Grand puzzle d'histoire

Lundi 20 avril 2009

 

 

 

A tous les amis lecteurs qui ont pris la peine de me faire un petit mot que ce soit sur le blog ou en privé ces derniers jours.

 

Après le 29ième et dernier épisode de mon « grand puzzle d'histoire », je vous mettais une invitation à me dire ce que vous pensiez de l'ensemble de ces textes. Je souhaitais avoir votre avis sur la cohérence globale de cette production bien plus longue que mes écrits habituels et savoir quels en avaient été, selon vous les points faibles et les points forts.

 

Cette simple curiosité de ma part a été analysée comme une demande d'assentiment

relativement à des velléités personnelles de proposer ce texte à un éditeur pour qu'il soit publié.

 

Que nenni. Il n'en a pas été question, ni au moment de sa conception, ni lors de la publication des divers épisodes et encore moins une fois que l'ensemble ait été mis en ligne.

 

Je n'écris pas Les histoires de Roland pour qu'elles soient éditées un jour. Je suis bien trop fainéant, dilettante, amateur et pour tout dire caché pour avoir cette ambition. D'ambition, je n'en ai pas...

 

Je vous dois quelques explications.

 

Proposer mes textes – et celui-là en particulier – nécessiterait que je travaille dessus de manière trop approfondie. Si vous relisez l'ensemble, vous en remarquerez les multiples défauts. Ils ont été écrits dans une espèce d'urgence. Dès que j'ai eu la totalité de mon histoire en tete, je me suis mis à la rédaction de mes différents épisodes sans véritablement revenir dessus. J'ai bien conscience qu'il me faudrait travailler, travailler et retravailler ces textes pour les rendre plus digestes, moins maladroits si je devais essayer de les faire publier. Je n'en ai ni le temps, ni même l'envie...

 

Mon activité d'écriture se fait à moments perdus, quand ma vie me le permet. Elle prend sa place parmi d'autres comme la musique que je joue sans jamais la présenter à un public. Juste parce que ça me détend, que ça m'amuse, que ça me distrait.

 

J'ai toujours dit – et j'en reste intimement persuadé – que je ne suis pas un écrivain. Je suis un scribouillard du net. J'invente des histoires que je mets en mots. Certaines sont intéressantes, quelques unes sont bonnes mais je revendique de ne le faire que pour l'amour de l'histoire, pas pour exprimer un certain talent. D'autres bien plus motivés et talentueux que moi s'y essaient chaque jour, pas toujours avec le succès qu'ils méritent d'ailleurs...

 

Enfin, et c'est sans doute un point rédhibitoire, mon activité d'écriture est totalement inconnue de mes proches. C'est mon jardin secret et j'entends bien qu'il le reste. Je n'ai pas la moindre envie que Roland sorte de l'ombre et soit (re)connu. Tout simplement, j'aime bien que mes petites histoires ne soient lues que par des gens qui ne me connaissent pas.

 

Peut-être serez-vous déçus de ce que je vous annonce là. Peut-être trouverez que je fuis devant une certaine difficulté. Peut-être imaginerez-vous que je ne le fais pour que vous reveniez à la charge et que vous me confortiez dans une position autre que celle qui est la mienne. Peut-être que tout cela est vrai. Peut-être... Pourtant, je vous assure que ça n'est pas mon propos.

 

Bien à vous.

Roland.

 

Par Roland Ivy
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Vendredi 17 avril 2009

 

 

Nous voici arrivés au terme de ce grand puzzle d'histoire. Tout au long de la nuit, le Roland de cette vie-là aura tenté de vous raconter son histoire. Aujourd'hui, je vous ai mis les trois derniers épisodes parce que j'ai eu pitié de ceux qui attendaient entre chaque publication.

 

Au fur et à mesure des articles, vous les avez commentés, vous avez exprimé votre intérêt, vos doutes et fait vos remarques. Chaque pièce constituait une entité propre et j'espère que vous avez pris autant de plaisir à les lire que moi à les écrire.

 

Je vous ai lus à chaque fois avec attention même si vos commentaires ne m'ont nullement influencé pour le contenu des épisodes suivants. J'étais le seul à avoir une vision globale de la totalité de ce que je voulais écrire et je me suis tenu à ce que j'avais prévu.

 

Maintenant que vous en avez l'intégralité, j'aimerais que vous me donniez votre avis sur l'ensemble. Alors, au boulot les courageux...

 

 

 

Par Roland Ivy
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Vendredi 17 avril 2009

 

 

 

Dire qu'il m'aura fallu tout ce temps, toutes ces pages qui se sont amoncelées sur ma table, couvertes de mes pattes de mouche pour écrire ce que je viens de raconter... Des nuits et des nuits de culpabilité, des montagnes de remords.

 

Mais sans doute, tu te fous de savoir ce qui me hante depuis tellement longtemps. Pour toi, ce qui compte, c'est ce qui s'est passé au cours de ces trois semaines où tu étais en Angleterre pour que, ce matin, je t'annonce que tout est fini entre nous.

 

Je n'ai pas eu le courage de te dire que c'était parce nous sommes trop différents, que c'est parce que tu attends trop de moi qui ne suis pas ce que tu crois. Je n'ai pas eu le courage de t'annoncer qu'il m'est impossible de m'engager pour la vie comme tu veux que je le fasse. Je n'ai pas eu le courage de te dire que j'ai peur de la violence qui m'habite parfois.

 

Non, je ne serai pas le père de tes enfants. Non, je ferai pas ma vie avec toi. Non, nous ne vieillirons pas ensemble.

 

Dans tes pleurs et tes sanglots, tu m'as demandé s'il avait une autre fille. Lâchement, j'ai répondu que oui. Lâchement, je t'ai dit que je l'avais rencontrée lors du stage cet hiver. Lâchement, je t'ai dit que je te quittais pour elle.

