda où il va jeter ses affaires avant d'entrer.


- Et merde ! Qu'est-ce que c'est encore que ce bordel ?


Nous nous regardons l'air entendu. Ce soir, motus ! C'est pas un bon jour. La porte d'entrée claque quand il rentre. Son odeur de tabac froid, d'alcool et de suie envahit la pièce.


- Quel est l'espèce de petit con qui a foutu des coquilles de noix par terre dans la véranda ? Il a intérêt à aller ramasser les morceaux tout de suite si y veut pas prendre mon pied au cul. J'ai marché dessus en rentrant et ma caisse à outils a tout bousillé quand je l'ai posée.


Sans le regarder, je me lève.


- Ah ! C'est toi Roland. Ca ne m'étonne pas. Quand tu auras fini, tu monteras te coucher sans manger... Eh ! Roland... Faut tout de même pas que ça t'empêche de venir me dire bonsoir...


Je m'approche de lui pour l'embrasser. Il se baisse vers moi et lance sa tête en avant comme s'il me filait un coup de boule au ralenti. Mais ça, il ne le fait pas exprès. Il le fait tous les soirs. Il ne sait pas faire la bise.

 


Par Roland Ivy
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Vendredi 13 juin 2008

- Ah, here you are. Mais qu'est-ce que tu fichais ? Tu en as mis du temps...

- Oui, oui. Je sais. Mais je suis rentré maintenant.

- Dépêche-toi de prendre ton goûter. Je t'ai préparé des tartines beurrées avec du râpé chocolate.

- Hum... Merci ma petite mamie.

- Et après, tu te mets à tes devoirs. Qu'est-ce que tu as à faire ?

- Un problème de maths et un résumé d'histoire à apprendre. Facile.

- Mais, dis-donc ? Qu'est-ce que tu as fait à ta shirt ? Il manque un bouton.

- C'est rien. C'est les jumeaux Sénéchal qui me sont tombés dessus à la sortie de l'école.

- Et tu t'es battu ?

- Je les ai pas cherchés, Mamie. Ils m'ont coincé à l'angle de la grande rue. Ils voulaient me casser la gueule. Ils se foutaient de moi en me traitant de traîne-savate. Je me suis juste défendu.

- Bon ça va, on forget. Donne-la moi. Je vais te faire un point avant que ta mère rentre. Va vite me chercher la boîte à couture.


Je me précipite dans le couloir de l'entrée pour attraper le coffre aux trésors qui est est perché sur le meuble à chaussures. C'est une grosse boîte de boudoirs en fer blanc qui n'a pas vu de gâteaux depuis longtemps. Pendant que Mamie va à la cuisine me chercher mes tartines, je dépose mon butin sur la toile cirée de la salle à manger et j'en fais sauter le couvercle. Je plonge ma main dans la boîte d'où je sors les grands ciseaux noirs, deux bobines de fil et l'espèce de petit chapeau en velours rose où sont piquées les aiguilles. Enfin, je fouille dans le fond à la recherche du dé en acier que je glisse à mon index.


Le doigt pointé vers le ciel, je décolle :


- Ici le Commandant Roland. Nous nous sommes bien posés sur Krypton 17. J'appelle la station orbitale. Est-ce que vous me recevez ? A vous...

- Arrête-toi un peu, Roland. Give me ça at once. Est-ce que tu as le bouton perdu ?

- Euh, non. J'ai pas vu quand il est tombé. J'ai senti que ça craquait quand Jean-Claude m'a attrapé, mais j'ai pas pu le récupérer.

- Alors, on va en chercher un spare one.

- J'y vais

- No , tu stay ici, tu pull-off ta shirt et tu finish ton goûter. Je vais chercher les boîtes de boutons.


Elle me fait rire quand elle commence à mélanger son français et son anglais. Je sais qu'elle essaie de ne pas nous parler trop souvent anglais pour ne pas nous " disturber " dans nos études mais parfois le vernis craque.


Quelque instants plus tard, elle est de retour. Cette fois, ce sont deux boîtes de bonbons Quality Street qui ont trouvé une nouvelle utilité. La première contient les cartes qu'on achète chez la mercière de la rue Pasteur. C'est une toute petite boutique dont les murs sont tous occupés de grandes étagères avec des tiroirs et le sol presque totalement recouvert de grandes caisses en bois entassées les unes sur les autres. Je me demande bien comment fait Mlle Dupart pour rester dans une pièce aussi sombre toute la journée...


A peine la boîte entrouverte, ma grand-mère la referme car elle sait qu'elle n'y trouvera pas ce qu'elle cherche. Elle se saisit de la seconde, celle qui contient tous les boutons qu'elle récupère sur les vieux vêtements quand ils sont si usés qu'elle ne peut plus les réparer. Elle prend une poignée de boutons qu'elle jette dans le couvercle retourné. Ses petits doigts crochus fouillent à la recherche d'un bouton identique à ceux de ma chemise. Elle en trouve un qu'elle pose devant elle.


