Inclassable

Lundi 6 juillet 2009


Putain chérie, ce qu'elle est lourde ta valise ! Qu'est-ce que tu as bien pu fourrer dedans ? Tu vas voir qu'on va payer un max pour l'excedent de bagage à l'aéroport.

Franchement, on va juste au club aux Seichelles, tu n'as pas besoin de trimballer toute ta bibliothèque. En plus, tout est déjà réglé. Là-bas, tu consommes et tu t'en fous, pas la peine de te charger comme une mule.

Même si t'as pris un stock de préservatifs, ça ne peut pas peser tant que ça. Non mais, tu m'écoutes?

Qu'est-ce qu'il y a dans sa valoche ? Bon je regarde. Je suis certain que tu en emportes trois fois trop...

Dis-moi Lola, qu'est-ce que tu comptes faire avec tes chaussures de ski à la plage?

Et puis la petite horloge en marbre de Tante Agathe, tu envisages de faire quoi avec?

Et puis, cette ventouse pour déboucher les chiottes, tu crois vraiment que c'est indispensable ?

Et puis merde, après tout, tu fais comme tu veux. Pas de doute, t'as vraiment besoin de vacances ma belle. On va faire comme tu voudras mais ne compte pas sur moi pour porter tout ton fourbi...




Par Roland Ivy
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Jeudi 29 janvier 2009
 



A ce moment de notre conversation, il a ouvert le dossier marqué de mon nom. Il a pris ses lunettes – des demi-lunes – qu'il a posées sur le bout de son nez.


- Voyez-vous, Monsieur Ivy, avec vous, nous sommes confrontés à un problème que nous n'avons jamais rencontré... Quand votre auteur a annoncé qu'il vous consacrerait mille vies, on a un peu rigolé. Certes, ce n'était pas le premier à nous mettre face à une tâche de longue haleine. Balzac, Zola, Eugène Sue, Tolkien et tant d'autres avant lui ont mis en scène de multiples personnages... Il y avait de sa part un peu de mégalomanie, il allait se calmer. Mais apparemment, il semble bien qu'il soit parti pour le faire. Songez-donc déjà plus de deux cent épisodes... Je ne l'imagine vraiment pas s'arrêter en si bon chemin. Après tout me direz-vous, s'il décide d'écrire toutes ces histoires, il nous est tout à fait possible de créer autant de comptes différents que chacun des personnages qu'il va inventer. On a l'habitude... Chaque personnage est affecté à sa catégorie (héros, salaud, trouillard, victime, assassin...) et c'est parti. Le reste est de la gestion courante liée aux aléas des apparitions et des péripéties. Non, avec vous... Comment dire ?... Avec vous, le problème n'est pas que vous soyez un personnage récurrent – ce qui vous promet une très belle rente, soyez-en certain – le problème est d'arriver à vous caser dans l'une des catégories de façon à vous affecter les points de retraite correspondants à votre situation.
- Je ne vois vraiment pas ce qui vous gène.
- Mais si, c'est très ennuyeux. Vous apparaissez dans mille vies à des époques totalement différentes. Vous n'êtes jamais le même et vous êtes toujours vous. Ça ne colle pas avec les algorithmes de calculs. Non vraiment, Monsieur Ivy, vous nous mettez dans une situation très embarrassante...
- Et alors ?
- Alors, on ne sait pas comment gérer votre dossier...
- Mais qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse.
- Je n'en sais rien, moi. Vous n'auriez pas moyen de faire un peu pression sur votre auteur ? Vous pourriez lui suggérer qu'il vous utilise toujours dans le même registre, si possible à la même époque... Enfin des trucs comme ça...
- Je doute totalement d'avoir la moindre influence sur lui si toutefois j'avais l'intention de faire quoi que se soit...
- C'est bien ce que je craignais... Totalement inclassable...



Notre conversation a duré bien au-delà de treize heures et lorsque je suis sorti de son bureau, il m'apparaissait complètement effondré, désespéré que je ne lui aie pas offert de solution à son problème. J'avoue que ça ne me préoccupait pas plus que ça. En passant devant l'accueil, j'ai vu que Sylvie n'était plus là. Sans doute sortie déjeuner... J'avais déjà commencé à descendre l'escalier quand j'ai fait demi-tour. Je venais d'avoir une idée. Je me suis penché au dessus du comptoir et j'ai pris un petit papier sur lequel j'ai griffonné quelques mots avant de le déposer en évidence sur le clavier de l'ordinateur.