 

C'était lâche mais c'était plus facile.

 

Après l'enterrement d'Isa, j'ai erré comme une âme en peine, ne sachant pas très bien comment j'allais faire. Je savais que nous ne pouvions plus continuer comme ça mais je ne trouvais pas de sortie. Sans réelle motivation, je suis retourné sur le stade pour reprendre l'entraînement. Je n'y avais pas mis le pieds depuis plus d'une semaine. Je me suis dit que je devais aller jusqu'au bout de ce pour quoi je m'étais tellement investi. Je le devais à tous ceux qui m'avaient accompagné au cours de cette année. J'avais mal partout mais je me suis contraint à travailler. Mon corps en souffrance me faisait oublier les douleurs de mon cœur.

 

Le semaine dernière, je suis allé voir Jeff.


- Coach, j'ai un truc à te demander.

- Oui.

- Est-ce tu pourrais me faire entrer à Sports-études ?

- Je croyais que tu voulais rester au contact de tes potes du lycée ? Et ta copine, c'est fini ?

- En fait, je voudrais pouvoir prendre de la distance. Ça serait bien si je pouvais me consacrer à ce que j'ai à faire sans être obligé de gérer tout un tas d'autres problèmes.

- Et ta mère ? Elle est d'accord ?

- Elle s'en fout. Elle fera comme on voudra.

- Tu sais que c'est en internat ? Tu partiras toute la semaine et les week-ends, tu seras presque toujours en compétition.

- Justement, c'est ça que je recherche.

- Si c'est ton choix... Je peux appeler la fédé. Normalement, c'est déjà bouclé mais avec tes résultats et ton dossier scolaire, ça devrait pouvoir s'arranger.

- Et c'est cher ?

- Rien du tout... T'es boursier ?

- Oui. Avec que gagne ma mère...

- T'as une idée de là où tu veux aller ?

- Je m'en fous : Montgeron ou Fontainebleau, pour moi c'est pareil. Même ailleurs s'il le faut. Je veux partir.

- C'est toi qui vois. En tout cas, pour moi, c'est calé. Ça me fout un peu les boules parce que je ne vais plus m'occuper de toi mais je pense que tu fais un bon choix.

- Merci, Jeff.

 

Pardon, Sophie. Je sais que je te fais énormément souffrir mais je crois que c'est mieux ainsi. Quand je vais poser mon stylo tout à l'heure, je vais tourner la page. Toi, tu écriras ta vie avec un mec bien, pas un gars louche de la Cité des fleurs. Tu seras heureuse avec lui. Vous aurez des enfants. Vous saurez les élever.

 

Dehors, le soleil s'est levé.

 

 

 

Par Roland Ivy
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Vendredi 17 avril 2009

 

 

 

J'ai onze ans. C'est pas vieux onze ans. Pourtant, j'ai déjà appris à louvoyer, à esquiver, à me protéger. Au fil des mois, mon père s'est enfoncé dans sa violence verbale et physique. Quand il rentre, on s'écarte. On ne sait jamais dans quel état il sera. De toute façon, il peut déraper à tout moment. Un objet mal placé, un regard qu'il perçoit de travers, un rien, et il part en vrille. Les coups tombent, parfois très forts. Alors on vit dans la crainte et on grandit comme on peut.

 

Il pue l'alcool et sa tenue est négligée. Dans la rue, les gens se retournent sur nous, parfois ils rigolent en biais. Lui, il ne voit rien. Il parle fort, dit n'importe quoi. Et ma mère fait comme si rien de tout cela n'existait. Tout ça n'existe pas puisqu'on n'en parle pas.

 

Ce soir, il était rentré assez tôt mais il était reparti tout de suite. Ma mère prépare le repas. J'ai fait mes devoirs alors je lis dans ma chambre pendant que mon petit frère joue avec des voitures et des soldats sur le palier du premier.

 

Quand il rentre, on entend claquer la porte. Il gueule dans la maison. Il en veut à la terre entière, on comprend qu'il s'est pris de bec avec un autre type au café. Assis sur mon lit, j'ai arrêté ma lecture, j'écoute... Je sais d'avance que ce soir n'est pas un bon soir.


- A table. Papa est rentré.

- On arrive, maman. On arrive.

 

Je lance mon bouquin sur le lit et je m'avance vers mon petit frère.


- Allez, viens. On descend.

- Attends. J'ai envie de faire pipi.

- Dépêche-toi. 

  •  

Déjà, il se dirige vers les toilettes en baissant son pantalon. Il n'a pas dégrafé le bouton.


- Roland, C'est coincé.

- Je viens t'aider.

 

Pendant qu'il urine, j'entends que ça s'énerve en bas.


- Putain mais qu'est-ce qu'ils foutent tes gosses ?

- Les enfants, j'ai dit « A table ! »

- Oui, oui... On vient... Magne-toi, je te dis.

- Oups, j'ai fait à côté.

- Descends, je vais nettoyer.

 

Le petit se dirige vers l'escalier d'où monte le bruit des pas de notre père.


- Vous vous foutez de ma gueule, les merdeux. Quand on dit de venir, vous rappliquez... Mais qu'est-ce que c'est que ce bordel ?

 

En arrivant sur le palier, il piétine les jouets de mon petit frère qui se met à pleurer.


- Tu vas t'arrêter, espèce de petit con... Tu vas en prendre une.

- Non. Arrête.

- De quoi tu te mêles, toi ?

- C'est que... C'est pas la peine de le taper...Allez-y... Je vais ramasser, moi.

 

Mais il ne m'écoute pas et se précipite sur le petit qui est prostré dans son coin. Il s'apprête à le rosser. Déjà, sa main est levée.


- Non !!!!!