Pendant qu'elle tire un morceau de fil de la bobine et qu'elle le passe à travers le chas de l'aiguille, je plonge ma main dans la boîte. A cet instant, je suis Jim Hawkins qui a trouvé le trésor du capitaine Flint. Je laisse filer les doublons entre mes doigts, prenant poignée après poignée. Je pourrais faire ça pendant des heures.


- Roland. Il est bientôt six heures. Ta mère va rentrer. Il faut faire tes devoirs. Tiens, ta shirt. Elle est comme neuve. Ta mère n'y verra que du feu.

Par Roland Ivy
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Vendredi 30 mai 2008
 

 

 

Quand je gare la voiture, le soleil qui vient juste de se lever embrase la plaine en contrebas. Je fais quelques étirements dans la lumière orange avant de me lancer en savourant ces premiers instants de course quand la chaleur envahit mon corps qui s'habitue à l'effort. Après quelques minutes pendant lesquelles je reste sur les grandes allées du parc, je pique d'un seul coup à travers bois. Je sais que je ne pourrai pas maîtriser les éléments de mon entraînement mais je m'offre régulièrement une séance où je cours sans repères, à la sensation, pour le plaisir.

 

Et je saute par dessus les troncs des arbres tombés, j'enjambe les trous, je dévale et je gravis les côtes au hasard du terrain. Chacun de mes pas provoque des bruissements de feuilles et des craquements de branches. Seuls le souffle de ma respiration et les bips de mon cardio-fréquence-mètre me guident dans l'allure que je donne à ma progression.

 

A chaque fois que j'ai traversé une parcelle, je débouche dans une allée que j'emprunte pendant quelques secondes avant de replonger dans le taillis. Une douce sensation de bien-être s'est déjà emparée de moi. Oubliés mes tracas quotidiens et le stress. A cet instant-là, il n'y a que moi et mon corps qui ne font qu'un avec la nature environnante. Mes sens sont aux aguets, exclusivement centrés sur mes sensations et sur ma course.

 

Une fois encore, je me retrouve sur un chemin. Je profite de l'absence d'obstacles pour ralentir un peu et progresser les yeux fermés. D'un coup, j'entends un galop derrière moi. Je ne suis pourtant pas sur une allée cavalière... Je lève les bras en me serrant sur le côté pour laisser passer les chevaux. Mais ce ne sont pas des chevaux.

 

Elles sont trois. Une grande et deux plus jeunes. Je suis tout étonné de les voir progresser à mes côtés sans s'enfuir dans le sous bois. Pendant des siècles – peu importe le temps que ça dure en réalité – je cours dans les bois avec trois biches...

 

J'ai peur de les heurter en prolongeant cet instant magique. Alors, foulée après foulée, je ralentis mon allure jusqu'à l'arrêt complet. Les trois magnifiques animaux m'ont doublé. Elles se sont arrêtés quelques mètres plus loin et se sont retournées. Mes yeux sont grands ouverts. Je savoure chaque parcelle de ce moment dont je sais que je ne le vivrai jamais plus.

 

C'est la grande qui brise l'immobilité de l'instant. Elle s'approche de moi. Je ne sens aucune crainte dans son regard qui me fixe. Je n'ose pas tendre la main vers elle. La buée de nos deux souffles s'emmêle. Sa tête s'avance encore et cherche ma main gauche où mon cardio s'emballe. Elle frotte son cou contre mon buste et m'enveloppe de son odeur sauvage. Son poil est rêche et lisse à la fois.

 

Avec la même douceur, elle se retire finalement. Je reste immobile. Je voudrais que ce moment ne s'arrête pas. Pourtant, tout d'un coup, comme si elles répondaient à un signal qu'elles seules peuvent percevoir, elles bondissent avec grâce dans le bois. En quelques sauts, elles disparaissent.

 

C'est en marchant que je regagne le parking. Ma journée sera belle.

Par Roland Ivy
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Jeudi 8 mai 2008
 

 

 

- Ah, te voilà enfin. Mais qu'est-ce que tu foutais ?

- Ben, j'étais au défilé. Sers-moi donc un coup de cidre, ça m'a donné soif cette commémo...

- Le défilé, le défilé... Ça fait au moins deux heures qu'il est terminé le défilé. Vu ton état, m'est avis qu'après la cérémonie tu es passé par la case Café de la Place et que tu l'as bien arrosé cet anniversaire de la fin de la guerre.

- C'est vrai, mais le Maire voulait nous payer un coup. Surtout à ceusses qui reviennent d'Algérie. Tu peux pas comprendre ça, toi. Tu y étais pas...

- D'accord, d'accord. Retire ton uniforme et pose ton clairon. Il y a pas idée de commencer le cochon à onze heures et demie. Magne-toi, tout le monde t'attend.

- C'est bon, c'est bon. D'abord, un petit verre et on y va. Le cochon a attendu jusqu'en mai, il va pas m'en vouloir parce que je lui ai donné un petit sursis de trois mois ? Alors, deux heures en plus ou en moins...

