Tout était déjà sur la table quand je suis arrivé. Le plateau avec les tasses, le lait et le sucre. Il avait ajouté
une assiette de sablés faits maison. Par contre, la théière n'y était pas ; j'imagine qu'il l'avait préparée dans la cuisine en attendant d'y verser l'eau chaude.
La construction du château fort avait avancé. Deux nouvelles tours en carton avaient été ajoutées. Les soldats et
les petites voitures se faisaient face selon un plan de bataille sans doute bien établi. Les dvd de chaque côté de l'écran de télévision avaient été empilés bien régulièrement. Quant à
l'ordinateur portable sur la grande table, il avait fait place à une superbe guitare au bois roux et aux tons chaleureux.
- Tu joues de la guitare ?
- C'est un rêve de gosse. Tu sais, j'ai grandi avec les Beatles, les Stones, Dylan, Joan Baez, Simon & Garfunkel... Ça te dit quelque chose ?... Peu importe. Depuis
toujours, j'avais envie de jouer cette musique. Il y a peu, je m'y suis mis. Je suis nul mais j'adore ça. Ça me détend. Et toi, tu fais de la musique ?
- J'ai vaguement appris le piano quand j'étais gamin.
Tout en parlant, il s'était dirigé vers la cuisine et il avait allumé le feu sous la bouilloire. Puis, il avait
rangé sa guitare dans sa housse avant de la poser précautionneusement au dessus d'une des étagères. Il s'est assis dans un des fauteuils et m'a invité à prendre place dans celui qui y faisait
face.
- Je voulais te demander de m'excuser pour ce report de rendez-vous.
- C'est à moi de te présenter mes excuses. C'est déjà gentil de me consacrer du temps. Et puis, je me sens tellement stupide
d'avoir oublié mes affaires...
- Il faut dire qu'il était vraiment tard. Aujourd'hui, nous n'allons
veiller aussi longtemps. Tu es d'accord ?
Au moment où j'ai hoché la tête, la bouilloire a commencé à siffler et il s'est levé pour finir de préparer le thé.
Pendant son absence, j'ai formulé une dernière fois la question à laquelle je pensais depuis longtemps.
- Je voulais te demander une chose. Ça a rapport à l'heure de nos rendez-vous. Il y a comme une espèce de secret
dans tes activités d'écriture. Est-ce que tu peux m'en dire davantage ?
- Hum... Roland Ivy
n'existe pas. Tu le sais, son nom ne figure pas sur la boîte aux lettres. C'est un être virtuel, un avatar que je me suis inventé et qui prend en charge toutes les histoires qui me viennent à la
tête depuis toujours. Dans la vraie vie, je suis extrêmement occupé. J'ai un métier prenant, une famille, des activités sociales diverses. A priori, pas de place pour ces histoires. Pour autant,
je n'y peux rien, tout au long de ma journée, les situations que je vis, les lectures et les rencontres que je peux faire évoquent chez moi une espèce de vie parallèle, une multitude de vies pour
être plus précis.
- Un peu comme quand on pense à autre chose que ce qu'on est en train de faire
?
- C'est tout à fait ça. Chez moi, c'est permanent et je dois avouer que c'est parfois un peu
envahissant même si je crois que j'ai toujours réussi à composer avec. Je suis capable de mener plusieurs activités simultanément, de changer de casquette en permanence et ce depuis
toujours.
- Alors pourquoi avoir décidé d'inventer Roland ?
- C'est la vie qui l'a décidé pour moi. Franchement, et je ne dis pas ça pour faire pleurer dans les chaumières, elle n'a pas
été tendre avec moi. Même si j'ai cru longtemps que mon enfance terminée, elle me laisserait un peu tranquille, il n'en a rien été. En guise de long fleuve tranquille, ça a plutôt été un torrent
tumultueux avec rapides et chutes vertigineuses à tous les coudes du fleuve. Souvent, j'ai cru que j'allais me fracasser dans le courant mais je suis toujours là. Au début, je griffonnais de
trucs informes sur des cahiers d'écolier, comme s'il était possible d'échapper à mon quotidien en recourant à l'imaginaire. Puis un jour, alors que je vivais un drame, j'ai découvert, presque par
hasard un atelier d'écriture sur internet. Je me suis pris au jeu et j'ai commencé à écrire des textes un peu plus construits à l'aide des propositions d'écriture qui étaient faites sur
l'atelier. Alors, l'idée de Roland a peu à peu fait son chemin. Si je m'inventais un personnage qui pourrait être à la fois totalement moi et totalement un autre, il lui serait loisible de se
substituer à moi pour me débarrasser de mes vies parallèles.
- Un peu comme dans second
life ?
- En quelque sorte, un peu comme dans les jeux de rôle où on participe par
l'intermédiaire d'un personnage qui a ses caractéristiques physiques, psychologiques ou autres. Tu me suis ?
- Oui, oui. Je me souviens d'un article où on racontait que certains joueurs étaient totalement perturbés par les mésaventures qui survenaient à leur personnage, leur avatar
comme tu dis.
- C'est vrai. C'est tout simplement parce qu'ils n'arrivent pas à faire la différence
entre leur propre vie et celle de leur avatar.
- Et tu ne crains pas de te perdre toi-même avec
Roland ?
- Au contraire, je l'ai créé pour me décharger des histoires imaginaires qui risquaient à
terme de créer des interférences dans ma vraie vie...
- Vu comme ça...
(à suivre)
Vous me l'avez écrit