 

Je me précipite la tête en avant, fonçant comme un bélier. Je le heurte de toutes mes forces. Il vacille et dévale l'escalier en arrière dans un boucan de tous les diables. Puis, c'est le silence.

 

J'ai onze ans. J'ai peur...

 

 

Par Roland Ivy
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Vendredi 17 avril 2009
Lecture de la première lettre de Saint Paul, apôtre, aux Thessaloniciens.

Frères, il faut que vous soyez instruits au sujet de la mort...


J'écoute ce qui ce dit mais je n'en perçois pas le sens. Je ne sais pas prier.

A mon arrivée à l'église, les parents d'Isa sont venus m'embrasser. Ils m'ont demandé de venir m'installer avec les membres de la famille. Je n'ai pas oser refuser. Alors, je me suis assis avec eux au bout de la travée, à côté du pilier.

C'est la première fois que je rentre dans une église. Je n'en connais ni les usages ni les codes. Il y des fleurs partout, des lys à l'odeur enivrante et des roses blanches. Les employés des pompes funèbres ont apporté le cercueil et l'ont déposé devant l'autel. Ensuite, ils ont mis dessus un bouquet de fleurs et l'écharpe indienne multicolore dont Isa ne se séparait jamais.

En début de la cérémonie, le prêtre a accueilli tout le monde, il a demandé à l'assistance de se lever. Depuis, je ne quitte pas des yeux la longue caisse vernie et je reste debout.

Il y a énormément de monde, de tous âges. Ça pleure depuis le premier rang jusqu'aux murs du fond contre lesquels les copains se sont massés parce qu'il n'y avait pas assez de places. Moi, je n'arrive pas à pleurer. Ma douleur reste coincée. Alors, je reste là, le regard fixe pendant que les chants succèdent aux lectures, que les prières succèdent aux chants selon un rituel qui m'est totalement étranger mais qui est sensé aider les uns et les autres à passer ce moment.

Je n'y arrive pas...

Et puis les gens se lèvent et passent un à un devant le cercueil. Certains se signent, d'autres se recueillent, simplement. Un dernier adieu... Ils passent devant nous, ils me sourient, l'air contrit. Qu'imaginent-ils donc ? Je m'en fous, j'ai trop mal.

Quand tu passes devant moi, tu m'embrasses doucement sur la joue et tu me glisses :

- On se voit dehors...
- Oui, d'accord.

Tu t'es assise à côté de moi dans le mini-bus qui nous a conduits au cimetière. Tu m'as pris le bras et tu as mis ta tête contre mon épaule en pleurant. Je regardais devant moi. On n'a pas échangé une parole.

Et puis, quand le cortège est arrivé dans le secteur où on allait enterrer Isa, je suis sorti comme un fantôme. Un trou avait été creusé. On a de nouveau disposé des fleurs tout autour. Le prêtre a encore dit quelques mots dont je ne me souviens pas. Il faisait beau, très beau. Des oiseaux chantaient. Encore une fois, les gens sont passés devant le cercueil avant que les employés le descendent au fond du trou. Mais il n'ont pas remis la terre, juste les fleurs par dessus des planches. Ils le feraient plus tard...

Alors, ils ont annoncé que c'était fini, les gens sont partis en silence.

En remontant les allées du cimetière vers la sortie, tu m'as demandé si je voulais passer chez toi. Je t'ai répondu que je préférais rester seul. Puis tu as voulu savoir ce qui m'était arrivé à l'œil. J'ai dit que j'avais raté une haie à l'entraînement et que je m'étais blessé en tombant.

- Tu es beau comme ça, Roland. On dirait un homme... Surtout avec ton costume.

C'était la première fois de ma vie que je mettais une cravate. Je l'avais achetée avec une veste et un pantalon chez Aramis au centre ville. La vendeuse m'avait regardé d'un drôle d'air quand j'étais entré dans la boutique. Mais elle n'a pas posé de question quand je lui ai dit que je voulais quelque chose de sobre.

C'est à ce moment que tu m'as annoncé que tu allais partir 3 semaines en Angleterre dès le lendemain. Tes parents voulaient que tu améliores un peu ton anglais. On s'est dit qu'on se reverrait à ton retour. Une fois sur le parking, je t'ai dit que j'avais envie de retourner là-bas, seul, pour me recueillir. Tu m'as dit que tu comprenais, tu m'as embrassé, tu as fait un petit signe de la main et tu es remontée dans le bus.

Quand je me suis retrouvé à nouveau devant la tombe, les employés du cimetière avaient écarté les fleurs et les planches mais ils n'avaient toujours pas remis la terre. Il n'y avait personne. Sans doute avaient-ils été appelés ailleurs.

Je suis resté un moment à observer le cercueil recouvert de pétales de roses et j'ai sorti mon harmonica. Lentement, comme une plainte, j'ai joué La vie en rose. C'est seulement à la fin que les larmes sont sorties. Je me suis essuyé d'un revers de manche et j'ai plongé ma main dans la poche de mon pantalon à la recherche de la bague de Lucas. Je l'ai jetée dans le trou. Elle a rebondi sur le cercueil et s'est glissée au fond du trou.

- Dors, petite sœur. Dors...



Par Roland Ivy
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Vendredi 17 avril 2009

 

 

Un mort dans la cave

 

Le corps sans vie d'un homme d'une vingtaine d'années a été découvert hier matin dans les sous-sols d'un immeuble de la Cité des Fleurs. C'est en rentrant les poubelles que M Garcia, l'un des gardiens employé par l'office HLM, a découvert le cadavre d'un des habitants de la tour C8 dont l'identité n'a pas été révélée. « D'habitude, je ne vais pas dans ce local à vélos », nous a-t-il déclaré. Il a ajouté : « Les jeunes s'y sont installés depuis plusieurs années, c'est là qu'ils se réunissent. Mais là, la porte était grande ouverte et il y avait de la lumière. Je me suis approché. Il n'y avait pas de bruit. Alors, je suis rentré. Tout était renversé, comme si il y avait eu une bagarre. Et puis, il y avait ce type par terre, tout couvert de poudre blanche. On l'avait salement amoché et puis, on lui avait enfoncé un de ces sacs en plastique crevé dans la bouche. C'était horrible. Je n'ai touché à rien et j'ai appelé la Police ».

