- Quel numéro as-tu ?
- 573, et toi ?
- 594. Si ça pouvait correspondre à mon temps, je serais content.
- Pardon ?
- 59 secondes et 4 dixièmes. Moins d'une minute, ça serait bien pour une première course.
- Je ne sais pas où tu vas chercher des trucs pareils, Roland. Mais si moi je fais 57''3, je signe tout de
suite.
C'était juste les championnats départementaux, pas la course de notre vie mais la première de la saison et surtout,
un test en grandeur nature sur les haies basses. Pour Jean-Marc, les choses étaient différentes. En minimes, il faisait déjà du 250 m haies. Il connaissait un peu les choses et surtout,
il savait se situer par rapport aux habituels concurrents sur cette discipline. L'an dernier j'avais commencé en cours de saison et j'avais accroché les wagons en cours de route. J'avais bien
fait quelques sprints sur 80m et 150m en compétitions, mais là, avec le passage en cadets, c'était comme mon baptême du feu.
C'était le premier grand pont de mai. Il faisait beau. On s'était échauffés longuement en étant particulièrement
attentifs à nos sensations. On venait juste de remonter dans les tribunes et Jeff nous avait donné nos dossards. Méticuleusement, nous les fixions à nos maillots de club avec des épingles à
nourrice. Une dernière fois, j'ai regardé le numéro fixé au dos de mon débardeur. Je me suis mis torse nu, j'ai enfilé ma tunique et j'ai remis ma veste de survêtement par dessus. On allait
prendre nos chaussures à pointes pour aller finir notre échauffement par le franchissement de quelques barrières suivi de quelques départs quand Jeff nous a appelés.
- Les gars, c'est le grand jour. On va voir si tout le boulot abattu cet hiver a payé. Je viens de la chambre
d'appel. Il y a deux séries. Vous êtes tous les deux en finale A.
- Ça veut dire que c'est nous qui commençons ?
- Et non, Roland, c'est l'inverse. En fait, on débute par ceux qui sont réputés les plus faibles, la finale
B.
- Comment ça se fait que je sois dans cette série-là ?
- Quand je vous ai inscrits, j'ai dit que tu avais déjà fait moins de 60'' dans un meeting. Pour Jean-Marc, ils le
connaissent déjà.
- Ça fout la pression, Jeff.
- Je sais mais je crois que tu peux très bien t'en tirer. J'ai quelques infos.
Jean-Marc tu seras au couloir 4. Tu sais Le Saulnier, le mec de Colombes qui gagnait tout en minimes ? Il a abandonné les haies et s'est tourné
vers le 200 plat. Son entraîneur m'a dit qu'il n'avait pas pu supporter le passage du 250 au 400 m. Ça arrive souvent... En tout cas, ça fait de toi le grand favori, Jean-Marc. Quant à toi
Roland, tu courras à la corde. C'est pas l'idéal mais tu seras tout de même dans la bonne course. Tu feras attention parce ça tourne très serré et il ne faudra pas se laisser déporter vers
l'extérieur.
On écoutait les derniers conseils de Jeff quand vous êtes tous arrivés. Je ne savais pas que vous viendriez tous.
Vous étiez une dizaine. Vous étiez venus ensemble. Bien sur, tu étais là, Sophie. Il y avait Isa, Philippe, Catherine et quelques autres. A la fois, j'étais content de vous savoir là mais votre
présence m'a rajouté une dose de stress. Tu es venue m'embrasser et le coach m'a rappelé à l'ordre.
- Roland, c'est l'heure. Le départ de la première course est dans vingt minutes.
Avant, tu passes aux toilettes, tu bois un peu d'eau et tu vas finir de te préparer. Désolé mademoiselle, mais il faudra attendre un peu...
- Oh mais j'ai toute la vie devant moi pour profiter de Roland, moi...
- Oui mais maintenant, il doit se concentrer. Allez, Roland, ouste. Je passe vous voir sur la piste avec Jean-Marc un
peu avant le départ.
Je ne sais pas ce que vous vous êtes dit avec Jeff quand j'ai descendu les escalier dess tribunes. Je me suis dirigé
vers la ligne de départ en trottinant. J'avais mes pointes en main. La première chose que j'ai faite, c'est d'aller m'asseoir dans l'herbe pour les mettre à la place de mes
trainings.
Quelques minutes plus tard, j'ai vu Jeff qui discutait avec Jean-Marc. Du coin de l'œil, je le regardais qui faisait
de grands gestes en parlant. Enfin, il s'est dirigé vers moi.