Envie d'un petit extra ?

Vous savez comment me joindre...

RI




Par Roland Ivy
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Mercredi 28 janvier 2009


Tout en agitant la cuillère dans sa tasse pour tenter de faire fondre la grosse noix de miel qu'il y avait glissée, il reprit :


- Ce que nous venons de vivre illustre parfaitement ce que je vous disais quant au nécessaire secret autour de notre activité. Vous imaginez aisément ce qui se passerait si tous les personnages se mettaient à faire durer leurs diverses participations aux histoires inventées par les auteurs au seul motif qu'ils auraient ainsi l'occasion d'arrondir leurs fins de mois. La totale liberté laissée aux auteurs s'en trouverait bouleversée et le contenu de leurs œuvres pourrait en être altéré. Je n'ai rien dit tout à l'heure car Sylvie est une personne dévouée et efficace et qu'après tout, ce n'est pas les quelques lignes qui lui auront été consacrées qui mettront en péril notre organisation. Elle n'est pas coutumière du fait. A vrai dire, nous recevons très exceptionnellement des usagers.
- Alors pourquoi m'avoir demandé de venir aujourd'hui ?
- Nous y viendrons tout à l'heure si vous le voulez bien. Mais avant tout, permettez-moi de vous expliquer comment fonctionne la CRP. Ce que je vais vous exposer maintenant vous permettra de mieux comprendre pourquoi j'ai dit tout à l'heure que vous nous posiez un problème.
- Dans ce cas, je vous écoute.
- J'ai saisi ma tasse fumante et j'ai délaissé le sucre et le miel en me concentrant sur le parfum de mon thé. Les arômes de bergamote ont fait frissonner mes narines. Les feuilles ayant servi à la préparation étaient incontestablement de bonne qualité et on avait utilisé de l'eau très pure. Je me suis confortablement installé.

- Comme je vous l'ai annoncé tout à l'heure, dès qu'un créateur utilise un personnage, nos services créent pour ce dernier un compte servant de support à la future rémunération qui lui sera servie à partir du moment où le créateur mettra fin à son utilisation en tant que personnage. Le plus souvent, c'est instantané car il existe peu de personnages qui ont une durée de travail très longue. Pour autant, il existe quelques exceptions comme dans le cas de séries ou de romans avec plusieurs époques. Vous me suivez ?
- Oui, j'ai compris : Les Trois Mousquetaires, le Capitaine Némo ou même James Bond...
- C'est tout à fait ça. Dans ce cas, lorsqu'un personnage déjà pensionné est à nouveau utilisé, on recalcule ses droits en tenant compte des apports de sa nouvelle participation... C'est un peu compliqué mais les « tops » comme nous les appelons ne sont pas si nombreux. Bien sur, il y a de très grosses pointures comme les personnage historiques ou pseudo-historiques. Certains sont utilisés des dizaines de fois, parfois à contre-emploi mais leur gestion ne pose pas vraiment de problème. Les « Tops » sont à peine plus d'une centaine. En fait, nous gérons énormément de figurants ou des « one-shots ».
- Pardon ?
- Les « one-shots » sont des personnages qui font une unique apparition à l'occasion d'une œuvre. Certains ne font que passer et jouent un rôle accessoire, d'autres sont capitaux ou même sont présents tout au long de l'intrigue. L'imagination des auteurs est sans limite à leur sujet.
- Mais alors comment calculez-vous le montant de ce que vous leur versez ?
- C'est extrêmement complexe. Nos spécialistes sont chargés de déterminer l'importance relative de chaque personnage. Entrent notamment en ligne de compte le nombre de mots accordés à chacun, l'importance du personnage même s'il est peu présent, la notoriété de l'œuvre dans laquelle ils apparaissent, sans parler des prolongements éventuels... Pour la majorité des figurants ou des « one-shots », un capital leur est versé pour solde de tout compte. Par contre, il en est d'autres pour lesquels nous sommes amenés à leur verser une véritable rente.
- Comment ça ?
- Prenons, par exemple, le personnage de Catherine dans Jules et Jim. C'est l'archétype du « one-shot ». Elle est le personnage central d'un roman unique à la fin duquel elle meurt. Du fait de son importance, des multiples rééditions du livre, de sa notoriété jamais démentie mais aussi des incidences liées au diverses adaptations cinématographiques dont celle de Truffaut en particulier, la rente qui lui avait été attribuée a été réévaluée régulièrement. Certains « one-shots » sont de très gros clients à nous. Vous seriez étonnés...
- Sans doute, sans doute... Mais est-ce que vous pourriez maintenant me dire en quoi, je vous pose un problème ?