 

« La victime est bien connue de nos services » nous a déclaré l'inspecteur Flore qui est chargé de l'enquête. Nous nous apprêtions à réaliser des investigations poussées sur lui parce que nous avions remarqué son comportement suspect. Nous ne savions pas que ce local était son QG mais ce que nous découvrons aujourd'hui confirme bien qu'il s'agissait d'un revendeur de produits volés. Par contre, il semble aussi qu'il ait été impliqué dans un trafic de drogue dont nous n'avions pas connaissance. »

 

A nos questions sur d'éventuelles pistes, l'inspecteur Flore s'est montré évasif. « Il y a tellement de traces différentes dans ce local, il va être difficile d'exploiter le moindre indice. Tout ce que je peux vous dire c'est que le vol n'est pas le mobile. On a trouvé une très grosse somme d'argent en évidence sur une table de camping en plein milieu de la pièce, sans parler des appareils Hifi, ni même de la drogue qui étaient stockés là-dedans... Non, vraisemblablement, c'est un règlement de compte ou une bagarre qui a dégénéré. »

 

Le mystère reste entier à la Cité de Fleurs. Mystère qui s'est amplifié quand, parmi les badauds, quelqu'un a glissé que la victime avait eu un doigt sectionné et que le doigt manquant restait introuvable. Nous n'avons pas pu avoir de confirmation sur cet élément. Peut-être ne s'agit-il que d'une rumeur...

Notre envoyé spécial : FK.

 

La première chose que j'ai faite en rentrant chez moi ce soir-là, c'est d'aller prendre une douche. Je suis resté longtemps sous l'eau en ne pensant à rien. Ma tête me faisait mal et le sang coulait abondamment de mon arcade éclatée. J'ai collé un sparadrap dessus. Assommée par les somnifères, ma mère ne s'est pas réveillée. Après avoir enfilé un survêtement, je suis passé par la cuisine où j'ai mis une poche de glace sur mon œil qui se refermait peu à peu.

 

J'ai ramassé mon blouson tailladé et mes vêtements couverts de sang et je suis allé brûler le tout dans le jardin. On a une espèce de brasero que mon père a fabriqué dans un gros tonneau de fer rouillé. Ça faisait une fumée d'enfer et l'odeur qui se dégageait était nauséabonde. La poche de glace sur le visage, je regardais les flammes en pensant à ma rencontre avec Lucas.


- Espèce de salaud. Je t'avais dit que je ne voulais pas te voir traîner du côté du lycée...

- Eh, tout doux l'Aristo. J'ai pas d'ordre à recevoir de toi, moi.

- Je t'avais prévenu Lucas.

- Et qu'est-ce qui te fait dire ça ?

- Je sais que tu deales là-bas.

- Comment tu sais ça, toi ?

- A cause de ton tatouage, pauvre pomme.

- Et alors ? Moi je fais des affaires et si chez tes potes les friqués il en a qui veulent s'évader un peu, je ne vois pas où est le problème si je peux me faire du blé en leur vendant ce qu'ils recherchent.

 

Il était vautré sur un canapé déglingué qu'il avait installé dans son local sordide. Une ampoule dénudée pendait du plafond. Elle éclairait des sachets de drogue et des billets de banque disposés sur une table en plein milieu de la pièce.


- Sauf qu'avec ta merde, il y a une gamine qui est morte hier.

- Tiens donc, la belle affaire. Et qui ça ? Parce que, tu sais, je vends à plein de monde, moi.

- Une fille qui s'appelait Isabelle.

- Isabelle ? Connais pas. Moi, je ne leur demande pas leurs papiers. Ils raquent et je leur donne leur dope...

- Une petite rousse, avec les cheveux mi-longs, pleine de tâches de rousseur...

- Ah, la petite gouine... Merde, c'est con. Ça va me faire une cliente de moins.

- Ne parle pas comme ça !

 

D'un bond, il s'était levé du canapé et s'était dressé devant moi.


- Je parle comme je veux, espèce de petit morveux. Et ça n'est pas toi qui va me dire ce que je dois faire.

- Et pourtant si.

 

Son poing est parti à la vitesse de l'éclair et m'a cueilli au visage. L'arcade gauche a explosé à cause de sa chevalière en forme de tête mort. Le sang s'est mis à pisser et je n'y voyais rien. Il s'est précipité sur moi et j'ai fait un écart à la dernière seconde en évitant son coup de pied. Lentement, il a sorti un grand truc long de sa poche arrière.

 

Alors que j'essuyais mon visage d'un revers de manche, je l'ai vu qui ouvrait un long rasoir de coiffeur.


- Écoute-moi bien espèce de petit merdeux. Ça fait déjà trop longtemps que tu me chauffes à jouer tes petits airs. Tu te prends pour qui, petit con ? Ici celui qui décides, c'est moi et je ne supporte pas qu'on vienne piétiner mes plates-bandes.


La bataille qui a suivi m'a vite semblé inégale. Immédiatement, j'ai compris qu'il allait me saigner avec sa lame. J'ai fait de mon mieux pour éviter ses coups de rasoir qui passaient devant moi à une vitesse folle. Je reculais comme je pouvais en tournant autour de lui.


- Alors, on danse, l'Aristo ? Tu fais moins le malin...