- N'empêche que la pauvre bête, elle sent bien que c'est pour aujourd'hui. Il est sacrément énervé. T'as intérêt à faire gaffe parce que c'est un bestiau et qu'il va pas se laisser faire.

- Louis, ne me cherche pas. Est-ce tu m'as déjà vu me planter une seule fois en tuant le cochon ?

- Mais non, ce n'est pas ce que je voulais dire. Tu sais très bien qu'il n'y en a pas deux comme toi pour faire ça. Il y a juste que j'espère que tout va bien se passer et que tu n'es pas trop, comment dire, fatigué avec la matinée que tu as déjà derrière toi.

 

Les deux hommes traversent la cuisine et vont s'équiper dans la remise. Pendant que Charles noue un grand tablier blanc autour de sa taille et qu'il glisse dans ses bottes un fusil à couteau, son beau-frère le regarde en se disant que Charles a beaucoup changé au cours de ces vingt-trois mois passés en Algérie. Il l'avait déjà remarqué lors de sa permission l'été dernier, mais là, les choses se sont accélérées. Le fier garçon qui avait épousé sa soeur a fait place à homme marqué qui a pris de sérieuses habitudes question alcool. Les voilà dans la cour où les attendent quelques amis réunis pour l'occasion.

 

- Salut la compagnie ! C'est le grand retour du guerrier, le roi des saigneurs.

- Pas la peine de gueuler comme ça. Tu vois bien qu'il faut y aller maintenant.

- Tu permets que j'embrasse tout le monde ? Salut René... Ça va Michel ?... Jacqueline, comment ça va ma poule ?... Tudieu, La Gisèle, te v'la une vraie femme maintenant !... Comme je suis content de vous revoir. Allez, on trinque un coup pour fêter ça.

- Non, Charles. Le cochon d'abord.

- Ben... Ouss'qu'elles sont nos deux bourgeoises à nous ?

- Elles sont là-haut. Y a ta femme qu'est en douleurs. Le petit, c'est pour aujourd'hui...

- Vrai ? Le lardon y va arriver le jour du cochon. Et ben, on s'en rappellera de la commémo de cette année...

 

Mais déjà les femmes s'affairent autour du grand feu où l'eau bout dans une lessiveuse. Elles jettent dans des poêles les oignons qu'elles ont épluchés dès le matin. Tout le monde est prêt. Deux hommes tirent jusqu'en plein soleil l'animal qui gueule de terreur. Charles se saisit d'une masse et enfourche l'énorme bête. Il hurle par-dessus les cris du cochon.

 

- Tenez-le bien. Il ne fait qu'à bouger. Louis, approche-toi avec les seaux ... Je vais le percer tout de suite... Prêts ?... Han !

 

La masse s'abat d'un coup sur la tête de l'animal qui s'affaisse. Dans le silence le plus total, la lame du couteau s'enfonce dans sa gorge d'où le sang gicle d'un coup, sitôt recueilli dans le seau. Louis l'agite frénétiquement avec des brins d'osier pour éviter qu'il ne coagule. Déjà le corps de l'animal est porté sur les planches qu'on a dressées sur des tréteaux.

 

- Encore un que les Fellaghas n'auront pas... Gisèle, sers-moi un godet. Il fait soif...

 

De gestes sûrs et rapides, il s'affaire autour de la bête qu'il se met à découper. Il commence par la tête qu'il sépare du corps. Il la pose de côté et se concentre sur la carcasse. Il l'ouvre de haut en bas pour en sortir les entrailles qu'il jette dans des bassines qui sont emportées plus loin, sur une autre table. Tout autour de lui, c'est la grande agitation. Chacun connaît sa partition et la joue en silence. Qui s'occupe des abats dont on fera des pâtés, qui se lance dans la confection du boudin qu'on fait couler avec un entonnoir dans les boyaux que les femmes ont lavés, qui découpe le lard, les côtes...

 

Pendant des heures, la compagnie s'est activée. L'animal est désormais dépecé en morceaux qu'on va se partager. Tout au long de la journée, Charles a découpé, taillé, scié, haché, ne s'interrompant que pour boire un verre de cidre. Son tablier est couvert de sang. Son visage luisant de sueur est écarlate sous l'effet de la chaleur et de l'alcool.

 

D'un coup, il s'est affalé sur une chaise. La besogne est finie. Il n'en peut plus. Son beau-frère s'approche de lui.

 

- Tu devrais manger un bout. Goûte-donc au boudin, il est excellent.

- Pas faim... Préférerais boire un coup.

- D'abord, tu devrais monter voir ta femme. Le petit est né. C'est un garçon.

- C'est bien ce que je disais, un lardon.

- Un beau petit gars. Tout rond, tout rose.

- Gras comme un cochon... Eh les gars... Je suis papa. La Claudine m'a pondu un lardon. On l'arrose ?...

- Il ne s'appelle pas lardon, Charles, mais Roland. Et tu as assez bu pour aujourd'hui.

 

 

 

Par Roland Ivy
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