(A suivre...)

Par Roland Ivy
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Mardi 27 janvier 2009
 



Il s'est écarté pour me laisser passer devant lui en entrant dans son bureau. Immédiatement, le désordre qui y régnait m'a surpris. La vaste salle semblait envahie de piles de dossiers qui recouvraient tous les meubles. Il y en avait partout : sur des étagères, sur des tables, par terre et, bien sur, sur le plan de travail du bureau. M'indiquant un siège en face de lui, il a libéré un espace en repoussant des dossiers d'un revers de main. Puis il a sorti d'un tiroir une pochette cartonnée violette sur laquelle je pouvais lire mon nom.


- Monsieur Ivy, je vous remercie d'avoir accepté de venir à cet entretien et...
- Je vous prie de m'excuser... Mais qui êtes-vous ?
- Et bien, je vous l'ai dit. Je suis le Directeur de la CRP... Mon nom est Legrand, Philippe Legrand.
- J'entends bien. Mais pourquoi m'a-t-on envoyé cette lettre me demandant de me présenter ici aujourd'hui ? « Pour affaire vous concernant » disait le courrier. Comment se fait-il que vous ayez un dossier à mon nom et que vous sembliez si bien me connaître ? De plus, pouvez-vous m'expliquer ce que c'est que la CRP ?
- Je vais tout vous expliquer. Soyez sans crainte. Il n'empêche que je vous ai demandé de passer parce que nous avons un problème avec vous.


Je commençais à perdre patience. Son excès de politesse et sa façon de ne pas répondre à mes questions me faisaient regretter d'être venu. Je n'avais trouvé aucune information concernant cette mystérieuse CRP. Pas même de numéro de téléphone sur l'annuaire... La situation m'apparaissait irréelle. C'est par curiosité que j'avais finalement décidé de me présenter devant l'immeuble ce matin. Comme il n'y avait pas de sonnette, j'étais entré comme poussé malgré moi.


- Mais comment diable, puis-je vous poser un problème ? Je ne vous connais même pas ! Qu'est-ce donc que cette histoire ?
- Monsieur Ivy, ce que je vais vous dire n'est connu que d'un nombre très limité de personnes. Les activités et l'existence même de la CRP n'ont pas à être connues du grand public. Aussi, je compte sur vous pour que la teneur de cet entretien reste entre vous et moi.
- Mais enfin. Dîtes-moi ce qu'est cette foutue CRP !
- J'ai votre parole ?
- Admettons...
- La CRP est la Caisse de Retraite des Personnages. Elle gère les intérêts de tous les personnages mis en scène dans toutes les productions, écrites, visuelles, cinématographiques, télévisuelles, radiophoniques ou toute autre forme de création répertoriée ou à inventer.
- Qu'est-ce que c'est que cette histoire ?
- C'est pourtant simple. Chaque fois qu'un créateur quelconque crée ou utilise un personnage dans l'une de ses productions, nous comptabilisons cette participation dans un compte qui participe de la constitution de droits à retraite du personnage en question. Il s'agit d'un système qui assure à tous une rémunération en rapport avec l'activité qu'il a pu avoir au cours de sa carrière de personnage...
- Vous vous moquez de moi.
- Pas le moins du monde. Eu égard à l'importance des personnages dans les créations, il a semblé tout à fait normal que ceux-ci soient rétribués eux-aussi. Depuis que le monde est monde, nous avons enregistré plus de mille milliards de personnages qui ont pris part à la grande aventure de la création. Notre agence veille à la défense des intérêts de tous ces personnages qu'il s'agisse d'actifs ou d'ayant-droits.
- C'est totalement impossible.
- Mais si. Nous disposons des meilleurs actuaires qui travaillent avec des machines dont vous ne soupçonnez même pas la puissance. Nos moyens sont quasiment illimités. Nous prélevons une partie de tous les revenus générés par les ventes des oeuvres. Notre activité secrète – et il est essentielle qu'elle le reste – est la plus puissante qu'il soit possible d'imaginer.