 

Je ne perdais pas son rasoir des yeux et je cherchais comment j'allais pouvoir m'en sortir. Il semblait prendre un malin plaisir à me faire tourner en rond dans le local. Je me défendais comme je pouvais en faisant basculer les piles de cartons tout autour de la pièce. J'avais peur. Il allait me crever.

 

Puis d'un coup, il a buté contre un carton et j'ai donné un grand coup de botte dans la main qui tenait le rasoir. La lame s'est envolée et elle est retombée un peu plus loin avec un bruit mat. Alors, il s'est jeté sur moi en me rouant de coups. Je l'ai attrapé par le blouson et je l'ai jeté contre le mur. Il a été sonné. Cette fois, c'est moi qui lui suis tombé dessus. J'ai frappé, frappé... Puis j'ai saisi un sac en plastique sur la table et je le lui ai enfoncé au fond de la gorge.


- Tiens, la merde que tu vends. Bouffe-là. De la part d'Isabelle. 


Il a eu un hoquet et un sursaut. Puis, plus rien. Je suis resté un moment dans le silence qui avait envahi la pièce puis je me suis dirigé vers la porte. Mes pieds ont heurté un objet métallique. C'était son rasoir.

 

Mon regard s'est porté une dernière fois sur lui. A sa main droite, luisait sa bague en tête de mort.

Par Roland Ivy
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Jeudi 16 avril 2009

 

 

On n'allait plus au lycée que pour la forme. La moitié des cours sautaient parce que les profs étaient convoqués pour les examens. Chaque matin, on s'y pointait et on passait la moitié de la journée dehors sur les pelouses.

 

Il était dix heures quand on est arrivés ce jour-là. Tu me tenais par la main. On marchait doucement. En passant devant le bâtiment administratif, j'ai vu le père d'Isa qui en sortait. Je t'ai laissé partir pour aller le saluer.


- Monsieur Cervin, Bonjour. Qu'est-ce qui vous amène ?

- C'est... C'est Isabelle...

- Qu'est-ce qu'elle a Isa ? Elle est malade ?

 

J'ai jeté un regard sur son visage tout rougi. Ses yeux étaient gonflés. Il n'a pas répondu tout de suite comme si les mots qu'il avait à dire ne pouvaient pas sortir de sa bouche.


- Elle... Elle est morte.

 

Nous étions assis face à face au fond du bar qui est en face du lycée. La salle était déserte, tous les clients préféraient s'installer en terrasse. Je l'avais entraîné là parce que j'avais cru qu'il allait se trouver mal. Il m'avait raconté que la veille au soir, quand sa femme était venue dire à Isa de passer à table, elle l'avait trouvée inanimée sur les coussins dans sa chambre. A ses pieds, une seringue... Elle avait le bras droit enroulé dans une ceinture. Ils avaient appelé les secours mais quand le samu était arrivé, il était trop tard.

 

Nous étions assis à cette table sur laquelle les deux cafés que nous avions commandés en arrivant refroidissaient. Il avait les yeux pleins de larmes. Ses mains tripotaient son paquet de cigarettes. On ne disait rien depuis de longues minutes.


- Je peux vous en prendre une ?

- Vas-y. Sers-toi.

 

J'ai inspiré profondément dès la première bouffée. J'ai rejeté la tête en arrière, j'ai fermé les yeux et j'ai recraché la fumée vers le plafond.

Par Roland Ivy
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Mercredi 15 avril 2009

 

 

Tu veux savoir exactement le moment où je me suis dit que toi et moi ça ne pouvait pas continuer comme ça ? C'était le jour où Catherine nous avait invités à venir manger le barbecue chez elle. Tu te rappelles ce fameux soir où on a cueilli les cerises? Pourtant, on peut dire que cette soirée avait été excellente.

 

C'était juste après les conseils de classe, on avait appris que nous allions tous passer en première et on s'apprêtait à finir doucement l'année. Les soirées étaient longues et douces, on profitait du bon temps.


- Eh, les copains, demain mes parents partent en province pour la communion de ma petite cousine. Si vous voulez, demain soir, on fait un barbecue dans le jardin. En plus, les cerises sont mûres. Ça vous dit ?

- Ça marche pour moi. Tout le monde est libre ? Roland, tu n'as pas de compèt' ce week-end ?

- Non, non, c'est tranquille. Je suis libre.

 

Faut dire que depuis les championnats départementaux, vous me suiviez à chacune de mes courses. Je ne sais pas comment vous vous débrouilliez, mais vous trouviez toujours le moyen de vous pointer sur les stades. Vous étiez là aux championnats régionaux, aux inter-régionaux, aux interclubs... Vous débarquiez avec vos tambours et vos clochettes et vous faisiez un boucan d'enfer à chacune de mes courses. Philippe avait même décrété que vous seriez à Lille pour les Championnats de France en juillet et je ne doutais pas que vous alliez le faire.

 

Mais ce soir-là, pas question de course ni de record. Après être arrivés chez Catherine vers 18 heures, nous nous étions mis à cueillir les cerises du grand arbre. Ça rigolait du haut en bas de l'échelle. Les filles n'étaient pas en reste et nous avons eu droit à quelques scènes cocasses. Laura était restée coincée en haut d'une branche. Elle avait appelé à l'aide. Cyril avait voulu se porter à son secours mais Laura s'était mise à hurler :


- N'en profite pas pour regarder sous ma jupe, espèce de cochon.

- Je te ferai respectueusement remarquer qu'avec le soleil, ça fait plus d'une demi-heure que tout le monde l'a vue ta petite culotte rose à travers ta jupe...

- Et merde !

 

On avait rempli plus de paniers que nous ne pourrions en manger au cours de trois soirées comme celles-là et les filles se sont mises à dresser la table pendant que les garçons se sont occupés du barbecue. Ça faisait de grandes flammes et il y avait beaucoup de fumée. On s'est mis à tousser et à cracher nos poumons.