- Alors, tu es prêt ?
- Je crois, oui. Mais j'ai une de ces frousses...
- C'est normal le trac... Bon cette fois, c'est parti. Tu sais, Roland, je crois que tu peux faire un bon coup.
Personne ne t'attend mais moi, je sais que tu as tout ce qui faut pour faire une belle course. Quand le départ sera donné, tu ne t'affoles pas, tu ne t'occupes pas des autres. Tu te concentres
exclusivement sur ton couloir, sur ta course et sur les barrières. Tu fais en sorte de rester en rythme et tu penses surtout à ne pas planer au-dessus des haies. A chaque fois, tu griffes la
piste le plus vite possible avec ta jambe d'attaque. C'est OK ?
- Oui, Jeff, comme à l'entraînement.
- C'est ça, comme à l'entraînement. Normalement, tout va bien se passer. Allez, bonne chance mon
grand.
- Merci, Jeff. Merci.
Je garde un souvenir plutôt flou des quelques minutes qui ont précédé le départ. Je crois que je me suis laissé
porter par le flot. La première série s'est passée normalement. Il me semble que les gars n'allaient pas très vite. J'ai suivi leur course de loin. Deux d'entre eux ont eu du mal à tenir le
rythme qu'ils s'étaient imposé. Il y en avait un qui s'arrêtait pratiquement à chaque haie. Il la passait en sautant vers le haut et venait se planter derrière la barrière perdant toute vitesse
dans sa course.
Puis les commissaires nous ont appelés en nous désignant à chaque fois le couloir qui nous était alloué. J'ai jeté
mon survêtement à proximité de la ligne d'arrivée et je me suis placé derrière mes starting-blocks. Les autres s'échelonnaient devant moi, je voyais leurs dossards. Au moment de prendre la
position dans les blocks, Jean-Marc m'a fait un signe d'encouragement. Il avait l'air d'avoir une de ces pêches...
Une fois en position, j'ai fait le vide en moi. J'étais à l'écoute du starter. Je ne pensais à rien d'autre qu'à
partir au plus vite au coup de pistolet. Je sentais mon coeur battre dans ma poitrine. Lorsque le starter a crié « Prêts », j'ai écrasé mes talons dans les blocks et j'ai attendu la
libération du coup de feu.
Rien à dire sur les 350 premiers mètres de course. J'ai accéléré en me redressant progressivement, j'ai franchi les
barrières comme elles se présentaient et sans perdre ma vitesse. Presque comme un robot, j'avalais les haies. Je n'avais même pas remarqué que j'étais ressorti du deuxième virage en tête. Je ne
savais pas où en étaient les autres. J'avais les yeux fixés sur la ligne d'arrivée. J'entendais que ça hurlait le long de la ligne droite et dans les tribunes. Quand j'ai franchi la dernière
haie, j'ai su que j'allais gagner. Il paraît que mon visage s'est illuminé à ce moment. Pourtant j'ai continué à accélérer jusqu'à la ligne.
Les commissaires de course nous ont dit de rester quelque instants dans notre couloir pour vérifier nos numéros de
dossard. Puis Jean-Marc s'est précipité sur moi et m'a pris dans ses bras en me soulevant de terre.
- Putain, Roland, quelle course ! Je n'en croyais pas mes yeux quand je t'ai vu me doubler dans le deuxième virage.
Tu nous as tous explosés. Tu m'as collé vingt mètres dans la vue.
- Et toi, tu fais combien.
- Deux, mon pote, je suis deuxième !
- Génial. Jeff sera content...
- Attends, on n'a pas encore ton chrono. Tu as dû faire un carton...
Vous avez déboulé sur la piste comme des fous en criant : « Roland, champion... Roland, champion... ».
J'avais envie de pleurer...
Puis Jeff s'est approché. Il tenait son chrono la main. Il le regardait en faisant la grimace.
- C'est pas le temps officiel mais il y a un petit problème.
- Qu'est-ce qu'il y a, Jeff.
- Il y a que moi j'ai 55''2 en manuel et que les minima de qualification pour les Championnats de France sont fixés à
55''64 en électrique. On attend le développement mais a priori, tu as réalisé ton objectif de saison dès ta première course, mon petit...
J'ai caché mon visage dans mes mains. Cette fois, je ne retenais plus mes larmes.
Vous me l'avez écrit