J'essayais de mettre en ordre ce qu'il venait de m'annoncer quand on a frappé à la porte. C'était Sylvie qui nous apportait le thé. Elle a poussé devant elle une table roulante sur laquelle elle avait disposé la théière, deux tasses, un petit ramequin de sucre en poudre et un pot de miel. Elle a rempli les deux tasses avec application. Plutôt que de ressortir immédiatement, elle a fait le tour du bureau et est allée redresser le pli des lourds rideaux en velours grenat qui étaient suspendus devant les grandes baies vitrées. Visiblement, elle n'avait pas grand chose à faire là et j'ai souri quand j'ai compris qu'elle faisait durer un peu sa participation personnelle à cette histoire de façon à se constituer des points de retraite complémentaires...


- Sylvie, s'il vous plait...
- Oui, Monsieur le Directeur.
- Pourriez-vous avoir la gentillesse de nous laisser ?
- Mais très certainement.


Juste en sortant, elle a fait pivoter l'assiette dans laquelle était posée une plante verte sur un guéridon près de la porte. Elle nous a souri, puis elle s'est éclipsée et nous a laissés seuls.


(A suivre...)



Par Roland Ivy
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Lundi 26 janvier 2009
 



J'ai poussé la porte du petit immeuble cossu après avoir vérifié l'adresse figurant sur le courrier que j'avais reçu. Rien ne semblait le distinguer des autres immeubles du quartier, pas la moindre plaque, pas même de boite aux lettres. Le hall d'entrée était vide et conduisait à un grand escalier ciré recouvert d'un tapis rouge.


J'ai enfilé les marches, lentement, et je me suis retrouvé face à une dame assise derrière un comptoir. Elle consultait l'écran de son ordinateur. Ses doigts couraient à toute vitesse sur les touches de son clavier. Elle ne semblait pas m'avoir vu.


- Je vous prie de m'excuser...
- Oh, bonjour Monsieur.
- Bonjour Madame. J'ai reçu un courrier qui me demande de passer aujourd'hui mais j'avoue que je me demande si je ne me suis pas trompé...
- Non, non. Il n'y a aucune erreur. Vous êtes Monsieur Ivy, n'est-ce pas ?
- Heu... Oui.
- Vous aviez rendez-vous à 09h30. Pile à l'heure. Je vais prévenir le Directeur de votre arrivée. Si vous voulez vous asseoir, on va venir vous chercher tout de suite.
- Très bien.


Étonné, je me dirigeais vers les fauteuils situés dans le salon d'attente quand elle m'a rappelé :


- Monsieur Ivy...
- Oui.
- Je voulais juste vous dire... Enfin, merci d'avoir pensé à moi.
- Je... Je vous en prie...


C'est tout ce que j'ai trouvé à répondre. Je suis resté incrédule mais elle m'a gratifié d'un large sourire. Elle a saisi le téléphone et elle a composé un numéro. Son correspondant n'a pas mis longtemps à répondre.


- Votre rendez-vous est arrivé, Monsieur...


A peine avait-elle raccroché qu'une porte s'est ouverte dans le couloir. Un homme en costume clair en sorti et s'est approché de moi. Il devait avoir mon âge. Ses cheveux coupés courts grisonnaient un peu au niveau des tempes. Il apportait quelques chemises cartonnées qu'il a posées sur le comptoir en me serrant la main.


- Monsieur Ivy, bonjour. Je m'appelle Philippe Legrand. Je suis le directeur de la CRP. Si vous voulez bien me suivre, s'il vous plait...


Il s'est ensuite adressé à la réceptionniste.


- Sylvie... Je vous ai déposé là deux avenants à ajouter aux dossiers « Quasimodo » et « Rastignac ». Ils sont à classer aux archives... Ensuite, pourriez-vous avoir la gentillesse de nous apporter des cafés, s'il vous plait ?.. Non, excusez-moi. Pour Monsieur Ivy, vous mettrez un thé... Un Earl Grey, préparé à l'ancienne. C'est bien cela, Monsieur Ivy ?
- Je ne voudrais pas vous déranger.
- Ne vous inquiétez pas. Tout va bien se passer, cher Monsieur. Sylvie... Du thé, donc... Allons-y...
- Je vous l'apporte dans dix minutes.



(A suivre...)



Par Roland Ivy
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