- Eh Laura, si tu veux te faire une épilation du maillot, viens vite, c'est gratuit.

- A moins que tu ne veuilles pas qu'on voit ton petit tatouage...


La dernière remarque, c'était Isa qui l'avait lancée dans l'hilarité générale. On avait passé une très agréable soirée à rigoler. On avait mangé des salades et des saucisses grillées avec des chips. Quelques bouteilles de rosé avaient circulé mais c'était plutôt pour la forme. A part Philippe, les uns et les autres avaient une préférence pour les sodas.


- Et voilà une nouvelle année de passée. Finalement, ça n'était pas si mortel que ça le lycée. En plus, on aura fait la découverte d'un nouveau pote. N'est-ce pas Roland ? T'es vraiment un drôle de type, mon gars. Pourtant, quand on t'a vu débarquer en septembre, on n'était pas beaucoup à s'imaginer que tu serais avec nous au cours de cette soirée.

- Philippe...
- Non mais je dis ça, c'est juste pour causer. Au début, tu ne parlais à personne. Faut dire que tu ne connaissais personne... En tout cas, t'as tapé dans l'œil de la petite Sophie dès les premiers jours et ça, ça nous a scotché.

- Avoue que t'en étais un peu jaloux...

- Touché, Cathy. Moi, si Sophie m'avait fait le quart de la moitié des yeux doux qu'elle a faits à Roland, j'aurais été le plus heureux de tous. Mais c'est la vie, elle préfère notre Roland. Allez, sers-moi un coup de rosé. A la santé des amoureux.

 

Tu t'es blottie contre moi, je ne savais pas trop quoi penser de ce qui se disait.


- Dire que dans vingt ans, si ça se trouve, nos enfants organiseront des soirées comme celle-là.

- Non mais vous vous imaginez parents ?

- Pas moi.

- Moi non plus.

 

Pour le coup, s'il y a une chose que j'aurais aimé dire c'est que je ne pensais pas devenir père tout de suite. Avec ce que j'avais vécu, je ne m'imaginais pas devenir père du tout. Mais c'est là que tu as pris la parole.


- En tout cas, quand on aura des enfants, Roland et moi, j'espère qu'ils seront aussi cool que lui. Je suis certaine que tu feras un père formidable, Roland.

 

C'est Isa qui a coupé court.


- Eh les ziquos, si vous preniez vos guitares et que vous nous fassiez pousser la chansonnette ?

- T'as raison, Isa. En avant la musique...


A la lueur des bougies, sous le ciel d'été, nous nous étions mis à chanter. Tu as joué quelques morceaux accompagnée par Philippe pendant que Cyril frappait les rythmes avec des couteaux sur les verres et les saladiers.

 

Et puis, Philippe a voulu chanter du Dylan. Il se forçait à sortir sa voix par son nez croyant ainsi mieux imiter son chanteur favori. A la fin de Blowin' in the wind, il a déclaré :


- Ça donnerait mieux si quelqu'un savait jouer de l'harmonica.

- Et bien, tu n'as qu'à la rejouer, et je vais voir ce que je peux faire pour toi...

 

Tous les yeux se sont tournés vers moi. J'ai plongé la main dans la poche de mon jean et j'ai sorti l'harmonica que je m'étais acheté à l'Anacrouse.

Par Roland Ivy
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Mardi 14 avril 2009


- Quel numéro as-tu ?

- 573, et toi ?

- 594. Si ça pouvait correspondre à mon temps, je serais content.

- Pardon ?

- 59 secondes et 4 dixièmes. Moins d'une minute, ça serait bien pour une première course.

- Je ne sais pas où tu vas chercher des trucs pareils, Roland. Mais si moi je fais 57''3, je signe tout de suite.

 

C'était juste les championnats départementaux, pas la course de notre vie mais la première de la saison et surtout, un test en grandeur nature sur les haies basses. Pour Jean-Marc, les choses étaient différentes. En minimes, il faisait déjà du 250 m haies. Il connaissait un peu les choses et surtout, il savait se situer par rapport aux habituels concurrents sur cette discipline. L'an dernier j'avais commencé en cours de saison et j'avais accroché les wagons en cours de route. J'avais bien fait quelques sprints sur 80m et 150m en compétitions, mais là, avec le passage en cadets, c'était comme mon baptême du feu.

 

C'était le premier grand pont de mai. Il faisait beau. On s'était échauffés longuement en étant particulièrement attentifs à nos sensations. On venait juste de remonter dans les tribunes et Jeff nous avait donné nos dossards. Méticuleusement, nous les fixions à nos maillots de club avec des épingles à nourrice. Une dernière fois, j'ai regardé le numéro fixé au dos de mon débardeur. Je me suis mis torse nu, j'ai enfilé ma tunique et j'ai remis ma veste de survêtement par dessus. On allait prendre nos chaussures à pointes pour aller finir notre échauffement par le franchissement de quelques barrières suivi de quelques départs quand Jeff nous a appelés.


- Les gars, c'est le grand jour. On va voir si tout le boulot abattu cet hiver a payé. Je viens de la chambre d'appel. Il y a deux séries. Vous êtes tous les deux en finale A.

- Ça veut dire que c'est nous qui commençons ?

- Et non, Roland, c'est l'inverse. En fait, on débute par ceux qui sont réputés les plus faibles, la finale B.

- Comment ça se fait que je sois dans cette série-là ?

- Quand je vous ai inscrits, j'ai dit que tu avais déjà fait moins de 60'' dans un meeting. Pour Jean-Marc, ils le connaissent déjà.

- Ça fout la pression, Jeff.

- Je sais mais je crois que tu peux très bien t'en tirer. J'ai quelques infos. Jean-Marc tu seras au couloir 4. Tu sais Le Saulnier, le mec de Colombes qui gagnait tout en minimes ? Il a abandonné les haies et s'est tourné vers le 200 plat. Son entraîneur m'a dit qu'il n'avait pas pu supporter le passage du 250 au 400 m. Ça arrive souvent... En tout cas, ça fait de toi le grand favori, Jean-Marc. Quant à toi Roland, tu courras à la corde. C'est pas l'idéal mais tu seras tout de même dans la bonne course. Tu feras attention parce ça tourne très serré et il ne faudra pas se laisser déporter vers l'extérieur.


 

On écoutait les derniers conseils de Jeff quand vous êtes tous arrivés. Je ne savais pas que vous viendriez tous. Vous étiez une dizaine. Vous étiez venus ensemble. Bien sur, tu étais là, Sophie. Il y avait Isa, Philippe, Catherine et quelques autres. A la fois, j'étais content de vous savoir là mais votre présence m'a rajouté une dose de stress. Tu es venue m'embrasser et le coach m'a rappelé à l'ordre.


- Roland, c'est l'heure. Le départ de la première course est dans vingt minutes. Avant, tu passes aux toilettes, tu bois un peu d'eau et tu vas finir de te préparer. Désolé mademoiselle, mais il faudra attendre un peu...

- Oh mais j'ai toute la vie devant moi pour profiter de Roland, moi...

- Oui mais maintenant, il doit se concentrer. Allez, Roland, ouste. Je passe vous voir sur la piste avec Jean-Marc un peu avant le départ.

 



Je ne sais pas ce que vous vous êtes dit avec Jeff quand j'ai descendu les escalier dess tribunes. Je me suis dirigé vers la ligne de départ en trottinant. J'avais mes pointes en main. La première chose que j'ai faite, c'est d'aller m'asseoir dans l'herbe pour les mettre à la place de mes trainings.

 

Quelques minutes plus tard, j'ai vu Jeff qui discutait avec Jean-Marc. Du coin de l'œil, je le regardais qui faisait de grands gestes en parlant. Enfin, il s'est dirigé vers moi.


- Alors, tu es prêt ?

- Je crois, oui. Mais j'ai une de ces frousses...

- C'est normal le trac... Bon cette fois, c'est parti. Tu sais, Roland, je crois que tu peux faire un bon coup. Personne ne t'attend mais moi, je sais que tu as tout ce qui faut pour faire une belle course. Quand le départ sera donné, tu ne t'affoles pas, tu ne t'occupes pas des autres. Tu te concentres exclusivement sur ton couloir, sur ta course et sur les barrières. Tu fais en sorte de rester en rythme et tu penses surtout à ne pas planer au-dessus des haies. A chaque fois, tu griffes la piste le plus vite possible avec ta jambe d'attaque. C'est OK ?

- Oui, Jeff, comme à l'entraînement.

- C'est ça, comme à l'entraînement. Normalement, tout va bien se passer. Allez, bonne chance mon grand.

- Merci, Jeff. Merci.

 



Je garde un souvenir plutôt flou des quelques minutes qui ont précédé le départ. Je crois que je me suis laissé porter par le flot. La première série s'est passée normalement. Il me semble que les gars n'allaient pas très vite. J'ai suivi leur course de loin. Deux d'entre eux ont eu du mal à tenir le rythme qu'ils s'étaient imposé. Il y en avait un qui s'arrêtait pratiquement à chaque haie. Il la passait en sautant vers le haut et venait se planter derrière la barrière perdant toute vitesse dans sa course.


Puis les commissaires nous ont appelés en nous désignant à chaque fois le couloir qui nous était alloué. J'ai jeté mon survêtement à proximité de la ligne d'arrivée et je me suis placé derrière mes starting-blocks. Les autres s'échelonnaient devant moi, je voyais leurs dossards. Au moment de prendre la position dans les blocks, Jean-Marc m'a fait un signe d'encouragement. Il avait l'air d'avoir une de ces pêches...


 

Une fois en position, j'ai fait le vide en moi. J'étais à l'écoute du starter. Je ne pensais à rien d'autre qu'à partir au plus vite au coup de pistolet. Je sentais mon coeur battre dans ma poitrine. Lorsque le starter a crié « Prêts », j'ai écrasé mes talons dans les blocks et j'ai attendu la libération du coup de feu.


 

Rien à dire sur les 350 premiers mètres de course. J'ai accéléré en me redressant progressivement, j'ai franchi les barrières comme elles se présentaient et sans perdre ma vitesse. Presque comme un robot, j'avalais les haies. Je n'avais même pas remarqué que j'étais ressorti du deuxième virage en tête. Je ne savais pas où en étaient les autres. J'avais les yeux fixés sur la ligne d'arrivée. J'entendais que ça hurlait le long de la ligne droite et dans les tribunes. Quand j'ai franchi la dernière haie, j'ai su que j'allais gagner. Il paraît que mon visage s'est illuminé à ce moment. Pourtant j'ai continué à accélérer jusqu'à la ligne.


 

Les commissaires de course nous ont dit de rester quelque instants dans notre couloir pour vérifier nos numéros de dossard. Puis Jean-Marc s'est précipité sur moi et m'a pris dans ses bras en me soulevant de terre.


- Putain, Roland, quelle course ! Je n'en croyais pas mes yeux quand je t'ai vu me doubler dans le deuxième virage. Tu nous as tous explosés. Tu m'as collé vingt mètres dans la vue.

- Et toi, tu fais combien.

- Deux, mon pote, je suis deuxième !

- Génial. Jeff sera content...

- Attends, on n'a pas encore ton chrono. Tu as dû faire un carton...


Vous avez déboulé sur la piste comme des fous en criant : « Roland, champion... Roland, champion... ». J'avais envie de pleurer...

 

Puis Jeff s'est approché. Il tenait son chrono la main. Il le regardait en faisant la grimace.


- C'est pas le temps officiel mais il y a un petit problème.

- Qu'est-ce qu'il y a, Jeff.

- Il y a que moi j'ai 55''2 en manuel et que les minima de qualification pour les Championnats de France sont fixés à 55''64 en électrique. On attend le développement mais a priori, tu as réalisé ton objectif de saison dès ta première course, mon petit...

 

J'ai caché mon visage dans mes mains. Cette fois, je ne retenais plus mes larmes.

 

 

Par Roland Ivy
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Samedi 11 avril 2009

 

- Dis donc, Roland... T'es un petit cachotier... Tu n'aurais pas oublié de me dire un petit quelque chose par hasard ?

- Quoi donc ?

- Que Sophie et toi...

- Vas-y... Va au bout de ta pensée...

- Si Sophie est au courant pour ton tatouage, c'est qu'elle l'a vu... J'ai un peu de mal à t'imaginer en train de l'exhiber, même à elle... Tu l'as trop planqué pour faire ça... Elle l'a forcément remarqué parce que tu étais nu... Donc...

- Donc ?

- Donc, je me demande si tu n'as couché avec elle...

 

J'avais la désagréable sensation qu'elle jouait avec moi comme un chat avec une souris. Son raisonnement tenait la route. Je le savais parfaitement.


- C 'est précisément parce que j'imagine que d'autres filles pourraient aboutir à la même conclusion que j'en veux à Sophie.

- Y a pas mort d'homme. Vous n'êtes ni les premiers ni les derniers. En plus, au lycée, il y a plus d'une nana et surtout plus d'un mec qui aimeraient bien être à votre place mais qui n'ont pas osé...

- Pas mort d'homme, pas mort d'homme. Il n'y a pas de quoi nous faire une statue non plus.

- Alors?...

- Alors quoi ?

- C'était comment ?

- C'était ni le meilleur moment de ma vie ni le pire, si tu veux le savoir. Franchement Isa, je n'ai pas vraiment envie d'en parler.

- Excuse-moi.

 

Tu vois, Sophie, ce mardi matin-là, quand j'étais passé chez toi, tu étais venue m'ouvrir avec juste ton tee-shirt Snoopy en guise de chemise de nuit et tu m'avais directement amené dans ton lit comme nous le faisions à chaque fois. Je ne sais pas si tu as perçu comme j'avais été... troublé. On va dire comme ça... troublé...

 

On s'était embrassés longuement, tu avais passé tes mains sous mes vêtements que tu m'avais retirés en rigolant. Je me suis retrouvé en caleçon sur le dos. Tu t'es assise à califourchon sur moi. Tu t'es moquée gentiment de l'érection de mon sexe que tu sentais à travers l'étoffe. Tu as fait passer mes mains le long de tes cuisses. En les remontant vers le bas de ton dos, j'ai été surpris de constater que tu ne portais pas de culotte. Tu as planté tes yeux dans les miens, tu as ôté ton tee-shirt et tu t'es offerte à moi...

 

Tout en faisant l'amour – ou plutôt en essayant de le faire – je me disais que nous faisions une connerie, que c'était trop tôt, que c'était... inutile. Inutile, c'est ça... Nous n'avions pas besoin de faire ça. Qu'avions-nous à gagner dans cette étreinte ? Tu as fermé les yeux au moment où je t'ai pénétrée. Moi, je t'ai regardée grimacer de douleur. Rien que pour ça, je regrette de l'avoir fait. Et merde... Pourquoi on en a jamais reparlé ?

 

Tout en réfléchissant, j'ai vu Isa qui tirait sur la manche de son chemisier et qui se grattait à travers le tissu.


- Qu'est-ce que c'est que ça ?

 

J'ai attrapé sa main et j'ai découvert son bras. La pliure de son coude était bleue, grêlée de trous. Je me suis mis à parler très sèchement, à crier presque.


- Isa, qu'est-ce que c'est que ça ?

- …

- Je t'ordonne de me répondre.

- Mais, Roland. Tu sais bien ce que c'est...

- Bien sur que je le sais. Isa, petite sœur, pourquoi ? Pourquoi tu ne m'en a pas parlé?

- Je ne sais pas, Roland... J'étais si mal... Et puis tu étais tellement occupé...

- Oh, mon Isa...

 

 

Je l'ai prise dans mes bras parce que je ne savais pas quoi faire d'autre.


- Il fallait m'en parler, petite sœur. Tu n'avais pas le droit de ne pas le faire. Tu m'entends, Isa ?

- Je sais, Roland. Je sais, mais je ne pouvais pas.

- Qui est-ce qui te vend cette merde ?

- Un type qui traîne près du bahut... Je ne sais pas comment il s'appelle.

- A quoi il ressemble cet enculé ?

- C'est un type blond qui n'est pas au lycée, il porte un blouson en cuir. Et puis, il a un tatouage, lui aussi. Un dragon qui crache du feu, juste à la base du cou. Mais je ne sais pas comment il s'appelle. Tu le connais, toi ?
- Ça ne me dit rien mais je ne veux plus que tu le vois. Ça ne peut être qu'une enflure... Et puis, il faut que tu te soignes. Il faut en parler à tes parents.

- Alors, laisse-moi le faire, Roland. Je t'en prie... Je ne veux pas que tu t'en mêles.

- Promets-moi de le faire.

- C'est promis.

 

J'avais la rage. J'avais envie de vomir tellement je me sentais impuissant. Je m'en voulais de n'avoir rien vu. Je ne savais pas quoi faire. J'avais peur de la perdre.


- Roland, je voulais te dire... Si je n'avais pas été homo, je crois que j'aurais été amoureuse de toi.

- Et moi, si j'avais été une fille, j'aurais été amoureuse de toi. Pourtant, je ne suis qu'un mec mais je t'aime quand même, petite sœur. Je t'aime.



Par Roland Ivy
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